Si le Président a choisi de placer cette nouvelle année judiciaire sous le signe de la modernisation, évoquant l’essor de la « justice amiable » et l’arrivée imminente de l’intelligence artificielle comme assistant des magistrats, la Procureure a, de son côté, lancé un plaidoyer vibrant pour l’indépendance statutaire du ministère public. À ce titre, elle a rappelé l’urgence d’une réforme constitutionnelle attendue depuis une décennie.
En préambule, le Président a procédé à l’installation de Monsieur Alain Deusch (juge du livre foncier) et de Madame Sophie Thomann (magistrate honoraire), tout en saluant l’arrivée de nouveaux juges consulaires et la promotion interne de 21 cadres-greffiers. Pour Philippe Babo, cette vitalité humaine est le socle de l’institution : « un tribunal est avant tout une communauté de travail, riche de ses personnels, quels que soient leur statut et leur fonction ».
Activité pénale du parquet en forte croissance
Dans ses réquisitions, Madame la procureure a évoqué tout d’abord la forte croissance de l’activité pénale. Ainsi, le nombre de procès-verbaux reçus est passé de 50 000 en 2024 à 70 000 en 2025, soit une hausse de 35 %. Cette hausse s’explique par un meilleur enregistrement des affaires. Elle note avec satisfaction que le stock d’affaires non enregistrées, qui était de 30 000 il y a quelques mois, est descendu à 20 000.
En matière de réponse pénale, sur les affaires poursuivables, 14 644 ont fait l’objet de poursuites et 5 290 ont bénéficié de mesures alternatives. Le nombre d’affaires nouvelles en instruction est remonté à 273 (contre 195 en 2024), retrouvant son niveau de 2023. Enfin, le tribunal correctionnel a rendu 3 286 jugements en 2025.
Madame Clarisse Taron a souligné également les efforts des équipes et les très bons résultats concernant les confiscations d’avoirs criminels. En 2025, plus de 2,8 millions d’euros et 9 immeubles, non encore valorisés ont été confisqués et abondent le budget de l’État.
Non sans malice, Madame la procureure ajoute : « Rapporté au budget de fonctionnement courant de la juridiction de 167 000 euros, cela peut vous faire toucher du doigt combien notre activité est vertueuse et aussi, combien nous mériterions de profiter un peu de la manne que nous rapportons à l’État. »
Des sujets d’inquiétudes et un manque de moyens
Il y a également des sujets d’inquiétude comme les délais d’audiencement, notamment en matière criminelle, le retard d’enregistrement des procédures, le stock de véhicules en gardiennage et le montant des frais d’enquêtes judiciaires. Autre sujet de préoccupation est la surpopulation carcérale à la maison d’arrêt de Strasbourg qui est quasiment en permanence autour des 180 %.
Après avoir évoqué deux études qui démontrent une certaine méfiance de la population envers la justice, madame la procureure a rappelé que certaines critiques sont fondées eu égard au manque de moyens régulièrement observés. À titre d’exemple, le parquet de Strasbourg compte 20 magistrats pour une population de plus de 780 000 habitants. La moyenne française est de 3 magistrats du parquet pour 100 000 habitants quand la moyenne européenne est à 9. Par comparaison, la juridiction de Fribourg comprend 56 magistrats pour moins de la moitié d’habitants. Ainsi avec une moyenne de 2.5 et un seul poste créé depuis 10 ans, le parquet de Strasbourg ne doit son efficacité qu’à l’investissement de tous les personnels.
L’indépendance du parquet comme rempart
Comme beaucoup de chefs de juridiction et comme le fera le président ensuite, madame la procureure a évoqué les attaques contre la justice formulées par des personnages publics. Pour elle, « De tels propos portent atteinte, non seulement à la Justice comme institution, mais aussi à l’autorité de l’État et même à l’État de droit et donc à la démocratie dont il est un pilier. En effet, la confiance est essentielle au bon fonctionnement de l’institution mais aussi à la préservation du lien social. »
Au-delà du discernement et de la déontologie des magistrats qui ne peuvent être mis en cause, la procureure plaide pour une réforme constitutionnelle garantissant une indépendance statutaire totale. Elle appelle de ses voeux une réforme urgente et elle déplore que la loi de 2016 sur l’alignement des conditions de nomination des procureurs sur celles des juges du siège n’ait toujours pas été ratifiée par le Congrès. À ses yeux, l’indépendance du parquet est indispensable. Elle conclut son propos en disant : « J’ose dire que je pense que le parquet doit être un rempart contre les attaques portées contre la Justice. »
Analyse de l’activité judiciaire : succès et points de rupture
Concernant l’activité du tribunal en 2025, le président Philippe Babo évoque une activité soutenue pour tous les services pénaux du siège, en effet, les ouvertures d’informations judiciaires ont bondi de 195 en 2024 à 273 en 2025. En écho aux propos de madame la première présidente de la cour d’appel lors de l’audience solennelle de rentrée, la justice criminelle est « en grande difficulté ». Le stock de dossiers en attente à la cour criminelle départementale entraîne un allongement préoccupant des délais. Le président rappelant l’absence d’étude d’impact pour les nouvelles cours d’assises composées uniquement de professionnels, ce qui surcharge les magistrats.
En matière de contentieux civil général, le traitement des affaires familiales, de l’assistance éducative et du contentieux général est jugé « très satisfaisant ». Concernant le Pôle Économique, le nombre de procédures collectives commerciales ouvertes est en progression constante, passant de 769 en 2023, 831 en 2024 à 875 en 2025. L’activité du Pôle social est également en hausse avec 1 719 affaires nouvelles en 2025 contre 1 459 en 2024.
À noter que la demande en matière d’aide juridictionnelle est très forte avec 14 327 dossiers déposés. Le délai moyen de traitement est de 21,06 jours.
Il souligne d’emblée que l’un des défis majeurs pour 2026 sera d’ordre budgétaire. Car si la loi de finances a finalement été votée, le fonctionnement actuel a été limité dans ces dépenses et que nombre de recrutements de contractuels entre autres ont été suspendus ou retardés. Il rappelle le besoin en effectifs pour cette juridiction et espère la concrétisation des recrutements en vertu de la loi d’orientation et de programmation pour la justice du 20 novembre 2023. Actuellement, 2 postes de magistrats et environ 27 postes de greffe sont vacants. Pour fonctionner normalement, le président évalue les besoins supplémentaires à « 6 concernant les magistrats du siège et à 9 s’agissant des greffiers ».
Philippe Babo se réjouit du développement de la culture de l’amiable. Le président est convaincu qu’un « traitement plus diligent des contentieux civils [...] implique aussi le développement des modes alternatifs de règlement des différends » (conciliation, médiation, etc.). Déjà 93 audiences de règlement amiable se sont tenues. Ces méthodes assurent une meilleure exécution des décisions que les « voies d’exécution forcée, coûteuses et aux résultats aléatoires ».
En matière d’évolution technologique, le président évoque tout d’abord le déploiement dans les tribunaux de proximité d’un nouvel applicatif, dénommé Portalis. Ce logiciel devant remplacer plusieurs logiciels obsolètes, il sera déployé en 2026 dans la plupart des services civils du tribunal.
Il présente également les conclusions d’un groupe de travail ministériel qui a fonctionné comme une vaste enquête auprès des professionnels de la justice. Ce groupe, composé d’une vingtaine d’experts et de représentants de tous les métiers, a rendu un rapport contenant 10 propositions. L’objectif étant de répondre aux attentes des magistrats et agents qui souhaitent des outils modernes pour gérer la masse de données. Pour lui, « L’institution judiciaire ne peut faire abstraction » de l’intelligence artificielle, mais cela doit se faire en préservant la « sécurité des données » et la « souveraineté technologique ».
Ainsi il s’agit de mettre en place un assistant IA sécurisé et souverain, réservé aux magistrats et aux agents, intégrant des fonctions de recherche, de synthèse, de rédaction et de retranscription. Bien entendu, pour Philippe Babo, un développement d’un tel outil ne peut se faire qu’en préservant « l’office du juge en veillant à maintenir l’humain au centre de ces évolutions ».
L’État de droit permet l’égalité devant la loi
En reprenant la même étude mentionnée par madame la procureure, il note que si seuls 49% des sondés font confiance à la justice, ceux qui ont été impliqués dans une affaire judiciaire se disent globalement satisfaits de leur expérience et de la décision rendue. Ainsi, il semble que cette expérience ne se traduit pas par une confiance en cette justice.
Si pour lui, cette confiance doit se conquérir, il rappelle que la justice a été très vivement critiquée ces derniers mois et comme d’autres chefs de juridiction, il rappelle le bien foncé de l’État de droit « qui implique le respect de règles intangibles, telle la séparation des pouvoirs ou l’égalité devant la loi ». À ses yeux, « Attaquer les juges, c’est attaquer la démocratie et remettre en cause ce qui fonde l’État de droit. » Pour lui, les juges appliquent la loi mais n’en sont pas les auteurs puisque c’est bien le législateur au travers de la représentation nationale qui la détermine. Si les décisions de justice peuvent être critiquées et peuvent d’ailleurs faire l’objet de recours, on ne peut pas, par contre, remettre en question la probité ou l’impartialité des décisions rendues et rappelle à ce titre l’existence d’un code de déontologie des magistrats.
Pour répondre à ces polémiques, il estime nécessaire que la justice communique plus sur son action, qu’elle fasse preuve de plus de pédagogie.
Il termine son propos en citant Magali Lafourcade qui, dans son dernier livre, écrit : « Les magistrats sont les gardiens d’une souveraineté populaire moins dépendante des rythmes électoraux, presque contenue dans une clause d’éternité autour des valeurs fondatrices du contrat social républicain ».