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Les portraits du Rebond

Wahiba Khenifi, une passeuse au rebond

En 2017, Wahiba Khenifi crée une entreprise spécialisée dans le transport d’oeuvres d’art. Après la COVID, l’entreprise est placée en liquidation judiciaire. Avec l’aide de l’association 60 000 rebonds, la dirigeante, qui fut aussi une joueuse de volley de haut niveau, ouvre un nouveau chapitre de sa vie professionnelle. Récit.

Wahiba Khenifi au marathon de New York, le 2 novembre 2025, avec l’association Les 42, qui agit pour la réinsertion des jeunes grâce au marathon

Elle a transporté des oeuvres d’art immenses qui n’avaient jamais quitté leur écrin. Elle a créé sa propre entreprise de transport de ces dites oeuvres d’art. Et patatras, la COVID est passée par là : liquidation judiciaire, honte et après…

Dans le parcours de Wahiba Khenifi – et quel parcours ! –, il y a l’Algérie, la République, le volley-ball, le travail… et sûrement tant d’autres sources d’inspiration. Née de parents algériens, dans le quatorzième arrondissement de Paris, « nous vivions à cinq dans un studio de 20 m² », elle revendique fièrement sa double culture : « À la maison, nous parlions arabe, et en même temps je suis un pur produit de la République sans laquelle je n’aurais pas fait d’études. » Autre élément fondateur : le volley, qu’elle pratique assidûment à la section sport-études du collège Alphonse Daudet. « Nous avons même été championnes de France, minimes et cadettes. J’y ai appris le sens du collectif. J’étais passeuse, celle qui accompagne l’action qui va donner le point. »

Les icônes du monastère Sainte-Catherine

Après une maîtrise d’espagnol à la Sorbonne, Wahiba Khenifi se réo­riente et passe un DESS en gestion des entreprises et, dans le même temps, suit des cours du soir en logistique au CNAM. Elle trouve un premier emploi chez un gros transitaire à Roissy et s’occupe de l’ache­minement des vaccins Pasteur Mérieux vers l’Amérique Latine. « J’y ai développé une vraie passion pour la logistique, qui était pour moi un aspect très concret de l’ouverture au monde, sur des produits très spécifiques que sont les vaccins, qu’il faut transporter d’un continent à l’autre en moins de 48 heures, avec une vocation presqu’humanitaire. Et puis j’étais toujours une passeuse. »

Un peu plus de deux ans plus tard, la jeune femme est recrutée, « presque par hasard », confie-t-elle aujourd’hui, chez un transporteur parisien spécialisé dans les oeuvres d’art. Elle gère l’acheminement des pièces d’un musée à l’autre et dans le monde entier : l’emballage, le transport, l’installation des oeuvres et leur retour. Elle transporte le buste de Toutankhamon (3 tonnes), la Gerbe de Matisse, un collage de 4 mètres de large et 3 mètres de haut, très fragile et qui n’avait jamais quitté le Hammer Museum de Los Angeles, une icône ortho­doxe du treizième siècle du monastère de Sainte-Catherine qu’elle est allée chercher elle-même sur les pentes du mont Sinaï et qu’elle a transportée jusqu’au Getty Museum de Los Angeles… « J’étais à la fois une passeuse et une conservatrice de ces oeuvres d’art : donner la possibilité au plus grand nombre de les voir, tout en protégeant leur intégrité matérielle pour les générations futures. »

« Le sens du détail »

Après six ans dans une société colmarienne, qui souhaitait se diversifier dans le transport d’oeuvres d’art, Wahiba Khenifi, riche de son expé­rience acquise, décide de créer sa propre entreprise. Nous sommes en 2017. « J’avais ça en tête, ça me motivait, j’avais les armes. C’était mon challenge : construire un projet en partant de zéro. » Les bureaux sont à Strasbourg, l’entrepôt en région parisienne. Elle cherche les financements, recrute une équipe d’une dizaine de personnes toutes spécialisées dans les métiers du transport d’oeuvres d’art, achète des camions, les aménage. L’entreprise s’appelle Exp’Art, avec un slogan : « Le sens du détail ». Elle travaille avec les musées de Tours, de Roubaix, de Bonn, de Francfort mais aussi le musée du Louvre, dont elle transporte les oeuvres.

« Ça commence super fort », jusqu’à ce qu’arrive la COVID et les confinements qui s’enchaînent. Les musées sont fermés, les exposi­tions à l’arrêt… l’activité est stoppée pendant sept mois. L’entreprise n’y résiste pas. La liquidation judiciaire est prononcée en 2024, et la juge de la chambre commerciale du tribunal judiciaire de Strasbourg demande à Wahiba Khenifi ce qu’elle compte faire : « Je ne m’étais jamais posé la question. Je me mets à pleurer. » Et grâce à son réseau, la dirigeante entre en contact avec l’association 60 000 rebonds. Sept séances de coaching intensif pour parler d’elle, raconter son parcours, se confronter à d’autres récits lors de réunions mensuelles durant lesquelles elle rencontre d’autres dirigeants dans la même situation qu’elle, Wahiba ne perd pas de temps : elle est recrutée par Singa pour diriger l’antenne strasbourgeoise installée au Kaleidoscoop. L’association accompagne dans l'entrepreneuriat des personnes qui viennent d’ailleurs.

« Nous sommes aux côtés de personnes qui viennent de loin, qui n’ont pas les codes, qui souvent ne parlent même pas français et qui ont un projet de création d’entreprise. Elles ont des compétences : dans leur pays d’origine, l’Iran, l’Afghanistan, la Syrie, elles étaient médecin, prof, journaliste. Elles ont dû tout quitter en raison de la guerre ou de l’oppression. Elles sont décidées à créer de la richesse ici. Nous les mettons en lien avec des bénévoles eux-mêmes issus du milieu de l’entreprise. Nous leur donnons un coup de pouce pour accélérer leur intégration en France. C’est un autre regard sur la migration. C’était fait pour moi. » La passeuse se retrouve dans son élément. « Je me souviens d’où je viens. Je sais ce que c’est que d’avancer, d’ouvrir les portes, quand on n’a pas les codes. Je sais aussi ce qu’est la création d’entreprise. »

Et l'entrepreneuriat justement, c’est fini ? « Pourquoi pas, plus tard, dans un projet qui a du sens. Quand on a été chef d’entreprise, on l’est à vie. »

Jean de MISCAULT