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Lorraine Aéroport

Avis divergents entre la CRC et la Région

La Chambre régionale des comptes, saisie par le préfet de Région, a rendu début juin un avis proposant un plan de redressement pluriannuel sur cinq ans de Lorraine Aéroport. La Région Grand Est a réagi, imputant les difficultés financières de l’établissement à l’État.

Des nuages s’accumulent dans le ciel de l’aéroport Metz-Nancy- Lorraine ou Lorraine Aéroport. On se souvient d’un rapport de la Chambre régionale des comptes sur les aéroports régionaux en 2025, que cette dernière avait du reste présenté aux conseillers régionaux au mois de mars de l’année dernière. Dans ce rapport, la Chambre régionale des comptes réclamait une stratégie pour assurer leur pé­rennité. Le président de la Chambre régionale des comptes qui était alors encore Christophe Strassel, évoquant l’avenir des aéroports régionaux, disait clairement : « Ils sont à la croisée des chemins et les décisions les concernant ne peuvent être plus longtemps repous­sées. » Dans son esprit et donc dans celui de ce rapport « il n’était pas envisageable de prolonger leur situation actuelle en raison du très probable resserrement des règles européennes sur les aides d’État aux aéroports en 2027. » Sous-entendu en raison aussi du coût élevé pour les finances publiques par rapport aux services rendus. Et la CRC est pleinement dans son registre en s’inquiétant de la qualité de la dépense publique. Naturellement ce rapport ne remet pas en cause l’existence de l’aéroport international de Strasbourg-Entzheim. Il n’en est pas de même pour les établissements de Vatry et de Metz- Nancy-Lorraine. Pour la CRC, « si aucune évolution significative n’est réalisée, la question de la poursuite de leur activité devra être po­sée. » C’est donc à la gouvernance de Lorraine Aéroport, à savoir la Région Grand Est de répondre à cette évaluation de la CRC, celle-ci se réservant le droit d’exercer un suivi de la mise en oeuvre de ses recommandations.

Concurrence des aéroports voisins

Dans son constat, la Chambre régionale des comptes remarque que ces établissements n’ont pas véritablement « trouvé un modèle éco­nomique soutenable (…) » Ils souffrent en particulier de l’offre des aéroports voisins, comme celui du Findel au Luxembourg voire de Sarrebruck pour ce qui est de Lorraine Aéroport. En la matière, seul Strasbourg-Entzheim parvient à tirer son épingle du jeu pour son im­pact économique en termes d’emplois. Reste que nos trois aéroports évalués par la CRC affichent tout de même un déficit d’exploitation qui nécessite des interventions publiques sous forme de subventions. Pour Lorraine Aéroport et Vatry c’est le fait d’une trop faible activité sur la plateforme, alors qu’à Strasbourg-Entzheim c’est surtout la consé­quence d’une réduction du niveau de la taxe aéroportuaire. Et la CRC de chiffrer le montant global versé par l’État et la Région entre 2016 et 2023, qui dépasse les 129 M€, en subventions d’investissement et aides diverses. La part de la Région Grand Est étant de plus de 37,7 M€.

Alors quelle stratégie ?

Si l’on en croit la CRC, le soutien de la Région à ces établissements, sa gouvernance pour Lorraine Aéroport reste difficile à décoder. « Les aéroports de Vatry et de MNL n’ont pas de mission clairement définie dans une stratégie de développement territorial. » Or pérenniser ces plateformes passe par un plus grand niveau d’activité. Et dans ce sens, il s’agit de programmer des plans de développement soutenables à l’horizon 2030, imagine la CRC car au-delà, tout peut être envisagé, y compris une cessation d’activité.

La CRC recommande un retour à l’équilibre financier pour Strasbourg- Entzheim, entre 2028 et 2030 en développant l’activité existante pour atteindre un trafic commercial autour de 1,5 million de passagers. Pour Vatry, il s’agit de diversifier ses ressources en augmentant si possible son activité fret sachant que son activité transport de passagers a été chamboulée par l’annonce de Ryanair de quitter la plateforme, alors que la compagnie a transporté quelque 90 000 passagers en 2025. En attendant, Vatry est plombé dans sa partie fret par la taxe sur les petits colis qui a fait plonger le volume des marchandises de 520 tonnes en début d’année à 168 tonnes au printemps.

Revenir à un niveau de 200 000 passagers

Enfin pour Lorraine Aéroport, elle préconise une évolution de sa gouvernance en intégrant d’autres parties prenantes comme le Département de la Moselle et l’Eurométropole de Metz avec l’objectif de porter le trafic de 130 000 à 200 000 passagers par an, alors qu’il a atteint difficilement les 121 323 en 2025. 

Lors du débat qui a suivi entre le président de la CRC, Christophe Strassel et les conseillers régionaux, lors de la présentation de ce rap­port en mars 2025, relaté par le Républicain Lorrain, l’hypothèse de voir Lorraine Aéroport servir de complément à l’aéroport du Findel au Luxembourg, parvenu à saturation, n’a pas été retenue par la Chambre régionale des comptes. Le président Strassel évoquant le peu d’intérêt de la compagnie luxembourgeoise Luxair pour la plateforme lorraine.

Juin 2026 : La CRC propose un plan de redressement

Saisie par le préfet de la région Grand Est au motif d’un déficit excessif du compte financier unique 2025 de l’établissement public Aéroport Metz-Nancy-Lorraine, la Chambre régionale des comptes Grand Est a rendu ses conclusions au mois de juin. Au regard du déficit cumulé de la section d’exploitation de l’ordre de 4,2 M€, la CRC propose un plan de redressement pluriannuel sur cinq ans (2026-2030).

Elle constate que « l’aéroport, ayant déjà engagé ces dernières années d’importants efforts de réduction de ses dépenses d’exploitation, les mesures proposées par la Chambre portent uniquement sur les recettes d’exploitation. En tant que service public industriel et commercial, l’établissement public a l’obligation d’équilibrer ses dépenses par ses propres recettes. »

Deux leviers activés

La CRC propose deux types d’actions pour redresser la barre de MNL.

Le développement de l’activité économique et commerciale : « Comme l’avait indiqué la Chambre dans son rapport d’évaluation de la politique publique de 2025 portant sur les plateformes aéroportuaires de la région Grand Est, l’aéroport pourrait atteindre un volume d’activité représentant 200 000 passagers d’ici 2030. L’atteinte de cet objectif permettrait d’obtenir des recettes supplémentaires suffisantes pour résorber le déficit constaté d’ici 2030. »

La révision de la politique tarifaire : « L’établissement public peut également moduler ses redevances aéronautiques appliquées aux compagnies aériennes et ses recettes commerciales provenant du stationnement des véhicules et de la location des surfaces commer­ciales, tout en veillant à ne pas freiner le développement de l’activité de l’aéroport. »

Ce plan au demeurant cohérent en termes de logique économique, se résume à des actions que l’établissement lorrain essaie de mener à bien depuis un certain temps, mais en vain. Le second est avancé avec prudence, car réviser les tarifs de la plateforme pourraient bien faire fuir les opérateurs et les compagnies présentes sur le site comme Air Algérie.

« 200 000 passagers, il faut aller les chercher ! »

Nicolas Péhau, le nouveau président, revient sur la chronologie de cette affaire, à savoir le rapport d’évaluation rendu par la CRC en 2025. Ce rapport a mis sur la place publique les difficultés des plate­formes aéroportuaires du Grand Est, en particulier celle de Metz- Nancy-Lorraine. « Aujourd’hui, grâce à la Région qui nous avait saisi, ce problème est sur la place publique. On sait désormais qu’il y a un problème de gouvernance, un problème avec la DGAC, un problème de réalisme économique. Le préfet ne peut plus ne pas savoir, donc il nous saisit. Le côté positif, c’est que tous les ans on va se revoir. Exploiter un aéroport pose le problème du personnel. C’est du business. On ne va pas y mettre un fonctionnaire territorial au profil classique. On prend des gens dont c’est le métier, des gens à la bonne place. 200 000 passagers c’est tout un travail, il faut aller les chercher. C’est un SPIC, un service public industriel et commercial, dont la philosophie est la suivante : il faut les recettes suffisantes pour assurer les dépenses prévues. » Il remarque au passage que l’aéroport de MNL est défavorisé, car « il ne dispose pas de beaucoup de foncier. Or, il en faut si l’on veut développer des activités, mettre des terrasses, installer des restaurants, des magasins qui rapportent de l’argent pour voir votre socle de ressources commencer à remonter par rapport aux subventions. »

Pour la suite, la CRC réclame, outre l’évolution de la gouvernance de l’aéroport MNL, des objectifs clairs de la Région dans sa gouvernance de l’aéroport, car tous les ans la CRC sera appelée à se prononcer sur le budget de l’établissement. Elle devrait fort logiquement mettre la pression sur la Région. Mais celle-ci a d’ores et déjà annoncé qu’elle proposerait un nouveau plan de vol… de développement à l’automne.

La réaction de la Région Grand Est

Un déficit dû au retard de remboursement par l’État

La Région Grand Est a réagi au plan de redressement de la Chambre régionale des comptes du Grand Est proposé pour relancer l’aéroport de Metz-Nancy-Lorraine. Elle impute une part de son déficit à l’État.

Ce plan de redressement a suscité la réaction de la Région Grand Est. Elle remarque d’entrée que « cet avis de la CRC intervient dans un contexte particulièrement difficile pour l’ensemble du secteur aéropor­tuaire régional. » De fait pour le conseil régional, « les plateformes de taille intermédiaire doivent aujourd’hui faire face à une concurrence accrue, à l’évolution des modèles économiques du transport aérien et à des exigences réglementaires toujours plus importantes. » Elle souligne du reste qu’elle a en parallèle lancé une étude stratégique de développement pour identifier de nouvelles activités et de nouveaux relais de croissance pour l’aéroport et ainsi permettre une diversifica­tion des recettes. Étude cofinancée par le Département de la Moselle et l’Eurométropole de Metz, une façon « d’illustrer la volonté des collectivités locales d’accompagner cet aéroport structurant pour le Grand Est » ajoute la Région Grand Est.

Prudence sur la politique tarifaire

La Région revient sur les préconisations de la Chambre régionale des comptes, notamment sur la politique tarifaire : « la modulation des redevances constitue un levier à manier avec une très grande prudence. Une telle démarche ne doit pas venir altérer l’attractivité et la compétitivité de l’aéroport surtout dans le contexte d’un envi­ronnement fortement concurrentiel avec les plateformes voisines, y compris celles situées dans les pays frontaliers qui exercent une pression importante sur les conditions d’exploitation et les choix des compagnies aériennes. »

Le retard du remboursement de l’État

L’autre argument renvoyé par la Région à la CRC explique d’une autre manière le déficit accumulé par l’établissement lorrain. « La quasi-to­talité du déficit aujourd’hui supporté par l’EPMNL (ndlr : établisse­ment public Metz-Nancy-Lorraine), trouve son origine dans le retard de remboursement par l’État, via la DGAC, la direction générale de l’aviation civile, des dépenses engagées au titre des missions réga­liennes de sécurité et de sûreté exercées sur l’aéroport. » La Région dans son communiqué détaille son argumentaire : « ces missions sont réalisées pour le compte de l’État et leur financement a conduit l’établissement à supporter une charge financière particulièrement lourde au fil des exercices. Cette situation a nécessité l’intervention de la Région Grand Est et de l’État sous forme d’avances remboursables destinées à garantir la continuité du service public aéroportuaire. »

Elle termine en rappelant qu’elle poursuit ses échanges avec les services de l’État « afin que les engagements pris soient pleinement respectés et que les remboursements attendus puissent intervenir dans les meilleurs délais. » Elle considère d’ailleurs que « la régularisation de cette situation constitue un préalable indispensable à l’assainissement durable des comptes de l’établissement. » Une façon de renvoyer la balle dans le camp de l’État.

En conclusion la Région Grand Est ne compte pas lâcher l’affaire et demeure, aux côtés des collectivités partenaires et des acteurs économiques du territoire, « pleinement mobilisée pour préserver l’avenir de l’aéroport Metz-Nancy-Lorraine, équipement structurant pour l’attractivité, la mobilité et le développement économique et touristique du Grand Est ».

Le Département de la Moselle s’en mêle

La décision du préfet de région de saisir la Chambre régionale des comptes (CRC) en raison du déficit important de 4,2 M€ de Lorraine Aéroport n’a pas été du goût du président du Département de la Moselle, Patrick Weiten.

La Moselle ne compte pas être écartée de ce débat de fond sur l’avenir de Lorraine Aéroport. Selon le Républicain Lorrain, le président du Département de la Moselle, Patrick Weiten n’a pas compris la démarche préfectorale. Une saisine de la CRC qui a permis, selon cette dernière, de mettre « les difficultés de l’établissement sur la place publique. »

Lors de son discours d’ouverture de la séance plénière du conseil dé­partemental, fin juin, Patrick Weiten a estimé que « cette démarche, décidée sans concertation préalable avec les collectivités et territoires concernés, interroge sur la méthode. » Certes, il ne nie pas les diffi­cultés de la plateforme lorraine « mais réduire l’aéroport à une simple ligne comptable serait, selon lui, une erreur stratégique majeure. » Il constate qu’aujourd’hui « la main est largement donnée à la CRC : c’est une situation dangereuse, sa fermeture serait un échec cuisant » assène Patrick Weiten.

Être dans la gouvernance

Sachant que la Région est à ce jour seule maître à bord de l’infrastruc­ture aéroportuaire, le patron de la Moselle laisse entendre que le Département tout comme l’Eurométropole de Metz sont prêts à monter dans le bateau de la gouvernance pour aider à piloter l’établissement vers des jours meilleurs. Par ailleurs, ayant acté la désaffection de la Meurthe-et-Moselle et du Grand Nancy pour participer à cette gouvernance, le Département de la Moselle et l’Eurométropole de Metz ont fait un premier pas important en cofinançant l’étude sur la plateforme. Un acte significatif apprécié par le président du conseil régional Franck Leroy.

Une concertation des partenaires

Patrick Weiten appelle la Région Grand Est « à assumer pleinement son rôle de chef de file en organisant la concertation des partenaires publics. » Il se dit du reste très attaché à cette infrastructure qui est implantée à Goin et Louvigny en territoire mosellan. « C’est un sym­bole de l’aménagement du territoire » dit-il. Il souhaite clairement « un véritable projet territorial et une vision ambitieuse » en termes de complémentarité de la mobilité pour Lorraine Aéroport, projet à construire avec les élus et les acteurs économiques et l’ensemble des collectivités concernées.

Et Patrick Weiten, contrairement aux estimations de l’ancien président de la Chambre régionale des comptes Grand Est, Christophe Strassel, lequel assurait que Luxair n’avait aucun projet d’implantation de lignes à Metz-Nancy-Lorraine, ne veut pas écarter l’hypothèse du Luxembourg. Il place en priorité la constitution d’une délégation officielle de plusieurs collectivités pour rencontrer les voisins du Grand-Duché. Il ne renonce pas à cette hypothèse en vertu aussi de ces bonnes relations avec les Luxembourgeois.

Affaire plus que jamais à suivre. 

Bernard KRATZ