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Insertion en Alsace

L’activité progresse, les moyens de former reculent

Avec 145 millions d’euros de chiffre d’affaires et 10 495 salariés employés en 2025, l’insertion par l’activité économique occupe une place concrète dans l’économie alsacienne. Mais son baromètre, présenté le 6 octobre, révèle des fragilités croissantes : davantage de structures déficitaires, moins de salariés en parcours et des financements de formation sous pression.

Fabienne Massenya, Présidente d’IAE Alsace depuis juin 2026 et directrice de l’association Vetis, (3ème en partant de la gauche) est aux côtés de femmes de son équipe.

Les compétences techniques convenaient, mais le niveau de français était insuffisant. Près de Colmar, un salarié en insertion candidat à un poste de manutentionnaire a d’abord essuyé un refus. Sa structure l’a alors orienté vers des cours de français adaptés au transport et à la logistique. Après cette formation, un nouvel entretien lui a permis d’être embauché. Raconté lors de la présentation du baromètre d’IAE Alsace, ce parcours illustre le travail réalisé entre la reprise d’une activité et l’accès à un emploi.

« On forme vraiment pour les entreprises du territoire et pour les sorties », souligne l’équipe du réseau. Propreté, bâtiment, espaces verts, restauration, recyclage : les structures d’insertion répondent à des marchés tout en préparant des personnes éloignées de l’emploi à rejoindre d’autres employeurs. Une double mission dont les équilibres deviennent plus difficiles à tenir.

145 millions d’euros d’activité, mais davantage de déficits

En 2025, les 121 structures alsaciennes d’insertion par l’activité éco­nomique ont généré 145 millions d’euros de chiffre d’affaires. Elles ont employé 10 495 salariés, dont 8 509 en parcours d’insertion, et versé 134 millions d’euros de salaires et de charges sociales.

Le soutien public représente 59 millions d’euros de subventions. En parallèle, le secteur reverse, selon les chiffres présentés par le réseau, 23 millions d’euros de cotisations sociales et 4 millions d’euros de taxes et d’impôts. « Nous ne sommes pas qu’une dépense », insiste Fabienne Massenya, présidente d’IAE Alsace.

Derrière ces volumes, les situations restent contrastées. Surtout, la part des structures affichant un résultat déficitaire atteint 37,5 % en 2025, contre 27,3 % en 2024 : une hausse de plus de dix points en un an. Comme les autres entreprises, elles subissent l’augmentation des charges. Mais elles ne peuvent pas toujours relever leurs tarifs pour l’absorber, notamment lorsqu’elles proposent de la restauration sociale à des publics aux moyens limités.

L’activité économique ne suffit donc pas à garantir l’équilibre. Les aides financent aussi l’accompagnement et prennent en compte le temps nécessaire pour apprendre, se former et retrouver une autonomie professionnelle.

Moins de postes, moins de personnes accompagnées

Le nombre de salariés en parcours d’insertion a diminué de 9 % entre 2024 et 2025. Le réseau relie ce recul à la baisse du nombre de postes soutenus par l’État : 3 280 équivalents temps plein en 2025, contre 3 500 l’année précédente.

Ces postes constituent des portes d’entrée pour des personnes dont les difficultés dépassent souvent la seule recherche d’un employeur. À l’embauche, un tiers des salariés en parcours étaient allocataires du RSA. Deux sur trois avaient un niveau de formation inférieur au CAP-BEP, selon le baromètre.

À l’apprentissage du métier s’ajoute donc un accompagnement sur la mobilité, le logement, la santé ou la maîtrise du français. Les en­cadrants techniques travaillent au quotidien avec les salariés, tandis que les accompagnateurs socioprofessionnels les aident à résoudre les difficultés qui freinent leur retour vers l’emploi.

Les parcours sont aussi marqués par un renouvellement important des effectifs : 4 390 personnes ont été recrutées en 2025 et 4 619 ont quitté les structures. La durée moyenne des contrats est de douze mois. À la sortie, 56 % des personnes avaient retrouvé un emploi ou rejoint une formation ; 22 % accédaient à un CDI ou à un CDD de plus de six mois.

Le réseau rappelle toutefois que ces résultats sont mesurés au moment du départ. Ils ne comptabilisent pas les emplois éventuellement trouvés quelques mois plus tard. Et l’accompagnement peut produire d’autres avancées déterminantes. « On aura aidé la personne à retrouver un logement. C’est déjà énorme », souligne l’équipe lors de la conférence.

La formation, un levier mesurable

En 2025, les deux programmes dédiés à la formation des salariés en insertion ont financé 2 310 stagiaires en Alsace, pour environ 1,8 mil­lion d’euros. Selon la répartition présentée, quelque 700 000 euros provenaient du programme régional et 1,1 million du plan national d’investissement dans les compétences consacré à l’IAE.

Environ la moitié des formations portaient sur les compétences de base : français professionnel, mathématiques ou numérique. L’autre moitié concernait des métiers recherchés sur le territoire, notamment dans la propreté, le sanitaire et social, le bâtiment, le transport et la logistique.

« C’est un investissement pour le parcours de la personne », rappelle le réseau. Les compétences acquises doivent permettre au salarié de quitter la structure pour poursuivre son chemin professionnel.

Le baromètre relève un écart de quinze points entre les salariés formés et les autres : 68 % des premiers connaissent une sortie vers l’emploi, la formation ou une autre étape positive de parcours, contre 53 % de ceux qui n’ont pas suivi de formation. Les sorties vers l’emploi sont supérieures de cinq points chez les salariés formés, et celles vers une formation qualifiante de six points.

Un programme régional à l’arrêt

C’est dans ce contexte que s’arrête le programme régional de formation dédié à l’insertion par l’activité économique. En 2025, il avait encore bénéficié à 943 stagiaires alsaciens, soit environ quatre stagiaires sur dix financés par les deux dispositifs.

Le plan national demeure, mais ses moyens sont également sous tension. Lors de la conférence du 6 octobre, le réseau évoquait une enveloppe nationale envisagée de 65 millions d’euros pour 2027, contre 70 millions en 2026 et 100 millions en 2025. Ces montants pour 2027 relevaient encore des hypothèses budgétaires présentées, et non de crédits définitivement votés.

IAE Alsace signalait également une baisse envisagée de 5,9 % des crédits consacrés aux postes d’insertion. Selon son estimation, une réduction de cet ordre pourrait représenter environ 290 emplois en moins en Alsace.

Pour les structures, le risque est de devoir maintenir leurs presta­tions avec moins de salariés en parcours et moins de possibilités de les former. Pour les entreprises du territoire, c’est aussi un vivier de recrutement qui se fragilise : des candidats capables d’apprendre un métier, à condition de disposer du temps et de l’accompagnement nécessaires pour y accéder.

Fabienne Massenya : « Nous sommes des victimes collatérales »

Présidente d’IAE Alsace depuis juin 2026 et directrice de l’association Vetis, Fabienne Massenya prend ses fonctions dans un contexte de tensions budgétaires et d’inquiétude pour les structures d’insertion par l’activité économique. Elle défend un modèle qui conjugue production, formation et accompagnement vers l’emploi, et appelle à construire une réponse collective pour préserver cette mission.

Comment abordez-vous votre nouvelle fonction de présidente d’IAE Alsace ?

C’est une responsabilité lourde. Le mandat est court, une année, renouvelable, et il arrive à un moment de transition. Les budgets sont en baisse, le moral est en berne, les dirigeants sont fatigués et les salariés ont du mal à comprendre ce qui va leur arriver demain. C’est une situation sociétale. Il faut être un soutien pour les structures comme pour les salariés.

Lors de la réunion de bilan 2025 de l’IAE où vous avez invité la presse, vous avez insisté sur la dimension économique des structures d’insertion. Pourquoi ?

Parce que, quand on dit « insertion », on pense « social » et, quand on dit « social », on pense « cassos ». C’est l’image qui nous est renvoyée. Ensuite viennent les subventions, avec cette idée que l’on nous donne de l’argent pour rien.

Il est important de comprendre que nous travaillons avec des per­sonnes en difficulté, et que la difficulté peut arriver à n’importe qui : un décès, un revers financier, une situation familiale compliquée. Ce n’est pas l’apanage des personnes qui n’ont pas d’argent.

Les structures d’insertion permettent de se relever d’une situation difficile, de regarder ce qui a fonctionné dans son parcours, ce qui peut être amélioré et ce que l’on peut changer dans sa vie. Elles ap­prennent aux personnes à avoir confiance en elles pour les emmener vers l’emploi. Pour moi, c’est une chance. Sauf qu’en ce moment, on nous dit que nous allons avoir la chance de former moins de monde avec moins de moyens.

Quel est aujourd’hui le principal défi de l’insertion par l’activité économique ?

Le modèle économique. Et cela concerne toute la France, pas seule­ment l’Alsace. Ce modèle repose sur le chiffre d’affaires, couplé à une part de subvention qui varie selon les structures.

Nous travaillons avec des personnes qui ne sont pas encore en situa­tion de pleine productivité. C’est la base même de notre mission. Cela entraîne un manque à gagner qui n’est pas entièrement compensé par l’État, mais soutenu par lui.

Chez nous, par exemple, les cours de français se déroulent sur le temps de travail. Certaines personnes passent dix heures en cours pour améliorer leur maîtrise de la langue. Pendant ce temps, elles ne produisent pas. Les subventions permettent de prendre en compte cette réalité et d’équilibrer les budgets.

Si nous avons moins de salariés, nous aurons du mal à maintenir notre production. Si nous ne les formons pas, ils auront du mal à quitter la structure pour aller travailler ailleurs. Tout l’accompagnement vers l’emploi devient alors plus compliqué.

Avec moins de personnes pour travailler, nous risquons aussi de perdre du chiffre d’affaires. Ou nous serons obligés d’embaucher quelqu’un qui n’est pas en insertion pour assurer la production. Cette personne devra alors générer suffisamment de chiffre d’affaires pour financer son poste.

Cette pression économique risque-t-elle de vous éloigner de votre mission première ?

C’est cela. On ne vient pas dans l’insertion par l’activité économique par hasard. Il y a une forme d’appel social, de justice sociale. Cer­tains dirigeants sont là depuis trente ans. Ils portent des valeurs de dialogue, d’insertion sociale, de communication, de non-jugement et de bienveillance.

Ils transmettent ces valeurs à leurs équipes, aux conseillers en insertion professionnelle et aux accompagnateurs. Nous allons tous dans cette direction. Mais nous nous rendons compte que nos modèles sont en train de s’effondrer. Cela va devenir extrêmement compliqué si nous n’avons plus de quoi former ni les salariés nécessaires pour y arriver.

Quelles sont vos priorités pour cette première année de présidence ?

Il faut déjà parvenir à nous rassembler autour d’une même idée : nous devons faire différemment, mais comment ? C’est là que commence notre travail.

Mon rôle n’est pas d’arriver avec des idées toutes faites. Il est de construire, avec le conseil d’administration d’IAE Alsace, une vision à trois ou quatre ans. Comment nous en sortons-nous si les subventions baissent ? Que faisons-nous ? Qu’est-ce qu’IAE Alsace peut apporter au débat dans le Grand Est et au niveau national ?

Nous faisons partie d’IAE Grand Est. Il faut donc réfléchir à notre contri­bution à ce débat et à la manière de faire évoluer progressivement notre modèle économique pour pouvoir nous en sortir.

Quel regard portez-vous sur les discussions autour de la loi de finances ?

Nous sommes des victimes collatérales. Depuis deux ans, les budgets sont votés très tard. Un budget voté tard, ce sont des subventions qui arrivent tard et, derrière, des trésoreries mises à mal. Certaines structures sont en grande difficulté.

Nous nous préparons déjà à ce que le budget ne soit pas voté rapi­dement. Nous savons qu’il y aura des combats et des batailles. Mais seuls, on n’a jamais rien fait. Par contre, ensemble, on peut beaucoup.

Quel message souhaitez-vous faire passer pour conclure ?

Nous sommes tous convaincus de l’importance de traiter chaque per­sonne différemment pour l’amener à trouver sa place dans le monde.

Aude SIOUL-TIDAS