L’ensemble du Conseil de l’Ordre était présent aux côtés du Bâtonnier Maître Jean Weyl et de Madame le Vice-Bâtonnier Maître Emmanuelle Florentin. Cette cérémonie d’importance a permis de réunir nombre de personnalités locales, d’autres membres de barreaux français mais aussi, bien entendu, une grande partie de la profession.
Le bâtonnier a ouvert la cérémonie en souhaitant la bienvenue aux personnes présentes et a remercié le président du tribunal judiciaire de Strasbourg Philippe Babo et la procureure de la République Clarisse Taron pour avoir permis la tenue de cette assemblée dans la salle des pas perdus du tribunal.
Il a rappelé que la tradition de la rentrée solennelle a été instaurée à Strasbourg en 1983 par le bâtonnier François Simonnet, présent pour présider le jury de la Conférence du stage 2026 ; la précédente édition remontant à 2023.
Il a d’ailleurs exprimé sa volonté, aux côtés de Madame le vice-bâtonnier, d’instaurer une périodicité annuelle pour cet événement marquant la présence du barreau dans la cité. C’est également l’occasion de mettre en valeur les jeunes avocats lauréats. Ceux-ci ont concouru autour d’une citation de Simone Veil : « Mon premier réflexe est de dire non ». Me Jean Weyl s’en est distingué avec humour en soulignant : « Malgré mon homonymie avec Simone Veil, en ce qui me concerne, mon premier réflexe est de toujours dire oui. »
Des racines antiques aux mutations contemporaines
Plaçant son intervention sous le signe de la mutation de la profession, il a évoqué le souvenir de son arrière-grand-mère Babette Weyl née en 1840 et décédée en 1941 pour illustrer la capacité d’adaptation face aux révolutions technologiques.
Égrenant les jalons de l’histoire, de la Grèce antique au VIᵉ siècle avant J.-C., à l’ordonnance royale de 1274, en passant par la Rome antique et la création des Conseils de l’Ordre sous Louis XIV, le bâtonnier a rappelé la mission d’héritage qui incombe aux praticiens du droit : « Nous sommes donc les descendants et détenteurs des clés d’une des plus anciennes professions qui soit [...] nous avons une mission supérieure de passage du relais à nos successeurs, pour assumer la pérennité de notre profession. »
Cette permanence de l’avocat comme « maillon essentiel de la justice » s’est illustrée dans l’histoire récente par les mobilisations de mars dernier à Paris contre des projets de lois contestés, mais aussi par l’intégration successive des nouveaux outils de communication, du télécopieur il y a quarante ans jusqu’aux outils informatiques d’aujourd’hui.
L’intelligence artificielle : opportunité majeure et garde-fous déontologiques
Abordant le virage numérique actuel, le Bâtonnier a souligné que l’Ordre travaillait activement à fournir aux confrères les solutions d’IA professionnelle les plus performantes du marché.
Si l’expression reste antinomique car, pour lui, l’intelligence demeurant strictement humaine, l’IA offre une réelle opportunité de libérer du temps en automatisant les tâches répétitives et la recherche jurisprudentielle. Ce gain de temps doit permettre à l’avocat de se recentrer sur sa réelle valeur ajoutée : le raisonnement, la stratégie et le conseil.
Il a toutefois formulé quelques mises en garde face aux limites et dérives de la technologie. Il a bien entendu évoqué les biais et les hallucinations provoquant parfois la génération de jurisprudences fictives ou « anxiogènes ». Un autre élément important est la confidentialité, il faut absolument éviter de nourrir « des serveurs inconnus basés aux quatre coins du monde avec les secrets de nos clients ». Enfin, il a évoqué la cybersécurité en soulignant le risque accru de failles et d’attaques informatiques. « Tout en restant des juristes redoutables pour assumer les fondamentaux de notre profession et son historique, vous serez amenés également à être des maîtres de la technologie », a-t-il affirmé à l’adresse des jeunes confrères.
Garder l’humain au cœur de la Justice
Invitant le doyen de la Faculté de droit de Strasbourg, Monsieur Nicolas Chifflot, à veiller à la rigueur de l’enseignement dispensé aux futurs juristes, Me Jean Weyl a conclu son discours par un appel solennel à la maîtrise des outils numériques pour éviter toute dérive : « Je délivre injonction de dompter ce fantastique outil afin qu’il ne s’oriente pas vers une dérive du type Le Meilleur des mondes d’Huxley... »
Pour le bâtonnier de Strasbourg, le progrès ne saurait se faire au détriment de l’éthique : la technologie doit rester un instrument au service de l’Homme et d’une Justice empreinte d’humanité, une humanité d’ailleurs qui constitue « l’ADN de notre barreau ».
Pour conclure, Me Jean Weyl a précisé, non sans malice que son discours n’avait pas, assurément, été généré par une IA.
À son tour, Madame le Vice-Bâtonnier, Maître Emmanuelle Florentin a livré un discours vibrant sur le rôle incontournable de l’avocat. Face à la gestion comptable des dossiers, à la saturation des tribunaux et aux mutations technologiques, elle a rappelé l’urgence de préserver les principes fondamentaux et l’humanité au coeur de la Justice.
Un attachement viscéral à une profession confrontée au quotidien
Après plusieurs mois d’exercice de ses fonctions, Me Emmanuelle Florentin mesure les inquiétudes qui traversent le barreau. Les appels réguliers adressés à l’Ordre, pour des problèmes de permanences, des dysfonctionnements informatiques ou des audiences sous tension, traduisent les aléas et les pressions sur cette profession. Toutefois, Madame le vice-bâtonnier y voit avant tout le signe d’un engagement indéfectible : « Si nous nous inquiétons autant de ce qu’elle devient, c’est précisément parce que nous savons ce qu’elle représente, et parce que nous savons ce que nous devons préserver. »
Si le barreau a toujours su s’adapter aux évolutions exposées par le bâtonnier, Maître Florentin insiste sur la nécessité de maintenir une ligne rouge : il existe des principes auxquels la profession ne pourra jamais renoncer.
Refus d’une justice réduite à la « simple gestion de flux »
Dénonçant le manque de moyens, les audiences surchargées et les délais d’attente subis par les justiciables, elle a vivement rejeté une vision purement comptable de l’institution judiciaire : « La justice ne peut pas devenir une simple gestion de flux. Un dossier n’est pas un numéro, une audience n’est pas une ligne dans un tableau statistique, et un justiciable n’est pas une affaire qu’il faudrait simplement faire sortir du stock. »
Rappelant que la justice requiert du temps, pour écouter, comprendre et débattre, elle souligne que les exigences de procédure ou les demandes de renvoi des avocats constituent l’essence même de leur mission, et non des entraves.
La fierté d’être des « plaideurs invétérés »
Rebondissant sur une formule récente du Procureur Général qualifiant les avocats de « plaideurs invétérés », Madame le Vice-bâtonnier en a fait un titre de gloire pleinement revendiqué : « Si être un plaideur invétéré, c’est continuer à défendre lorsque ce serait tellement plus simple de se taire [...] alors oui, M. le Procureur Général, nous revendiquons d’être des plaideurs invétérés. Et nous continuerons à plaider. »
Elle rappelle que les droits de la défense ont été créés pour protéger le justiciable face à l’institution. Aucun algorithme ni outil d’intelligence artificielle ne pourra remplacer « la responsabilité de défendre », qui exige une présence physique en garde à vue, aux côtés des victimes, des mineurs ou à la barre pour porter une voix.
Acteurs de la justice, dialogue local et unité du barreau
Réfutant la qualification passive d’« auxiliaire de justice », Me Florentin préfère définir l’avocat comme un « acteur de la justice », capable de questionner, de résister et de dire non.
Cette posture de rempart n’exclut pas le dialogue. Elle a d’ailleurs salué la qualité des échanges à Strasbourg avec le Président du Tribunal Judiciaire, tout en adressant un clin d’oeil chaleureux à la Procureure de la République à l’occasion de son départ imminent.
Concluant avec humour pour évoquer les difficultés du système informatique Portalis (« dès que Portalis aura appris à fonctionner »), elle a appelé l’ensemble des confrères à faire bloc autour des piliers de leur serment : « S’adapter ne signifie pas renoncer. Certaines choses ne doivent pas changer : notre indépendance, notre secret professionnel, notre liberté de parole, notre confraternité... Parce qu’un barreau divisé est un barreau affaibli. Et parce qu’un barreau uni peut faire entendre sa voix. »
Son plaidoyer s’est achevé sur une certitude gravée dans le marbre : « Et tant qu’il faudra quelqu’un pour se lever, il faudra un avocat. »
Cette cérémonie s’est poursuivie par les discours des 3 lauréats de la Conférence du stage.
Maître Nicolas Breffi, précédent 1er secrétaire de la Conférence en 2023, a présenté avec beaucoup de bienveillance et d’humour ses 3 confrères.
Comme nous l’avons écrit précédemment, le thème choisi était une citation de Simone Veil : « Mon premier réflexe est de dire non ».
Il est évidemment impossible de retranscrire leurs propos tant l’intensité et le talent des 3 orateurs auront marqué le public qui a vivement applaudi leur prestation.
Le troisième secrétaire, Maître Adriano Totaro, avec sa plaidoirie intitulée « Coupable d’être femme », a rendu hommage au destin tragique de Frozan Safi, militante afghane des droits des femmes et professeure d’économie, assassinée en octobre 2021 après le retour des talibans au pouvoir.
Lui a succédé le deuxième secrétaire, Maître Lilou Mussillon, qui, à travers « Le premier mot ne sera plus le dernier », a décortiqué la spirale de l’incapacité à dire non.
Enfin, le premier secrétaire, Maître Éléna Parnière, a conclu avec une plaidoirie intitulée « Retarder la certitude », illustrant son propos par le geste de Vassili Arkhipov, qui refusa de lancer une torpille nucléaire le 27 octobre 1962.
Ces jeunes lauréats ont illustré les qualités humaines et professionnelles qui font la force d’un barreau.