Au-delà du rituel républicain et de l’accueil des nouveaux professionnels venus renforcer les juridictions du ressort, cette audience s’est déroulée dans un contexte institutionnel et sociétal particulièrement fort, marqué par des défis majeurs pour l’institution judiciaire.
Mouvements de personnel et renforcement du Parquet général
Le procureur général, Monsieur Christophe Rode, a débuté son propos en évoquant le départ de l’avocat général Jean-Luc Jaeg, parti présider la Cour d’assises de Guyane après six années passées à Colmar à la tête de l’exécution des peines et du suivi des professions réglementées. Ses fonctions sur l’exécution des peines sont désormais confiées au substitut général Laurent Gérardin, qui conserve le contentieux économique et financier.
Il a présenté les différents magistrats et fonctionnaires de greffe qui viennent enrichir le parquet général :
Madame Marie-Claude Weiss, nommée avocate générale en charge de la chambre de l’instruction, qui était auparavant procureure de la République adjointe à Strasbourg.
Madame Élise Wolton nommée substitute générale en charge de l’entraide pénale internationale, du droit de l’environnement, du pôle famille, des mineurs et du service civil. Elle était auparavant magistrate coordonnatrice régionale de formation pour les ressorts de Colmar et Metz.
Deux nouveaux substituts placés auprès du procureur général, Monsieur Hervé Clarenne (ancien cadre du privé et juge consulaire) et Monsieur Thomas Jacob (issu de l’ENM et délégué à Mulhouse) rejoignent également le parquet.
Monsieur Marc Picard, magistrat honoraire, exercera des fonctions juridictionnelles. Il était auparavant vice-président au tribunal judiciaire de Strasbourg.
Enfin, Madame Julie Lang (gestion du patrimoine immobilier) et Madame Axelle Beucher (directrice de greffe placée) renforcent la direction du greffe au Service Administratif Régional (SAR).
L’affaire « Lyhanna » et la prise de conscience des failles organisationnelles
Après ces présentations, Monsieur le procureur a souhaité revenir sur le « séisme » provoqué par la mort tragique de la fillette au sein de toute l’institution judiciaire et de son personnel.
Il a rappelé le travail titanesque accompli entre le 13 juin et le 13 juillet 2026 par les parquets du ressort suite à la directive de la Chancellerie. « Ce travail considérable a été effectué en quelques semaines par tous les magistrats du ministère public assistés des membres du greffe affectés dans les services de la chaîne pénale, au prix toutefois de l’abandon de certaines tâches ou de retard pris dans le traitement d’autres contentieux considérés comme étant moins chargés de souffrance et de danger pour les victimes. »
Au total, 2 375 affaires, dont 845 de nature criminelle, ont été recensées et traitées prioritairement, donnant lieu à 132 gardes à vue et 43 ouvertures d’information judiciaire suivies de 11 incarcérations. Tout en saluant le dévouement des équipes, Christophe Rode a souligné que ce recensement urgent a mis en lumière « la fragilité et les failles de nos organisations judiciaires » face à une hausse de 49 % des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs entre 2019 et 2026.
Pour un changement de paradigme : « La masse est antinomique à la qualité »
Constatant que l’institution judiciaire est embolisée et « ne parvient plus à remplir ses missions », le procureur général soutient que l’octroi de moyens ou la modernisation informatique ne suffiront pas sans une réorganisation structurelle de l’accès au juge. Il préconise une vaste déjudiciarisation pour désengorger les tribunaux et recentrer le juge sur sa mission régalienne essentielle.
Pour lui, « réduire le champ de compétence de la justice semble être la seule solution crédible pour que celle-ci puisse répondre dignement aux citoyens, lorsque des enjeux majeurs sont en cause ».
Dans le domaine civil et familial, il faut orienter massivement les litiges d’enjeux financiers modérés ou familiaux vers les voies amiables, la médiation et la négociation menée par les avocats ; le juge n’intervenant qu’en cas de blocage majeur. En matière pénale, il faudrait traiter de manière simplifiée ou administrative le contentieux routier (hors accidents graves), les litiges de consommation, l’usage de stupéfiants ou les atteintes aux biens mineures.
À ses yeux, « la masse est antinomique à la qualité, et cette affaire « Lyhanna » démontre que la justice doit se recentrer sur le coeur de son action et ne statuer que sur les affaires à fort enjeu... »
Un appel à la défense de l’État de droit et de l’indépendance de la justice
Enfin, face aux vives attaques et critiques ayant visé la justice durant cette période, Christophe Rode a exprimé l’inquiétude et le sentiment d’abandon éprouvés par de nombreux magistrats, regrettant la rareté des prises de parole institutionnelles pour défendre l’indépendance de l’autorité judiciaire. Il a clos son discours par ces mots : « Mes paroles veulent contribuer, modestement mais avec conviction, à la préservation des valeurs de la République et symbolisent une volonté de résistance et de résilience de nature à permettre à l’État de droit de continuer à vivre en dépit des attaques émanant de ceux qui sont devenus ouvertement hostiles à l’indépendance de la justice et au principe de la séparation des pouvoirs. »
Un renforcement significatif des effectifs du siège et du greffe
À sa suite, la première présidente Madame Danièle Churlet-Caillet a présenté 13 nouveaux magistrats ainsi que 4 directeurs des services de greffe. Pour le siège, l’arrivée de ces dix magistrats, cinq conseillers, quatre juges placés et une magistrate honoraire, permet à la juridiction de franchir un cap important : pour la première fois, le nombre de nouveaux arrivants dépasse celui des partants, permettant ainsi le comblement de l’ensemble des postes vacants.
Richesse et variété des parcours
Les profils présentés illustrent une grande diversité d’expériences au service du droit.
Les nouveaux conseillers à la cour sont Madame Françoise Derouard qui, riche d’un parcours de plus de 20 ans (PJJ, Outre-mer, parquet et siège, fonctions spécialisées), est affectée aux 2ᵉ et 3ᵉ chambres civiles, notamment pour le traitement du droit local ; Madame Sophie Vernet, anciennement juge aux affaires familiales, juge des enfants et enseignante associée à l’ENM, puis vice-présidente à Caen engagée sur les violences intrafamiliales, qui rejoint la chambre des appels correctionnels. La présidente a également présenté Madame Valérie Collignon qui, après un parcours varié en Alsace, apporte son expérience au pôle social de la cour.
Les deux autres conseillers sont Madame Cécile Rouviere, ancienne juge d’instruction à Strasbourg ayant géré plus de 100 dossiers complexes, est affectée à la chambre de la famille et au contentieux des intérêts civils des victimes et Monsieur Pierre-Sébastien Bourguignon, ancien assistant de justice, directeur des services de greffe, cadre en administration centrale et juge d’instruction, qui devient le nouveau conseiller en charge du secrétariat général pour assister la première présidente.
La présidente a également présenté les quatre magistrats placés : Madame Oliana Villéger, Madame Sabrina Zahi, Madame Margaux Dalstein-Vidkoff et Monsieur Antoine Godart qui viennent prêter renfort aux juridictions du ressort. La présidente a tenu à souligner d’ailleurs la difficulté de leur mission qui exige une grande polyvalence.
Mme Cécile Garnier-Varieras, ancienne présidente de chambre à Paris, réintègre le ressort alsacien en tant que magistrate honoraire pour apporter son précieux soutien.
Plusieurs directeurs des services de greffe évoluent vers les fonctions de juges du livre foncier.
La présidente a également salué l’ensemble des personnels de greffe, ceux présents et les 19 nouveaux fonctionnaires affectés aux greffes au SAR (Service Administratif Régional) ou à la Cour. Elle a évoqué l’arrivée de Madame Catherine Assioma comme réviseure des frais de justice et Madame Isabelle Crespo-Point comme responsable de la gestion des ressources humaines au SAR.
Restaurer la confiance et faire face aux défis de la société
Dans un contexte marqué par les crises sociales, technologiques et climatiques, la première présidente a rappelé le sens profond de l’engagement des professionnels de la justice et la nécessité de restaurer la confiance des citoyens. « Mes chers collègues vos défis, nos défis sont nombreux et en premier celui de restaurer la confiance dans la justice et la défendre après les attaques nombreuses, injustes, et je pèse ce mot, à l’encontre de tout un collectif qui sacrifie beaucoup à ce métier. »
Madame Danièle Churlet-Caillet a également évoqué les drames humains qui marquent les esprits, notamment la mort tragique de la petite Lyhanna, symbole, à ses yeux, des luttes menées quotidiennement par l’institution pour les plus vulnérables. Sur ce point, elle a rappelé : « Nous savons à quel point, pour tous ceux qui ont choisi les métiers de justice, le combat que nous menons, souvent dans l’ombre, pour les plus démunis et les plus vulnérables, combat terrifiant dans ses enjeux et ses implications. Mais nous ne pouvons pas, nous ne sommes pas responsables de tous les maux de cette société, même si d’aucuns veulent vous le faire croire, parfois pour ne pas regarder leur propre part de responsabilités. »
Le « bateau justice » et l’engagement collectif
Face aux vicissitudes et aux sollicitations du quotidien, la première présidente a conclu son intervention en appelant à la sérénité, au dialogue avec les partenaires institutionnels et à l’humilité. Elle a tenu à associer l’ensemble des personnels de greffe au bon fonctionnement de l’institution.
« Il nous faut rester sereins dans les tempêtes. Les plus anciens vous diront que le bateau justice a toujours avancé ces dernières années, parce que ceux qui sont à son bord sont solidaires et savent qu’ils portent quelque chose qui les transcende : la justice comme socle de la démocratie. »