Économie Paru hier
81e congrès

Les experts-comptables contre-attaquent

Les experts-comptables se sont réunis pour leur 81e congrès, à Paris, autour d’un constat fort : la nécessité de repenser leur métier en profondeur. Mais aussi, avec un motif de satisfaction : les premiers pas de la facturation électronique.

Damien Charrier, président du Conseil national de l’Ordre des experts-comptables © Aurélie COUDIERE

Les intitulés en disent long sur le bouleversement de l’époque. Le Medef avait choisi le « Courage ». L’Ordre des experts-comptables a intitulé « (Re)Fondation des cabinets. Environnement, valeurs, compétences » son 81e congrès annuel qui s’est tenu du 16 au 18 septembre, à Paris. Dans une salle comble, plusieurs intervenants se sont succédé durant la séance plénière d’ouverture, qui a confirmé la nécessité pour la profession de faire face aux bouleversements qu’elle subit : factura­tion électronique, lA, automatisation des processus, financiarisation, évolution des attentes des clients. « Il ne s’agit pas d’une simple évo­lution », a souligné Damien Charrier, président du Conseil national de l’Ordre des experts-comptables (Cnoec). « Aujourd’hui, on n’en est plus à chercher à optimiser l’existant. On en est surtout à se poser la question de savoir ce que sera demain un cabinet utile, différenciant et aussi toujours rentable », a commenté Pierrick Chauvin, l’un des rapporteurs du congrès, donnant voix aux inquiétudes.

Pour répondre à ces dernières, le congrès propose la voie d’une « Refondation », qui repose sur quatre piliers : la réglementation professionnelle, l’offre de valeur – se tourner vers plus de conseil, d’accompagnement stratégique –, les compétences – intégrer de nou­veaux profils, accompagner le changement en interne –, et la relation et expérience client. Pour celle-ci, « pendant des années, nous avons essayé de produire plus vite, de manière plus intense et efficacement, et parfois, nous avons perdu le lien avec nos clients. L’idée, grâce au temps que nous allons gagner avec l’automatisation, est de réinvestir sur ce qui crée véritablement de la valeur, par rapport à des acteurs qui vont proposer des solutions 100% digitales : écouter, anticiper, rassurer, être au quotidien auprès de nos clients », a argumenté Charlotte Pachabeyian, rapporteuse générale du congrès.

Facturation électronique

Lors de la séance plénière, ont également été évoqués plusieurs sujets au cœur de la relation entre les experts-comptables et la Direction générale des Finances publiques (DGFiP) à Bercy, interlocuteur naturel de la profession. Parmi eux : la lutte contre l’exercice illégal du métier, le data lake de l’Ordre, ou encore Expert-ID, application qui atteste de l’identité numérique professionnelle des experts-comptables, lancée au précédent congrès.

Mais les échanges se sont surtout concentrés sur la facturation électro­nique, l’échéance du 1er septembre juste passée. « 70% des entreprises déclarantes à la TVA, qui constituent notre cœur de cible, ont déjà désigné leur solution de réception. Et 5 millions de factures électro­niques ont déjà été échangées (…) c’est au-delà de nos attentes », a déclaré David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publiques, qui avec Amélie Verdier, directrice générale de la DGFiP, a souligné l’apport majeur des experts-comptables.

D’après une récente enquête de ces derniers, la quasi-totalité des cabinets ont mené au moins une action auprès de leurs clients sur la facturation électronique. Pour la suite, « nous allons continuer à accompagner les cabinets, pour faire remonter les éventuelles diffi­cultés auprès des bons interlocuteurs », a précisé Dominique Perier, responsable des projets numériques au Cnoec. Et tous sont unanimes à juger que les étapes les plus complexes sont à venir, avec l’échéance de septembre 2027, celle de l’obligation des PME d’émettre des factures électroniques. En outre, il y a les « inquiétudes légitimes », selon les mots de David Amiel, nées des cyberattaques subies par Bercy cet été. Le ministre s’est voulu rassurant : « les plateformes agréées sont soumises à des exigences record de certification et d’hébergement » a-t-il rappelé.

Les clés de la Refondation, à Notre-Dame

Pour transformer un cabinet d’expertise comptable, les projets d’envergure comme la restauration de Notre-Dame ou la cérémonie des Jeux Olympiques peuvent constituer une source d’inspiration. Témoignages.

À défis majeurs, sources d’inspiration remarquables. L’Ordre des experts-comptables a axé son congrès annuel sur la nécessité d’une véritable « refondation » des cabinets dont les pratiques et le modèle économique sont remis en cause. Et lors de la cérémonie de clôture, le 18 septembre, deux personnalités très différentes ayant mené à bien des projets hors normes, à la réussite unanimement reconnue, sont venues apporter leur témoignage. Philippe Villeneuve, architecte en chef des monuments historiques qui a mené à bien le chantier de restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris après l’incendie du 15 avril 2019. Et Thomas Jolly, metteur en scène, directeur artistique de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, en 2024, saluée dans le monde entier.

Bien évidemment, les situations différent. Toutefois, les parallèles ne manquent pas avec avec les questions que se posent les ex­perts-comptables. À commencer par celle-ci : le changement est-il vraiment possible quand les difficultés semblent insurmontables ? Oui, à juger de l’ampleur de celles qu’ont affrontées les deux témoins. Pour Philippe Villeneuve, c’était, en premier lieu, le « délai fou » imposé par le président de la République : cinq ans, une gageure, en matière patrimoniale, d’autant que s’ajoutaient le poids de contraintes, règle­ments... Les contraintes ? « Nous nous sommes faufilés », témoigne Thomas Jolly. Lui a dû composer avec les caprices du fleuve – et de la météo –, les contraintes administratives liées à la ville, la sécurité, la logistique, les quais pour lesquels il n’existe pas de plan, les exigences de chacune des institutions qui bordent la Seine, la capacité des ponts à supporter – ou pas – le poids et les mouvements de danseurs... « Dans la confrontation au réel, il fallait que la contrainte devienne un outil. Nous savions le récit que nous voulions raconter. Il y a mille façons de le faire », éclaire Thomas Jolly, qui a fait évoluer son projet en permanence.

Fierté et récit partagé

Au cœur de la reconstruction de Notre-Dame, comme de la céré­monie des JO, un même questionnement qui intéresse les experts-comptables. Lorsque l’on invente l’avenir, que garder du passé ? « In­venter une scénographie à côté du Louvre, sans l’utiliser, cela n’avait pas de sens. Nous avons réinventé l’image de Paris que nous connais­sons. L’héritage n’est pas figé dans le passé », relate Thomas Jolly.

Pour le monument historique classé qu’est Notre-Dame, la probléma­tique est bien sûr différente : sa conservation constitue un impératif. « Il ne faut pas qu’un monument perde son âme », ajoute Philippe Villeneuve. Pour autant, la cathédrale est bien entrée au XXIe siècle. « Si on laisse le monument dans son formol du XIIIe siècle, on aura froid l’hiver, on n’entendra pas le curé », note Philippe Villeneuve. Sans nuire au patrimoine préservé, tous les dispositifs contemporains nécessaires à assurer le confort et la sécurité de l’établissement (notamment, en matière d’incendie) ont donc été implémentés.

Autre point commun des deux projets, l’importance de la contribu­tion des équipes. Avec deux interprétations différentes sur ce qui la favorise. « J’étais perclus d’admiration devant les compagnons qui travaillaient dans le froid, sur le chantier. Ils étaient heureux de le faire, car ils étaient fiers », se souvient Philippe Villeneuve, soulignant l’importance de déléguer, faire confiance et favoriser la transmission des compétences. « C’est le propre des êtres humains que d’être sensibles au récit. Être embarqués dans un même récit, c’est ce qui nous rapproche. Tout le monde savait pourquoi il était en train de travailler, de celui qui cousait un costume à celui qui donnait le top à Lady Gaga...», relate Thomas Jolly.

Anne DAUBREE