Lionel Brunet, le directeur départemental de la Banque de France en Moselle, a donné rendez-vous aux chefs d’entreprises, fin septembre à Forbach dans une salle du Mercure en bordure de l’autoroute A320, une façon de se rapprocher de la réalité du terrain, en Moselle-Est. Il a présenté à cette occasion le résultat de l’enquête régionale Grand Est auprès des entreprises. Une enquête réalisée à la fin du premier semestre, et au début de l’été, qui a permis aux services de la BDF d’interroger quelque 1237 entreprises : 561 industrielles, 339 dans les services et 337 dans la construction. Une enquête régulière qui permet de passer au crible l’économie régionale. Et surtout de la comparer à celle du début d’année afin de voir si elle corrobore et entérine les prévisions alors annoncées. Sans surprise, les prévisions ont été quelque peu bousculées. Lionel Brunet a du resté débuté sa présentation d’un aphorisme bien à lui et complètement taillé à la mesure de la situation de cet automne : « Le rétroviseur est toujours plus clair que le pare-brise. » À l’évidence la réalité économique n’a pas vraiment ressemblé aux prévisions. En clair « c’est toujours plus facile de voir ce qui s’est passé que d’anticiper ce qui va se passer. » Ou vu ainsi, la difficulté de faire des prévisions dans un monde qui bouge sans arrêt.
Une augmentation d’activité quand même…
Lors des dernières prévisions de la première enquête régionale auprès des entreprises, faite entre mi-décembre 2025 et mi-janvier 2026, que la Banque de France a présenté à Metz le 13 février, il n’y avait pas encore eu l’intervention américaine au Moyen-Orient. Cet événement géopolitique a changé un peu la donne. « On avait alors envisagé des augmentations d’activité, mais elles ne sont pas du tout du même niveau que ce que nous avions anticipé en début d’année » reconnaît le directeur départemental de la BDF en Moselle. Il en tire la conclusion « que l’incertitude n’est généralement pas favorable à l’économie. »
De fait, les voyants sont parfois restés au vert, mais un vert plus pâle qu’annoncé en février. C’est le cas dans l’industrie. En 2025, la baisse du chiffre d’affaires a été de 1,4% et la BDF tablait sur une hausse de +1,8%. Elle est en fait parvenue, à mi-parcours, à la moitié avec une hausse de 0,9%. Les cadences de production ont été moins dynamiques qu’anticipé en début d’année. Ce ralentissement concerne l’ensemble des branches industrielles à l’exception de la fabrication de matériels de transport. Alors que ce secteur prévoyait initialement un nouveau recul de la production, attendu à -3,7% après une année 2025 difficile, il anticipe finalement une légère progression de son activité à +0,7%. « C’est la bonne surprise » avoue Lionel Brunet.
Ralentissement dans l’agroalimentaire
À l’inverse, l’industrie agroalimentaire enregistre un recul net, passant de +1,2% attendu à -0,8%. La transformation de la viande, qui tablait auparavant sur une hausse de son activité, anticipe désormais un recul de sa production. Le secteur des boissons est également moins bien orienté, notamment dans la transformation du malt où le repli est encore plus marqué qu’initialement envisagé. Les entreprises de la chimie qui prévoyaient jusqu’alors une stabilité s’attendent désormais à une légère contraction. À l’inverse, la filière papier-bois-imprimerie demeure favorablement orientée à la hausse, même si la progression escomptée est moins soutenue qu’annoncée. Le secteur des machines électriques, électroniques atteignant tout de même une hausse de +3,2% contre +5,1% prévue.
Vers des réductions d’effectifs
Dans ce contexte, l’emploi industriel se dégraderait à nouveau dans des proportions conformes aux prévisions de janvier. C’est le cas dans l’industrie agroalimentaire où le moindre dynamisme conduit les chefs d’entreprise à réduire la voilure de leurs effectifs à -0,9% contre +0,3% en début d’année. Des ajustements sont aussi à prévoir dans les entreprises de la chimie. Ils seront en revanche plus limités, dans le secteur des matériels de transports.
Les services moins dynamiques
Le climat des affaires dans les services marchands dans le Grand Est devrait finalement être moins favorable en 2026 que ne le laissaient entrevoir les prévisions de début d’année. La croissance de l’activité est désormais attendue à +2,8% contre 3,5% anticipée en janvier. Le transport, les cafés-hôtels-restaurants (CHR) enregistrent les révisions les plus marquées avec des perspectives de croissance ramenées de +2,2% à +1,6%.
« Mais l’emploi dans ces secteurs semble assez résilient. Sur l’emploi permanent, les chefs d’entreprises font l’effort de maintenir les emplois » explique Lionel Brunet. Une stabilité des effectifs était envisagée début janvier, pourtant aujourd’hui plusieurs secteurs parlent de recruter. En particulier dans les activités spécialisées comme les entreprises de nettoyage, voire dans les branches du transport et des CHR, les services d’entreposage qui prévoient d’accroître leurs effectifs.
La construction se rapproche de la stagnation
« La construction c’est moins bien, notamment la partie TP, travaux publics. Les entrepreneurs s’attendaient à une mauvaise année, aussi parce qu’il y a eu les élections municipales et les équipes se renouvellent. Cette année, ils estiment que la baisse est plus marquée que ce qu’ils avaient prévu. En Moselle, il y a plus de renouvellement d’équipes municipales. Il est possible qu’en 2027, ce soit plus favorable » assure Lionel Brunet. De fait, les acteurs de la construction, qui anticipaient un rebond sur les chantiers, font désormais face à une stagnation. Les prévisions d’évolution du chiffre d’affaires ont été fortement révisées à la baisse, passant de +0,8% seulement à +0,1%. Cette dégradation concerne l’ensemble des segments du secteur : dans le gros œuvre, le chiffre d’affaires attendu recule de +1,3% à +0,4%. Le second œuvre enregistre également un ralentissement marqué avec un niveau attendu de +1,2% +à 0,4% sous l’effet d’une dégradation dans les activités de plâtrerie, de charpente, de travaux de couverture et de menuiserie.
L’emploi résiste
Mais ce sont bien les Travaux publics qui sont les moins bien orientés avec une estimation à la baisse qui se détériore de -0,4% à -1,2% en raison du recul des anticipations dans les activités de génie civil et de construction de réseaux pour fluides et autres travaux de canalisations.
Cela ne se traduit pourtant pas par une dégradation des perspectives d’emploi. La tendance est même légèrement favorable, portée par le gros œuvre dont les prévisions d’effectifs progressent nettement de +0,4% à +3,1%, grâce notamment aux entreprises de construction de maisons individuelles. « Les équipes s’étoffent un petit peu » remarque le directeur de la BDF Moselle.
Les intentions d’investissement se redressent
Un voyant reste au vert de façon surprenante : celui de l’investissement. Les intentions des entrepreneurs en la matière s’améliorent, portées par l’industrie et par un repli moins marqué dans la construction et les services. « N’oublions pas que l’année dernière nous avons connu une belle baisse de l’investissement, à hauteur de -6,8%. C’est reparti en positif avec une légère progression de +5,8% à +7,8%. C’est assez conforme aux enquêtes que l’on fait toute l’année. Les fournisseurs de biens sont davantage sollicités pour un peu plus de projets. Ce sont des projets parfois reportés l’année dernière et qu’il devenait important de réaliser cette année » détaille Lionel Brunet. Et dans l’industrie agroalimentaire, de +44,5% à +53,4%, il s’agit d’investissements qui étaient prévus. De fait, l’année dernière on était tombé à -40,4%. « Cela signifie qu’un projet majeur a été reporté à cette année. En fait, l’investissement, on devrait plutôt l’apprécier sur plusieurs années, car un gros projet qui s’arrête avant d’être repris un an après, cela génère une grosse variation. » L’automobile réduit ses projets d’investissements avec un solde passant de 4,2% à -7,6%.
Le secteur des services confirme les prévisions initiales de recul sensible des investissements (-22,4% contre -21,6%) même si les activités spécialisées, édition, ingénierie et services aux entreprises, se démarquent par un repli moins marqué.
Dans la construction, le solde global des investissements reste négatif, mais le repli est moins marqué. Et les entreprises de TP continuent d’investir avec des budgets en progression de 15,4% à 17,4%.
L’enquête conclut sur les perspectives de rentabilité pour 2026 dans les entreprises. C’est bien la prudence qui prédomine, tant la visibilité des chefs d’entreprises est réduite. La majorité des entreprises anticipent une stabilité de leurs marges, tant dans les services (55%) que dans l’industrie (52%). Cela dit, dans l’industrie, 21% prévoient une amélioration de leur rentabilité. La construction reste le secteur le plus fragilisé.
Macroéconomie : la France fait moins bien
Dans son approche macroéconomique, Lionel Brunet confirme que la France « qui avait fait un peu mieux l’an dernier, fait moins bien en 2026 : les prévisions de croissance établies en début d’année à +0,9% sont passées en juin à +5% pour diminuer à +0,4% en septembre. Ce ralentissement est constaté dans toute l’Europe, mais c’est plus marqué en France cette année. » Toutefois, selon le directeur départemental de la BDF, « on ne prévoit pas de récession dans ce scénario. On ne prévoit pas deux trimestres successifs en-dessous de zéro. Malgré tout, certes l’inflation a un peu accéléré, mais en France un peu moins qu’ailleurs. Elle est prévue autour de +3% dans la zone euro, en France elle est prévue à +2,3% sur l’ensemble de l’année. Elle est portée par les prix de l’énergie et dans une moindre mesure ceux de l’industrie agroalimentaire. Mais elle reste encore maîtrisée en France. »
En attendant, la BCE a tout de même relevé ses taux directeurs à deux reprises, une en juin et une en septembre. « On n’est pas monté au même niveau de 2023, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, où on était passé de 0 à 4%. » De son côté, l’Allemagne passerait en évolution positive après trois années délicates. « C’est important pour notre région, notamment pour la Moselle où il y a beaucoup de flux et de relations économiques avec l’Allemagne, notamment avec les travailleurs frontaliers. C’est surtout le fait d’un important programme d’investissement, mais pas de la consommation intérieure. »
Pour ce qui est de 2027, la France ferait un peu mieux, selon Lionel Brunet. La BDF table sur une croissance du PIB de +0,9%. « On retrouverait ainsi le niveau qu’on avait en 2025. Pour l’inflation, on reviendrait à +1,9%. Le taux de chômage remonte un peu au-dessus de 8, mais moins vite que ce qu’on craignait. On est sur un pic en 2026. »
Voir aussi : https://www.banque-france.fr