Pourquoi l’Union des Employeurs de l’Économie Sociale rejoint-elle la mobilisation du Mouvement Associatif, ce 11 octobre, qui entend dénoncer « une crise sans précédent » ?
Marc Philibert : Pour la première fois, associations, entreprises de l’ESS, mutuelles, coopératives, nous allons nous mettre tous ensemble pour taper du point sur la table. Le slogan de la journée, c’est : « Ça ne tient plus ». Les moyens nécessaires pour mener une politique sociale digne de ce nom ne sont plus là et cela ne peut pas continuer ainsi. Ceux qui en souffrent le plus, ce sont nos bénéficiaires bien sûr, mais aussi nos collaborateurs qui rendent les services.
Un problème de politique publique
Comment expliquez-vous que vos salariés a priori très attachés à la dimension sociale, voire éthique, de leur métier déplorent souvent une dégradation de leurs conditions de travail (lire encadré). N’y a-t-il pas là une forme de paradoxe ?
M. P. : Nos collaborateurs exercent le plus souvent des métiers très porteurs de sens. Ils interviennent fréquemment auprès de personnes en situation de grande fragilité. Or les moyens disponibles ne sont pas toujours en adéquation entre les besoins des personnes qu’ils aident et leurs légitimes aspirations de bien être et d’écoute au travail. À un moment donné, la seule bonne volonté ne peut plus suffire : nos salariés exercent un travail exigeant, de plus en plus complexe, qui demande des rémunérations, une organisation du travail, des perspectives de carrière supérieures à ce qu’elles sont aujourd’hui.
Il y a donc un problème de rémunération ?
M. P. : Oui, tout à fait. Les rémunérations ne sont pas à la hauteur de la complexité des métiers et des enjeux qu’ils représentent en termes de liens humains. Prenons le cas d’une personne très âgée malade : il s’agit d’interventions compliquées qui demandent un très fort investissement humain. Aujourd’hui les financeurs publics semblent plus préoccupés par la manière dont ces services pourraient coûter le moins cher possible que par l’efficacité, la quantité et la qualité du service rendu. C’est d’autant plus crucial que, généralement, nous intervenons auprès des personnes les moins solvables. Et donc, quand ça coince, on taille sur les rémunérations. C’est un vrai problème de politique publique, d’autant plus que les besoins sont exponentiels du fait du vieillissement de la population. Si on veut que les personnes âgées vivent bien à domicile, cela demande un accompagnement public à la hauteur.
4 000 emplois non pourvus dans le Grand Est
Rencontrez-vous des difficultés pour recruter dans vos métiers ?
M. P. : Cela devient un vrai souci : nous nous heurtons clairement à une perte d’attractivité de nos métiers. Nos collaborateurs ont légitimement besoin de vivre décemment de leur travail et de pouvoir concilier ce travail avec leur vie privée et familiale, voir même pour certains d’entre eux de pouvoir, en plus de leur travail, être aidant de personne de leur propre entourage. Aujourd’hui, au niveau national, des milliers d’offres d’emploi dans nos structures ne sont pas pourvues. Pour la seule Région Grand Est, nous en sommes environ à 4 000 offres non pourvues, principalement dans les métiers du service à la personne. À tel point que certaines associations pourraient déposer le bilan.
À votre niveau, que faites-vous pour rendre ces métiers plus attractifs ?
M. P. : Nous sommes convaincus que l’attractivité de nos métiers se travaille aussi à l’intérieur même de nos structures. Notre problème, c’est que nous travaillons tous en silo : si vous faites de l’aide à domicile, vous ne faites que de l’aide à domicile ; si vous faites de l’animation, vous ne faites que de l’animation… et ainsi de suite. Or bien souvent, nos collaborateurs, du fait même des services qu’ils proposent travaillent à temps partiel. Un animateur culturel ou sportif pour les enfants travaillera surtout le soir, le mercredi ou pendant les vacances scolaires. Nous sommes souvent nous-mêmes des fabricants de temps partiel, de temps contraint et au final de précarité. Actuellement, à l’UDES Grand Est, nous travaillons sur les nouveaux métiers du lien social. Ces métiers seraient au carrefour de plusieurs métiers : la même personne pourrait proposer des soins à domicile pour des personnes âgées, et pourquoi pas de l’art thérapie, du travail de mémoire, de la gymnastique douce. On sortirait ainsi du métier mono tâche.
C’est pas un peu utopique ?
M. P. : Non, à condition d’aborder le problème par le bon bout. Si les structures, elles-mêmes, ne sont pas prêtes à revoir leur organisation et leurs méthodes, nous n’y arriverons pas. Notre premier objectif est de créer par territoire des communautés d’employeurs. Là où des structures intervenant sur des champs très différents se connaissent assez bien pour poser leurs difficultés sur la table. Ensuite nous irons voir les acteurs institutionnels. Nous travaillons déjà avec une dizaine de structures du territoire de l’agglomération de Mulhouse. Avec eux, nous commençons déjà à travailler sur des solutions concrètes. Nous sommes également approchés par le département de la Meurthe-et-Moselle.
Et les salariés ?
M. P. : Bien sûr, à un moment donné, nous devrons embarquer les salariés. Nous n’y arriverons pas sans eux. Il faut être bien conscient qu’ils sont les premières victimes de cette précarité et du temps contraint. Cette réflexion, nous la faisons pour eux et au final pour les personnes auprès desquelles ils travaillent.
L’attractivité des métiers de l’ESS en question
Selon la dernière enquête de la MGEN sur la qualité de vie et des conditions de travail des salariés des employeurs de l’économie sociale et solidaire, 88% d’entre eux « considèrent la qualité de vie et les conditions de travail comme essentielle au bon fonctionnement de leur entreprise ». Normal ! En revanche, 48% d’entre eux disent être « confrontés à une surcharge de travail », en hausse de 4 points par rapport à la précédente enquête de 2024.
« C’est une des expressions de la dégradation des conditions de travail liée aux baisses de subvention, explique Marc Philibert, délégué régional Grand Est de l’UDES. Comme dans le même temps nous faisons tout pour maintenir la quantité et la qualité du service, particulièrement dans le champ social, cela se traduit malheureusement par une forme de désorganisation du travail. » Parmi ces salariés, qui déplorent une surcharge de travail, 70% expriment une fatigue (8 points de plus que pour l’ensemble des salariés français), 55% ressentent du stress et 33% de l’irritabilité. C’est d’autant plus inquiétant quand ces salariés sont eux-mêmes au contact de personnes souvent fragiles : petite enfance maltraitée, personnes en situation de handicap, adultes en perte d’autonomie…
Pour répondre à ce qu’il faut bien appeler une dégradation des conditions de travail, 48% des structures de l’ESS ont mis en place des actions de prévention du harcèlement, 38% des actions de prévention de la violence au travail et 45% déploient des actions concernant le retour au travail d’un salarié suite à un arrêt de longue durée.
L’enquête pose ensuite toute une série de questions sur le sujet majeur de l’égalité professionnelle : 78% des salariés considèrent l’équilibre vie privée vie professionnelle comme important (en hausse de 9 points par rapport à 2024). 78% sont très attentifs à l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. En réponse à ces attentes, 68% des structures de l’ESS ont mis en place des mesures pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, 41% agissent en soutien à la parentalité et 57% ont mis en place des mesures de management participatif (en hausse de 26 points par rapport à 2024). Commentaire du délégué régional de l’UDES : « C’est pour nous une façon de répondre aux préoccupations très concrètes de nos salariés et de rendre nos métiers plus attractifs. Nous n’avons pas le choix ! »
Les chiffres de l’ESS dans le Grand Est
Dans le Grand Est 15 151 établissements de l’ESS emploient 221 758 salariés, soit 11,6% du total des emplois salariés. 77% de ces emplois sont situés dans des associations, 14,7% dans des coopératives.
Dans le champ global de l’action sociale, 65,8% des salariés sont employés par des structures de l’ESS, 57,8% dans les domaines du sport et de l’animation, 38% dans le secteur des arts et spectacles.