Tous les jours, des dizaines d’enfants de l’Eurométropole de Strasbourg, le plus souvent accompagnés par leur classe, se rendent dans les locaux de l’Espace Égalité, situé dans l’ancienne cave à vins de la Coop, au Port du Rhin. Les enfants de la maternelle à la cinquième viennent de toutes les communes de l’EMS ; ils participent à des ateliers sur les questions d’égalité, notamment d’égalité filles-garçons, de lutte contre les discriminations et contre les stéréotypes, d’ouverture à la diversité culturelle, religieuse, familiale. Ils viennent aussi découvrir et expérimenter leurs droits.
L’histoire commence en 2012. À l’époque, la Ville de Strasbourg avait initié les Semaines de l’Égalité. Organisées chaque année en octobre, en partenariat avec les associations partenaires, ces Semaines permettaient aux écoles de la ville de sensibiliser les enfants, dès leur plus jeune âge, aux questions des discriminations en les faisant participer à des ateliers pédagogiques. Après la série d’attentats de 2015, la Ville et les associations ont souhaité donner de l’ampleur à cette manifestation, notamment en en augmentant la durée d’une à trois semaines. Et compte tenu du succès grandissant de l’opération, la Ville a décidé d’ouvrir un lieu spécialement dédié, dans lequel les enfants et les jeunes pourront se rendre tout au long de l’année et participer aux ateliers imaginés et conçus par les associations : c’est l’Espace Égalité, créé en septembre 2019 et qui s’installe définitivement en novembre 2023 au quartier Coop.
« Comme un petit musée pour les enfants »
« L’Espace Égalité, c’est comme un petit musée dédié à l’égalité et à la lutte contre les discriminations, raconte Émilie Jung, chargée de mission lutte contre les discriminations à la Ville de Strasbourg. Une vingtaine d’ateliers pédagogiques sont proposés aux enfants, adaptés aux différents âges des uns et des autres. Avec toujours le même objectif : favoriser l’échange, le débat, l’expérience. » Les enfants sont immergés dans différents espaces où ils pourront manipuler des objets et des concepts. Ils pénètrent dans le Ville de l’Égalité et, sur la place de la République, ils font face à la mairie, au tribunal, à l’école, à la salle de sports, à l’épicerie, au magasin de jouets…
S’ils choisissent la mairie, ils découvrent les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, ainsi que le rôle de la mairie. Ils participent également à une élection fictive, avec des candidats, des isoloirs et une urne. Mais avant de voter, l’animateur appose à chacun des badges de couleurs différentes, qui permet aux uns de voter tandis qu’ils privent les autres du droit de vote. Du coup chaque enfant dans l’incapacité de voter réagit à sa manière : indifférence, résignation, révolte… À la sortie, ils se rendent tous au tribunal, pour porter l’affaire devant la justice. À l’épicerie, ils sont confrontés aux différentes habitudes alimentaires et de consommation, aux origines géographiques des aliments et à des questions plus vaste d’interculturalité. Dans la salle grands, les forts, les petits, les personnes en situation de handicap ; ils découvrent aussi des sportifs célèbres qui se sont battus pour l’égalité des droits. Deux médiateurs de la Ville et trois services civiques recrutés en partenariat avec le Défenseur des Droits assurent les animations des ateliers.
Cinq associations travaillent aux côtés de la Ville de Strasbourg pour concevoir le programme général ainsi que les différentes animations : l’ASTU (Association Citoyenne Interculturelle), le Centre Socioculturel Victor Schoelcher, les Francas du Bas-Rhin, la Ligue de l’Enseignement du Bas-Rhin, SOS France Victimes et Themis. Elles pensent les outils pédagogiques, elles forment les animateurs aux différentes techniques de médiation. Certaines viennent aussi avec des groupes d’enfants qu’elles accompagnent. Chaque année près de 5 000 enfants, dont 27 % proviennent de REP et REP+, fréquentent l’Espace Égalité. Certaines classes reviennent plusieurs fois dans l’année scolaire. « Les plannings sont pleins et nous devons chaque année refuser des classes, note Émilie Jung. Cela veut dire que nous répondons à un réel besoin. »
Et avec l’aide de la Fondation de France, un travail de réflexion est actuellement engagé avec les associations partenaires pour la création de nouveaux ateliers, ne serait-ce que pour renouveler l’expérience des enfants qui viennent plusieurs années de suite, et aussi pour mieux coller à la façon dont les problématiques et la perception des inégalités et des discriminations évoluent avec le temps. Le projet vise à élaborer collectivement de nouveaux ateliers pédagogiques en y associant les enfants pour prendre en compte l’évolution du contexte notamment sur les sujets liés à l’identité, au racisme et au fait religieux, ainsi qu’à la lutte contre la haine anti-LGBTQIA+.
Pédagogie immersive
L’ASTU, association strasbourgeoise créée en 1974, s’est fixé pour mission de lutter contre toutes les formes de discrimination et de défendre l’égalité des droits pour toutes et tous. Elle mène notamment des actions éducatives en milieu scolaire autour des thématiques de la citoyenneté, de l’égalité femmes-hommes, de l’insertion sociale et de l’intégration : ce pour quoi elle a d’ailleurs reçu un agrément académique.
« Nous travaillons avec la Ville de Strasbourg depuis 2012 sur les questions d’égalité et de lutte contre les discriminations en milieu scolaire, raconte Christine Panzer, présidente de l’ASTU. En 2015, après la vague d’attentats en France, alors même que des jeunes des quartiers de Strasbourg avaient rejoint les rangs de Daech en Syrie, nous nous sommes dit qu’il fallait travailler différemment avec la jeunesse et particulièrement avec les enfants. »
« Au-delà des simples questions de morale, nous avons souhaité proposer une pédagogie plus active, plus immersive, afin que les enfants puissent développer leur esprit critique face aux discours radicaux qui se répandaient un peu partout. C’est ainsi qu’est né l’Espace Égalité mis en place par la Ville de Strasbourg. Nous avons été associés à la conception de l’espace et du projet pédagogique, construit en complémentarité avec les attentes de l’école. »
« Avec l’aide de la Fondation de France, nous travaillons actuellement avec les autres associations partenaires de l’Espace Égalité sur une refonte du lieu. Si nous voulons que les classes reviennent, il faut leur proposer des nouveautés tant par rapport aux thématiques que par rapport à la manière de les aborder. Ainsi, nous traiterons du sujet des réseaux sociaux, de la question identitaire et de la haine anti-LGBTQIA+, en nous adaptant aussi à l’évolution de la législation. »