Nathalie Vaxelaire, la présidente de l’UIMM Lorraine, n’a pas froid aux yeux. En pleine incertitude politique à l’heure du vote du budget au Parlement, elle convoque une conférence de presse en direct de son fief dans les Vosges, le pôle de formation UIMM de Thaon-les-Vosges. Une façon habile de mettre la pression sur les parlementaires, sur les élus régionaux et locaux, en leur faisant passer un message fort. « Pendant que certains se félicitent de la réindustrialisation, les faits, eux, contredisent les discours : alourdissement des coûts, inflation normative, incertitudes sur l’apprentissage… et demain peut-être de nouvelles taxes qui frapperont directement la masse salariale de nos sites. » Elle poursuit en citant Éric Trappier, PDG de Dassault-Aviation et président national de l’UIMM, dans une tribune parue dans le JDD : « On ne peut saluer l’industrie d’une main et creuser sa tombe de l’autre. »
Un tournant stratégique
En un mot, notre chef d’entreprise tire la sonnette d’alarme estimant que nous sommes « à un tournant stratégique : l’industrie doit rester une priorité nationale, une force : notre souveraineté en dépend. » Elle sait de quoi elle parle. Elle vit en Lorraine, une terre d’industrie. Elle y est chef d’entreprise. Elle dirige le groupe Trane à Golbey et à Charmes dans les Vosges, spécialisé dans les installations de climatisation des magasins. Ici, l’industrie est déjà une réalité. Avec près de 20% des emplois liés à l’industrie contre 13% au niveau national « nous portons une force productive essentielle pour notre territoire et pour la France entière. » Alors aujourd’hui elle demande, à la tête de l’UIMM Lorraine « des décisions, des actes qui rendent possible ce que tout le monde dit vouloir : Produire en France, Investir en France, Recruter en France ! » Et son constat est implacable : « l’activité et la confiance des industriels lorrains sont en baisse, les marges sous pression, la rentabilité en recul. » À ses côtés, Cédric Lebossé, délégué général de l’UIMM Lorraine confirme : « Sur nos 580 adhérents en Lorraine, 80% sont des entreprises de moins de 50 salariés. Parmi eux 25% sont en souffrance dans leur trésorerie, et 50% de ces entreprises ralentissent leurs investissements. Cette dégradation touche tous les territoires, les départements. S’il y a des différences, cela concerne les filières. C’est devenu compliqué dans la métallurgie, dans l’automobile. » Il cite encore, pour mettre l’accent sur la compétitivité, l’acier chinois qui entre en Europe à 700 € la tonne quand il sort de Lorraine à 1200 € la tonne.
Quatre décisions doivent être prises sans attendre
Elle étaye sa démonstration en appelant nos gouvernants à prendre quatre décisions indispensables :
• Redonner du souffle à l’industrie : « En réduisant les impôts de production et en allégeant durablement les charges industrielles pour dégager de la capacité à investir et innover. Nous demandons une fiscalité qui devienne un levier de compétitivité. »
• Reprendre en main notre souveraineté industrielle : « La valeur ajoutée doit être créée ici, dans nos usines, par nos équipes. Nous demandons que l’argent public, le crédit d’impôt recherche servent d’abord l’appareil productif et l’innovation industrielle (…). Il faut garder de la valeur sur nos territoires. »
• Faciliter le développement des projets industriels : « Nous demandons une action immédiate pour libérer les projets, des procédures unifiées, davantage de pouvoir aux territoires pour valider rapidement les implantations et extensions. »
• Miser sur les talents, pas d’industrie sans compétences : « Nous demandons de sécuriser et renforcer l’effort pour le développement des compétences. De renforcer l’orientation vers les métiers industriels car l’industrie se construit par ses talents. »
« L’industrie acteur majeur de la transition écologique »
Et elle enchaîne pour mieux mesurer l’ampleur de la tâche. « L’industrie n’est pas un secteur parmi d’autres, elle est la colonne vertébrale économique et sociale du territoire dont le rôle est trop souvent sous-estimé » dit-elle. Pas de doute « soutenir l’industrie c’est d’abord soutenir l’emploi : des femmes et des hommes, des compétences, des savoir-faire. » Elle va plus loin en assurant que l’industrie « est un acteur majeur de la transition écologique. Elle développe, finance et déploie des technologies qui réduisent son empreinte carbone, mais surtout celle de ses clients. L’industrie est le moteur de la décarbonation. »
Elle y ajoute une donnée sociale voire sociétale : « le vivre ensemble. » De fait, selon elle, « notre modèle social ne tient que parce qu’il est financé. Or l’industrie y contribue massivement : taxes, cotisations sociales. Alors comment financer notre modèle social sans créer davantage de valeur ajoutée sur notre territoire. » Pour plier son cours magistral, elle va jusqu’à envisager le pire : « Imaginons un instant un territoire sans industrie, des commerces qui ferment, des services publics qui se retirent, des familles qui partent. » Pour elle, la dégradation de l’activité actuelle nous rapproche de cette situation du pire.
Peser dans le débat
Elle rappelle que l’UIMM veut peser dans le débat en interpellant les décideurs, les politiques. « J’ai confiance dans le bon sens. Ils doivent comprendre le rôle de l’industrie. C’est important de sensibiliser le monde autour de nous. » Elle se montre enfin positive : « Je trouve qu’il y a une énergie incroyable en France, on a des écoles d’ingénieurs, des savoir-faire. Il importe que tous ces jeunes remplis d’idées pour le futur, puissent les transformer ici, chez nous. » Elle rappelle un principe fondamental que ces élus et décideurs doivent avoir à l’esprit : « Nous les industriels, ne voulons pas de cadeaux. Je veux un taux de charge comparable à celui de nos voisins. » Elle dénonce dans la foulée le « manque de visibilité actuelle qui nuit à la consommation, à l’investissement de nos entreprises. » Elle glisse un mot sur la formation, sur l’alternance avec l’apprentissage : « Des voies exceptionnelles. Beaucoup ont trouvé cette voie-là, y ont trouvé un métier, y se sont éclatés ! Alors pourquoi on commence à gratter sur l’apprentissage ? Or aujourd’hui, avec le développement de nouvelles compétences, il importe de se former de plus en plus et tout au long de sa carrière. »
Et quand on lui oppose la croissance, meilleure que prévue en 2026 (ndlr : 0,8% annoncé), Nathalie Vaxelaire relativise : « La croissance est surtout portée par certains secteurs, par l’aéronautique et l’énergie, cela ne représente pas la totalité de l’industrie. De fait, il y a des industries qui vont bien, mais d’autres beaucoup moins bien. Soyons prudents sur les chiffres. »
« Ils continuent à se battre au quotidien »
Elle ne se veut pas pessimiste. « Je ne veux pas l’être, j’alerte seulement. Jusqu’à présent nos industriels souffraient en silence. Mais on est arrivé à un niveau trop grave pour continuer à ne rien dire. C’est ce qui nous fait réagir. On a en France des industriels qui se battent au quotidien, qui font preuve d’une agilité incroyable par rapport aux difficultés qu’ils rencontrent. Quand ils jettent l’éponge, c’est qu’on atteint un niveau de complexité anormal. » Elle appelle pour finir à « plus de vision, de visibilité. On a besoin de savoir où l’on va… Il faut un sursaut collectif. »