Grand Est Paru hier
Laurent Sahuquet, Directeur Régional de la Banque de France pour la Région Grand Est

« L’incertitude coûte cher à l’économie »

Quel est l’état de la conjoncture économique française et régionale ? Alors que la France peine à réduire ses déficits publics et que les tensions internationales se multiplient, comment réagissent les acteurs économiques, qu’il s’agisse des entreprises ou des ménages ? Réponse avec le directeur régional de la Banque de France pour la Région Grand Est.

Laurent Sahuquet, Directeur Régional de la Banque de France pour la Région Grand Est

Comment se porte l’économie française en ce début d’année 2026 ?

Laurent Sahuquet : Malgré les incertitudes nationales, et notamment budgétaires, et internationales, du point de vue de la géopolitique, ce n’est finalement pas si mal. L’économie française résiste plutôt bien. Nous avons relevé nos prévisions de croissance pour 2025 à 0,9 %, au lieu de 0,6 % envisagé en juin ; pour 2026, nous prévoyons 1 %. Cela reste une croissance ralentie, mais c’est mieux que prévu. Dans nos enquêtes mensuelles de conjoncture auprès des chefs d’entreprises, ils nous font part à chaque fois de leur pessimisme et de leurs inquié­tudes pour l’avenir. Or quand nous les appelons, le mois suivant, pour savoir comment s’est passé le mois écoulé, c’est finalement mieux que prévu. C’est ce que nous appelons la tête et les jambes : la différence entre le moral des chefs d’entreprise et leur activité. Le moral n’est pas bon et pourtant, au niveau des jambes, cela continue à avancer.

La bataille gagnée de l’inflation

Observiez-vous déjà ce décalage lors des années précédentes ?

L. S : C’est plutôt une tendance nouvelle, qui s’explique par le poids de l’incertitude, liée au contexte national. Il faut reconnaître que le contexte budgétaire est assez décourageant. Nous avons chiffré l’impact de ces incertitudes franco-françaises, qui représentent un manque à gagner de 0,2 point de croissance annuelle en 2025 et 2026. Cela freine les initiatives des entreprises tant en matière d’investissement que d’embauche. En 2025, l’investissement des entreprises n’a augmenté que de 0,1 %. Cela pèse aussi sur la consommation des ménages qui est traditionnellement un des moteurs de l’économie française : la consommation patine et le taux d’épargne n’a jamais été aussi élevé.

Si l’investissement et la consommation sont à l’arrêt, comment s’explique cette croissance de presque 1 % en 2025 ?

L. S. : Contrairement à ce que nous pourrions imaginer, les exporta­tions se portent bien et contribuent à cette croissance. Par ailleurs nous constatons que bon nombre de grands industriels ont augmenté leurs stocks de façon importante dans l’espoir de les vendre plus tard.

La guerre de l’inflation est-elle vraiment gagnée ?

L. S. : Oui, nous sommes revenus à 0,8 %. Nous avons gagné la bataille contre l’inflation. C’est la bonne nouvelle de 2025. La moyenne euro­péenne est à 2 %. Nos prévisions pour 2026 et 2027 projettent une inflation annuelle de 1,3 %. C’est bien sûr une bonne nouvelle pour le pouvoir d’achat. Parce que les salaires ont augmenté plus vite que l’inflation : 2,1 % en 2025 et à nouveau 2,1 % en 2026.

Pourtant, il ne semble pas que cette hausse du pouvoir d’achat soit ressentie par les Français ?

L. S. : Oui parce que les hausses des prix très importantes que nous avons connues, notamment dans l’alimentation et l’énergie, sont toujours dans les esprits. Par ailleurs, les chiffres que je vous donne expriment une moyenne. Ces gains de pouvoir d’achat sont très inégalement répartis : les indicateurs de précarité augmentent ; si l’on parle du SMIC, il est indexé sur l’inflation, par conséquent son pouvoir d’achat n’augmente pas. Et c’est également vrai pour les salaires qui se situent juste au-dessus du SMIC.

Qu’en est-il des taux d’intérêt ?

L. S. : C’est une autre bonne conséquence de la baisse de l’inflation. Les taux directeurs de la Banque Centrale Européenne (BCE) sont passés, en dix-huit mois, de 4 % à 2 %. Cette baisse se traduit dans la baisse des taux à l’économie, qu’il s’agisse des entreprises ou des ménages. Les taux d’intérêt des crédits mobiliers sont passés de 4,5 % à 3,1 %. Conséquence, en 2025, la production française de crédit mobilier connait une croissance de 35 %.

Comment tout ceci se traduit-il en matière d’emploi ?

L. S. : Nous sommes assez prudents, mais nous sommes plutôt sur une légère remontée du chômage. Nous prévoyons un taux de chômage de 7,8 %, en 2026, au lieu de 7,4 % en 2024 et 7,6% en 2025. Mais il n’empêche que du point de vue de l’emploi, l’économie française résiste plutôt bien. Nous avons réussi à gagner la bataille de l’inflation sans entrainer de récession et sans provoquer une hausse importante du chômage.

Alsace et Moselle impactées par les difficultés de l’économie allemande

Dans le Grand Est, comment se porte l’économie ?

L. S. : Évidemment nous reproduisons la tendance nationale dans les grandes lignes, avec quelques nuances importantes. La situation est cependant moins favorable dans l’industrie. L’explication tient notam­ment à l’impact de la conjoncture allemande, qui reste compliquée et qui pèse beaucoup en Alsase et en Moselle. Secteur par secteur, l’automobile et ses sous-traitants, la mécanique, la métallurgie, dont les entreprises font face de plus en plus à des réductions, voire à des annulations de commande. En revanche l’industrie agro-alimentaire a fait une bonne année, ainsi que les équipements électriques, la pharmacie, la restauration, et les services à la personne.

Et le bâtiment ?

L. S. : Nous sentons que nous sortons lentement des deux difficiles années précédentes, et nous observons plutôt une stabilisation de l’activité, certes à un niveau bas. La baisse des taux d’intérêt devrait avoir un effet positif, même si l’année 2026 sera marquée par les élec­tions municipales, qui ont toujours tendance à freiner l’activité du BTP.

L’usine Dumarey Powerglide de Strasbourg annonce sa fermeture à la fin de 2026. Comment la Banque de France analyse-t-elle cette fermeture ?

L. S. : Il m’est difficile de parler d’un dossier particulier, mais cela illustre ce que j’évoquais précédemment. Un donneur d’ordres allemand a annoncé la fin de ses commandes du jour au lendemain.

Cela est-il annonciateur des difficultés que pourrait rencontrer l’ensemble de l’industrie automobile du Grande Est, qui pèse très lourd dans la région.

L. S. : Stellantis Mulhouse a également annoncé une réduction de son plan de charge en 2026. Cela pèsera sur le tissu des sous-traitants. Le secteur, automobile régional dans son ensemble est clairement en tension.

« Zone rouge de danger »

Quelle est la position de la Banque de France dans le débat sur la fiscalité et notamment sur la question de la taxation des plus riches ?

L. S. : La Banque de France ne fait pas de politique et la question budgétaire est du ressort du gouvernement et du Parlement. Nous insistons malgré tout sur quelques points de repère, qui nous semblent très importants pour illustrer le débat actuel. D’abord la France doit rechercher pour 2026 un budget dont le déficit soit inférieur à 5 % du PIB. Toute autre voie serait dangereuse pour le pays. Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, parle même de « zone rouge de danger ». Par ailleurs la trajectoire pluriannuelle doit nous permettre de redescendre à 3 % de déficit en 2029. C’est notre engagement européen et c’est le niveau de déficit qui permet de stabiliser la dette. Nous disons aussi que cet ajustement budgétaire doit avant tout porter sur les dépenses. À modèle social équivalent, le modèle français coûte 9 points de PIB en plus que la moyenne des pays européens, ce qui représentent 275 milliards d’euros par an. Les dépenses publiques en France représentent 57 % du PIB, contre 48 % pour l’ensemble de la zone euro. Cela n’empêchera pas des hausses d’impôt dans les prochaines années, en veillant à ne pas augmenter la fiscalité des PME et des classes moyennes et moins favorisées.

Jean de MISCAULT