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Le Prix Marianne de la Chambre des notaires de la Moselle

à Émilie Lanez

Le Prix Marianne de la Chambre des notaires de la Moselle a été attribué à une journaliste, Émilie Lanez pour son livre Folcoche édité chez Grasset. Il a été remis à l’occasion du Salon Le Livre à Metz, au Grenier de Chèvremont le 10 avril. Une cérémonie très suivie par un public de notaires et de gens de lettres.

Madame Valérie Kozlowski, Directrice du Musée de La Cour d’Or, Dominique Barbéris, présidente du jury, Maître Catherine Merlin, Présidente de la Chambre des notaires de la Moselle, Madame Émilie Lanez, lauréate du prix Marianne 2026 et Monsieur Philippe Brunella, 3ème adjoint au Maire de Metz.

Si le décor de la remise du Prix Marianne de la Chambre des notaires de la Moselle 2026, n’a pas changé, en conservant le cadre magnifique du Grenier de Chèvremont au musée de la Cour d’Or, en revanche on y a entrevu de nouvelles têtes dans le déroulement du cérémonial de cette remise de prix. À commencer par celle de la nouvelle directrice du musée messin, Valérie Kozlowski qui a succédé l’an passé à Philippe Brunella, l’ancien conservateur. Mais ce dernier n’était pas absent pour autant de cette cérémonie. L’archéologue qui a tenu les rênes du musée de la Cour d’Or pendant 14 ans, en quittant le musée, a rebondi dans la politique, se faisant élire sur la liste du maire sortant de la ville François Grosdidier, dont il est devenu le 3e adjoint. C’est à ce titre qu’il est intervenu lors du Prix Marianne, en parlant au nom du maire de Metz.

« Une épouvantable misogynie »

Mais c’est Valérie Kozlowski qui a ouvert cette 27e édition du Prix Marianne de la Chambre des notaires de Moselle en saluant « la pérennité de ce prix. » Hélène Pochard représentant Le Livre à Metz, et sa présidente Aline Brunwasser, est entrée dans le vif du sujet en rappelant que « Folcoche est un livre qui bouscule nos souvenirs de collégiens. À le lire, nous apprenons que la mère de l’auteur (ndlr: Hervé Bazin) n’était pas le dragon mis en scène dans ce roman qui pourtant revendique son caractère autobiographique. Votre livre raconte la genèse d’une imposture. Il nous fait découvrir un homme antipathique mais fascinant. Une fois de plus se pose la question : faut-il séparer l’artiste de son oeuvre. Folcoche était loin d’être une femme laide. Nous découvrons ce que lui a fait subir son fils, mais aussi son monde, celui de la bourgeoisie obsédée par le qu’en-dira-t-on ? Votre livre porte en sous-titre : Enquête sur un meurtre littéraire. Après vous avoir lu, je dirai que le crime majeur d’Hervé Bazin était une épouvantable misogynie. » Elle pouvait adresser ses félicitations à l’auteur et journaliste Émilie Lanez et un chaleureux hommage à la Chambre des notaires, partenaire fidèle du festival du Livre à Metz dont le thème cette année était « Habiter le monde. » Enfin, elle n’omit pas de dire sa foi dans les auteurs, les journalistes et tous ces livres pour rendre « ce monde habitable. »

« Un prix né il y a 27 ans »

Catherine Merlin, présidente de la Chambre des notaires de Moselle, nous a joliment rafraîchi la mémoire en rappelant que ce prix Marianne avait pris de l’âge : déjà 27 ans ! Mieux « ce prix littéraire est unique en France. Il unit le monde du droit et celui des lettres. » Certes, il ne couronne pas de roman, mais vient récompenser le travail d’un auteur dans un essai, un récit, une étude voire une biographie. Le jury a eu cette année à choisir entre onze ouvrages. La majorité des suffrages a été répartie entre « Folcoche » d’Émilie Lanez, « La fille du grand hiver » d’Isabelle Autissier, « Le chevalier de Lorraine » de Joan Pieragnoli. Catherine Merlin a pris soin de citer un à un tous les membres du jury engagés dans la sélection des livres, leur implication avec une mention spéciale à Catherine Bonichot pour l’organisation de cette manifestation. Et à Dominique Barbéris, l’inamovible prési­dente de ce jury, première lauréate de ce prix Marianne avec « L’heure exquise » (Gallimard) alors sous la présidence de Jean Favier. Elle a été couronnée du Grand prix du roman de l’Académie française avec son dernier ouvrage « Une façon d’aimer » paru chez Gallimard en 2023 et sorti depuis en poche. Enfin, la présidente salua la lauréate et son travail d’enquête « très documenté sur ce qui fut l’écrivain Hervé Bazin, mais aussi un récit sur la famille, que nous, notaires connaissons bien, avec ces situations humaines que nous rencontrons chaque jour dans nos études. »

L’hommage à Jean Favier et à Dominique Barbéris

Philippe Brunella, au nom du maire absent de Metz, François Grosdidier, s’est fait un plaisir de combler un voeu ancien qu’il avait du temps de ses fonctions de conservateur du musée de la Cour d’Or : évoquer dans un bel aparté deux présidents du jury du prix Marianne. Jean Favier et Dominique Barbéris. Le premier nommé « archiviste et historien français extraordinaire ! Né en 1932 à Paris et décédé en 2014.

Enseignant-chercheur médiéviste à la Sorbonne, il a occupé des fonc­tions de premier plan dans l’administration du ministère de la culture et de la culture en général. Il a été pendant près de 20 ans directeur des Archives de France, cela parle à nos amis notaires et directeur des Archives nationales. On lui doit en particulier la promulgation d’une nouvelle loi sur les archives, et la construction de nombreux bâtiments d’archives, celui des Archives départementales de la Moselle entre autres. Il a été le premier président de la Bibliothèque nationale de France. » Un rappel judicieux sur la personnalité du premier président de jury du prix Marianne.

Hommage tout aussi vibrant à Dominique Barbéris. « Cela fait des années que cela me démangeait de parler un petit peu de vous… » C’est bien elle qui a succédé à Jean Favier à la tête du jury de ce prix Marianne. « Un choix éclairé de la chambre des notaires mosellane » assure Philippe Brunella. Il revient ainsi sur son parcours à l’École normale supérieure de Sèvres à l’université de la Sorbonne. Agrégée de Lettres modernes, elle fait un crochet par la communication d’une compagnie d’assurances, avant de revenir comme enseignante à la Sorbonne en langues étrangères appliquées, puis à l’UFR française où elle donne des cours de stylistique, et anime des ateliers d’écriture romanesque étendu à Sciences Po Paris. Et pendant ce temps elle écrit : onze romans édités chez Gallimard. Elle était tout naturellement le meilleur choix possible de la chambre des notaires de Moselle pour présider et animer le jury du prix Marianne !

« Folcoche, contre-enquête »

Pour finir il eut un mot pour les notaires « garants de la sécurité des actes. Ils sont à l’écoute parfois des détresses de ceux qui franchissent la porte de leurs études. L’écriture est dans les gênes des notaires. Mme Émilie Lanez, vous partagez avec les notaires cette passion du mot juste, à la bonne place, mais aussi du besoin de transmettre dans une syntaxe rigoureuse. »

Dominique Barbéris pouvait embrayer sur son approche de ce livre si particulier. « Chère Émilie Lanez, vous auriez pu sous-titrer votre livre Folcoche, contre-enquête, en référence au livre de Kamel Daoud, ins­piré par L’Étranger d’Albert Camus (ndlr : Meursault, contre-enquête). Mais le livre de Kamel Daoud répond à la fiction par de la fiction, alors que vous répondez au célèbre roman d’Hervé Bazin, Vipère au poing, par une enquête serrée aussi divertissante que passionnante. Enquête qui essaie de rétablir la vérité biographique cachée, et dites-vous, sciemment manipulée par le roman. » Et Dominique Barbéris d’en venir aux faits. Vipère au poing paru en 1948 a été un énorme succès et a « assis d’un coup la réputation d’écrivain d’Hervé Bazin. » Le narrateur de ce roman, Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon, s’y présente comme un enfant mal-aimé et « lance une sorte de brûlot contre sa famille de notables angevins. Et surtout contre sa mère, Folcoche, figure de marâtre qui a été immortalisée par Alice Sapritch dans un film. » La présidente parle d’une enquête « très documentée appuyée sur des témoignages de membres de la famille, sur des archives, policières et même judiciaires. Elle fait apparaître avec la force d’une démons­tration, une réalité bien différente qui a été effacée par un écrivain mythomane, affabulateur, soucieux de réécrire son histoire dans un sens qui l’arrange. Et soucieux aussi, peut-être, de se venger d’avoir été privé de sa part d’héritage en raison de ses nombreuses frasques. » Dominique Barbéris en tire deux constats.

« La réalité aussi passionnante que la fiction »

Le premier constat est que « la vérité mise au jour, en fait, la réalité que vous mettez au jour est aussi passionnante que la fiction. Votre Folcoche se lit comme un roman. On découvre derrière le notable des lettres qu’est devenu Hervé Bazin, courant après les honneurs et la respectabilité, un personnage tout autre. Un véritable personnage de roman. On est assez effaré dans le portrait de celui qui fut pré­sident de l’Académie Goncourt, non seulement un adolescent révolté contre sa famille, mais un véritable escroc, un délinquant fugueur dès 11 ans, cambrioleur de ses parents, récidiviste, diagnostiqué comme mythomane, kleptomane, braqueur, plusieurs fois interné et envoyé en prison. » Elle voit aussi dans le portrait de Paule-Bazin, née Guilloteaux, sa mère « quelque chose de romanesque, par le témoignage qu’il offre d’une vie de femme dans la bourgeoisie à la charnière des XIXe et XXe siècles. Un portrait dans lequel il y a beaucoup d’ombre et de questions autour de la personnalité de cette femme. » De fait, pour Dominique Barbéris « son histoire se lit comme un autre roman, un peu triste : celui d’une très jeune fille de la grande bourgeoisie, mariée sans passion et sans choix, pour sa dote, à Jacques-Hervé Bazin, le père du romancier, un magistrat falot, plus préoccupé par ses collections d’insectes que par sa femme. On découvre également une femme soumise à l’autorité de sa belle-famille, une mère débordée par des enfants difficiles, qu’elle a d’ailleurs abandonnés, lorsque le couple part à Shanghai. De retour de cette période, elle ne sait pas réagir face à ses enfants, se montre incapable de tendresse. Cette mère, vraisemblablement par l’image déformée et terrible que lui renvoie le livre de son fils, est pourtant allée mourir près de lui. »

« La force démiurgique »

La présidente du jury cite Émilie Lanez. « Ce qui fascine dans ce mensonge littéraire, c’est sa force démiurgique. Jean-Hervé Bazin a désigné sa famille comme unique coupable. Elle a baissé la tête. Elle s’est cachée, elle n’a jamais corrigé la légende noire. »

Arrive le deuxième constat relevé par la présidente sur ce texte : « Il ouvre à toutes les questions vertigineuses et insolubles que soulève le rapport entre le réel et les fictions. Bazin semble s’être servi de la littérature pour une revanche choisissant le statut de victime et effaçant la vie, la jeunesse de l’escroc qu’il a été. » En clair, « la vie de papier a effacé la vie réelle. Celle du papier est mensongère. Elle est blessante pour ceux qui ont le malheur d’être ainsi épinglés et figés. » Elle rappelle que Tolstoï s’est brouillé avec tous les membres de sa famille qui se sont retrouvés dans Guerre et Paix. L’un des modèles à Mme Verdurin a tourné le dos à Proust, offusqué de se retrouver dans le personnage. « Toute fiction est par essence mensongère. Chez un écrivain, où passe la frontière entre le réel et la fiction ? Où est la vérité de sa vie ? » Et d’en retenir que « la vie de papier finit par sup­planter l’autre, par s’installer comme une autre réalité. Tant pis pour les victimes collatérales. » Et de citer à nouveau Émilie Lanez : « Je mesure soudain combien Folcoche et Brasse-Bouillon, Paule et Jean, la grand-mère et l’oncle, sont ligotés par un pacte éternel lié à l’encre. »

Entre-temps pour étayer sa démonstration, Dominique Barbéris, évoque l’anecdote de Marguerite Duras dans son roman L’Amant. « Elle raconte sa rencontre avec un jeune et riche Chinois sur un bac qui traverse le Mékong et qui deviendra son amant. Celui-ci se présente dans une superbe voiture qui dit sa richesse : une Morris Léon Bollée. Quelqu’un fit remarquer à Duras que les Morris Léon Bollée étaient de petites voitures. Elle ne s’est pas démontée et lui répondit : celle-là était grande ! » Et tout se résume à ce que dit Javier Marías, le romancier espagnol : « Écrire de la fiction lui permet de vivre au royaume de ce qui aurait pu être et de ce qui n’a jamais été. »

La réponse d’Émilie Lanez

Elle n’a rien préparé pour la réception de son prix. Émilie Lanez a brillamment improvisé pour répondre à Dominique Barbéris et « à la vie de papier. » De fait « on m’a souvent demandé après avoir lu Folcoche : faut-il arrêter de lire Vipère au poing ? Bien sûr que non. C’est un roman magnifique, un roman d’apprentissage qui a traversé notre adolescence. Je n’ai jamais eu le projet de remettre en cause l’oeuvre de Hervé Bazin. Vous parliez de la vie de papier qui avait sup­planté la vraie vie. Or la vie de papier que Hervé Bazin avait choisie a eu deux effets : le premier, stupéfiant, est que Hervé Bazin qui était un escroc pathologique qui commence à 11 ans jusqu’à 40 ans quand il arrête de voler et de mentir, arrête ses escroqueries qui sont chez lui industrieuses, quand il écrit. La littérature l’a guéri mieux que 4 ans d’internement, que 6 hôpitaux psychiatriques. La littérature l’a guéri de ce qui le rongeait depuis l’enfance : vraisemblablement d’un mal d’amour. »

« La vie de papier a fait souffrir une famille »

Le deuxième effet, bien mesuré par Émilie Lanez à l’issue de son enquête est que « la vie de papier à fait souffrir terriblement une famille et elle a transformé sa mère en un monstre, tout le monde sait aujourd’hui qui est Folcoche. Je me suis posé la question : que ce serait-il passé, si Hervé Bazin, avec son talent stylistique, avec ses dons, avait écrit sa vraie, sa vie de voleur, de menteur… assistant à son propre procès dont il est absent, en se grimant en curé de campagne : une vie extraordinaire. Peut-être que cette oeuvre aurait été magnifique aussi… » Elle remercie les notaires de la chambre mosellane en leur dévoilant sa façon de travailler sur ce livre.

Chez les Bazin, on s’écrivait

La journaliste s’exprime : « Je ne suis pas écrivain. J’ai travaillé à partir d’un matériau que vous connaissez bien, une querelle familiale très douloureuse. À partir de quelque chose qu’aujourd’hui plus personne ne pourra faire, et demain encore moins : une correspondance familiale. Ce sont des cartons de correspondance familiale. Chez les Bazin on s’écrivait. Cette plongée dans une vie familiale, de 1910 à 1950-1960, écrite au quotidien, est un matériau d’une richesse extraordinaire. Il suscite un peu de chagrin car il n’existera plus à l’avenir. Un travail d’archives. Je n’ai eu aucune idée de ce que j’allais trouver. J’y ai pas­sé beaucoup de temps, aidé par un archiviste. J’y ai passé des mois. J’ai adoré. Je me suis dit que je ne ferai plus que des livres à partir d’archives.» Elle parle alors de la sécheresse, de la précision des ar­chives. Elle cite l’exemple surprenant. « Je découvre que quand il était en centrale à Clairvaux, il a volé une boîte de haricots. J’ai passé des jours à imaginer comment il avait volé une boîte de haricots. Vous les notaires, vous avez entre les mains, au-delà des mots que vous utilisez, ce matériau de tous ces épisodes familiaux, de toutes ses douleurs familiales. » Et elle termine de façon abrupte qui bien sûr parle aux notaires : « Il n’y aurait pas eu de Vipère au Poing, s’il n’y avait pas eu de querelle d’héritage ! Il y a des notaires dans cette histoire. »

Et comme l’a répété Catherine Merlin « Voilà de quoi donner envie de lire Folcoche d’Émilie Lanez. »

Bernard KRATZ