Après avoir fait étape les jours auparavant en Ariège, en Loire Atlantique et même en Algérie, Patrick Martin s’est arrêté en Alsace pour une journée bien remplie. Entouré de Franck Fabre, président du Medef Alsace, et de Christian Brethon, président du Medef Grand Est, Patrick Martin a été reçu, dans la matinée, par Paul Poulaillon, dirigeant du groupe éponyme, pour découvrir la boulangerie industrielle située à Wittelsheim dans le Haut-Rhin. À cette occasion, le patron des patrons a exposé les principales revendications que l’organisation patronale souhaite mettre dans la balance, afin de peser sur les orientations économiques du prochain quinquennat. Pour Patrick Martin, il est hors de question de se « laisser enfermer dans un débat politico-médiatique ». Ainsi, les « commentaires infondés » qui ont été formulés suite à la rencontre avec le Rassemblement national ne sont pas du goût du président du Medef, « alors qu’au même moment la fermeture du site Stellantis de Poissy n’a fait que quelques lignes dans les médias, preuve que ces débats sont déconnectés de la réalité. »
« Reparler d’économie, d’emploi et de compétitivité »
Car « Au-delà des discours, il serait temps de remettre les pieds sur terre. », a martelé le président du Medef, déplorant « l’insuffisance de mesures » destinées à remédier à « l’affaissement de l’Europe et de la France, en particulier, sur le plan industriel. » À l’approche de l’élection présidentielle, la volonté du président du Medef est de « remettre l’entreprise au cœur du débat, de reparler d’économie, d’emploi et de compétitivité. » Pour cela, le Medef a lancé une grande enquête auprès de ses 240.000 entreprises adhérentes. Les résultats seront présentés fin août à Roland Garros. Des forums régionaux seront également organisés à l’automne pour permettre aux chefs d’entreprise de s’exprimer sur des thématiques comme les charges sociales, les rigidités réglementaires ou encore la fiscalité locale, à l’image de l’écotaxe bientôt appliquée en Alsace et pour laquelle le Medef demande un moratoire. « Les forums régionaux réuniront les patrons mais aussi nos salariés et les syndicats, pour montrer qu’on avance ensemble. », a complété Christian Brethon. Dans le cadre de cette démarche, le président du Medef souhaite que les « politiques et hauts fonctionnaires » s’adressent aux « entreprises et organisations patronales pour mieux prendre en compte leurs points de vue ». C’est le cas, par exemple, des droits de douane appliqués à l’acier chinois : « Cette mesure pourrait renchérir les coûts de tout l’aval industriel et de la mécanique en particulier et paradoxalement conduire à la désindustrialisation, alors qu’elle est censée aider à la réindustrialisation de l’Europe. »
La jeunesse : « Si le pays ne s’empare pas de ce sujet, nous irons dans le mur. »
Le président du Medef a exprimé son profond désarroi, quant à la situation de la jeunesse en France. « Le taux d’emploi des jeunes en France n’est que de 35%, contre 51% en Allemagne et 71% aux Pays- Bas. », a-t-il regretté. « Je suis profondément choqué, car personne ne s’en émeut. Il y a une forme de résignation ou de déni. Si le pays ne s’empare pas de ce sujet, nous irons dans le mur. » La solution est de s’atteler à la formation des jeunes : « Si on règle le problème de la formation, on règle plusieurs problèmes dont celui de l’équilibre des finances publiques, du chômage et des tensions sur le recrutement qui persistent malgré le retournement de conjoncture. » Le coup de rabot opéré par le gouvernement « sur les aides à l’apprentissage pour la troisième année consécutive », vient s’ajouter aux préoccupations concernant les jeunes générations. Patrick Martin s’est dit « déterminé à mettre ce sujet au-dessus de la pile. » Autre point de crispation : la révision des mesures d’allègement des charges est accueillie froidement par le Medef. « Ce serait la triple peine dans un contexte où les entreprises sont impactées par le retournement de la conjoncture et par l’augmentation du smic. », s’est inquiété Parick Martin. « Et si, de surcroît, l’État fait de mauvaises économies en rabotant les allégements de charges, cela aura un effet accélérateur sur le retournement du marché de l’emploi. Cela pèsera sur la compétitivité et limitera les marges de manœuvre pour augmenter les salaires nets de nos salariés. Le gouvernement doit être précautionneux sur ce sujet. »
Pour la relance du parc nucléaire
Concernant la guerre au Moyen-Orient, « Il y a évidemment un effet de propagation à l’économie et notamment un risque de reprise de l’inflation, un renchérissement des taux d’intérêt et une augmentation du smic et des salaires. », a réagi Patrick Martin. Le contexte n’est pas simple pour les entreprises, comme l’a souligné Franck Fabre : « En 2021, avec la guerre en Ukraine, le coût des matériaux avait augmenté, mais nous avions des marges de manœuvre. Aujourd’hui, nous n’avons plus de marges de manœuvre, notamment, dans le BTP et la chimie. On revoit nos budgets tous les trimestres parce qu’on ne peut pas prévoir quelle sera l’ampleur de ces impacts financiers à l’issue de l’exercice. » « Dans ce panorama » d’incertitudes, la relance du parc nucléaire apparaît comme « un atout considérable en termes de souveraineté et de compétitivité », a affirmé Patrick Martin. À l’échelle européenne, le Medef avait initié, en 2025, la création de l’Alliance patronale du nucléaire réunissant les fédérations patronales de 19 pays. « Nous marquons des points. », s’est félicité Patrick Martin, « la commission européenne ayant accepté de revenir sur la décision de réduire le nucléaire dans le mix énergétique ».
Paul Poulaillon, 75 ans, dirigeant du groupe Poulaillon
« On n’aime pas les emmerdes ! »
À 75 ans, le boulanger-minéralier Paul Poulaillon est à la tête d’une entreprise de 1.300 salariés. Avec son franc-parler, l’inventeur de la Moricette® nous confie ses états d’âmes quant à ses préoccupations de chef d’entreprise et l’avenir de sa société.
Quel est votre ressenti suite à la venue de Patrick Martin ?
Entre patrons, on s’est bien compris, on partage les mêmes problèmes. Je peux vous dire qu’on n’aime pas les emmerdes ! On aime être libres.
Quelles sont vos préoccupations, en tant que chef d’entreprise ?
Aujourd’hui, les entreprises sont cernées par les contraintes imposées par l’administration. On est envahi par des lois. Je ne comprends pas la politique actuelle. Les charges devraient être divisées par deux pour pouvoir payer notre personnel. D’ailleurs, on ne sait plus qui on paye, l’Urssaf, les Impôts… Nous sommes devenus les serviteurs de l’État. Il ne faut pas grand-chose pour casser une entreprise, ça peut vite basculer. Il faut nous laisser la liberté d’agir.
Comment se porte Poulaillon aujourd’hui ?
Poulaillon existe depuis 1973 et tout va bien ! L’entreprise emploie 1.300 salariés et compte 72 points de vente dans le Grand Est, dont une dizaine de franchisés. C’est surtout une enseigne très alsacienne. En 2027, nous mettrons en service une nouvelle ligne de fabrication pour bretzels pour 13 millions d’euros sur notre site de Wittelsheim. Je regrette que nous n’ayons même pas un boulon français pour ce projet, c’est grave ! Les machines sont allemandes ou italiennes. La France est devenue la France des vacances. Mais l’aventure Poulaillon commence bel et bien aujourd’hui ! Nous investirons 50 millions d’euros dans les 7 ans à venir, dans des projets logistiques et la création d’un laboratoire de pâtisserie. J’ai pour objectif d’atteindre les 150 magasins sur le territoire. Et puis il y a l’international. Mon fils est, actuellement, à Ottawa pour vendre des Moricettes®.
Dans quelles conditions pensez-vous transmettre votre entreprise ?
J’ai 75 ans. Nous en sommes à la troisième génération. Je suis toutefois inquiet pour ma descendance. Est-ce que je vais leur faire un cadeau ? Pas sûr. Je pense qu’ils s’installeront dans un pays où ils ne seront pas massacrés par le poids des charges.