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CAP 2035

Quand les CPME d’Alsace dessinent l’entreprise de demain

Le 4 juin dernier, les CPME du Bas-Rhin et du Haut-Rhin* ont réuni un auditoire fourni pour une journée de réflexion prospective baptisée « CAP 2035 ». Un rendez-vous d’envergure organisé par les deux présidents alsaciens, Olivier Lang (Bas-Rhin) et Julien Demael (Haut-Rhin), entourés de nombreux experts venus décrypter les grandes mutations économiques et les défis majeurs qui attendent les chefs d’entreprise.

CAP 2035 Quand les CPME d’Alsace dessinent l'entreprise de demain-aff © cpme67.jpg

En fin de matinée, Sébastien Chapalain, secrétaire général de la CPME nationale, est venu rappeler la feuille de route et les combats de l’organisation patronale. Synthèse des grands débats qui ont rythmé cette journée. 

Humains VS IA : le choc ou la collaboration ?

La première évidence partagée par les observateurs (dont l’APEC) est l’accélération massive de l’adoption de l’IA : plus d’un cadre sur deux l’utilise désormais de manière hebdomadaire. Pourtant, derrière les gains de productivité évidents (estimés entre 20 % et 40 % par le cabinet McKinsey), le déploiement sur le terrain révèle de vrais défis humains.

Dans les secteurs traditionnels comme le bâtiment ou l’industrie, intégrer l’IA nécessite d’abord de lever des freins psychologiques. L’outil ne vient pas remplacer l’artisan ou l’ingénieur, mais l’épauler sur des tâches chronophages : calculs de structures, veilles normatives ou rédactions complexes.

Tous les intervenants s’accordent à dire que l’IA dépasse la simple sphère technologique pour devenir un enjeu de gouvernance. Outre la nécessité absolue de la souveraineté des données (qui impose un stockage en France ou en Europe), les experts alertent sur le phéno­mène de Shadow AI — l’utilisation d’outils gratuits non validés par l’entreprise, source de fuites massives de données stratégiques — ainsi que sur les risques liés aux « hallucinations » des machines.

L’IA est devenue un outil de productivité du quotidien incontournable en 2026. Pour les petites entreprises, l’enjeu n’est pas de développer leurs propres technologies coûteuses, mais d’apprendre à gouverner ces outils en toute sécurité (souveraineté), de former leurs équipes et de recentrer l’humain là où il apporte une réelle valeur émotionnelle et technique.

Les métiers de demain : compétences augmentées et valeurs humaines

L’impact sur l’emploi est réel : l’OCDE estime que 40 % des emplois actuels sont exposés à l’automatisation. Cependant, la table ronde dédiée aux métiers de demain refuse le catastrophisme. L’IA déplace la valeur.

On note tout d’abord une automatisation du standard ; ainsi les tâches de traitement de données, de rédaction de rapports ou de supports de premier niveau peuvent être automatisées.

Plusieurs intervenants ont évoqué l’essor des compétences hybrides. Il s’agit de faire émerger des profils capables de «dialoguer» avec la machine (ingénierie de prompt, pilotage de workflows automatisés) couplés à une expertise métier sectorielle.

Plus la technologie progresse, plus les qualités purement humaines prennent de la valeur. L’esprit critique et le discernement deviennent indispensables pour corriger les biais des algorithmes. De même, la créativité, l’intuition et surtout l’intelligence émotionnelle restent l’apanage de l’humain pour manager, négocier et bâtir une relation de confiance avec un client ou un collaborateur.

Face à ces mutations, salariés et dirigeants doivent entrer dans une logique d’apprentissage permanent. Libéré du reporting et du contrôle administratif, le manager de demain devra se concentrer sur l’animation des équipes, le bien-être au travail, le développement des compétences et l’éthique des outils. 23

Réinventer les organisations : flexibilité, transmission et RSE

Le paysage entrepreneurial français se transforme. Le nombre d’auto-entrepreneurs a bondi de 25 % entre 2020 et 2025, et désormais, un actif sur dix est indépendant. Parallèlement, les PME font face au « mur démographique » de la transmission : près de 50 % des dirigeants de TPE-PME envisagent de céder leur structure d’ici cinq ans. Cela représente 600 000 entreprises et un enjeu critique pour 3 millions d’emplois. Dans ce contexte, réussir la transmission tout en préservant l’intelligence économique est une mission quasi impossible pour un dirigeant isolé.

Une autre évolution marquante des organisations est la transformation des modèles d’affaires vers des structures plus responsables. Ainsi, la barre des 1 000 « entreprises à mission » a été franchie, illustrant une volonté d’intégrer des objectifs sociaux et environnementaux au cœur des statuts juridiques. Mais il ne s’agit pas seulement d’une posture de communication, il s’agit de repenser l’impact de l’organisation sur son écosystème. Cela modifie profondément la gouvernance interne et la manière dont les équipes collaborent au quotidien, en donnant un sens précis au travail.

Trois mots-clés résument cette table ronde : Responsabilité (socié­tale, environnementale, humaine), Innovation (dans les structures et l’hybridation du travail) et Accompagnement (pour briser l’isolement des dirigeants).

Le coup de pouce institutionnel : passer de l’idée à l’action

Le constat de départ est sans appel : la France se classe 32e en ma­tière de compétitivité réglementaire, et 80 % des dirigeants jugent les normes actuelles trop complexes. Conséquence directe de ce maquis administratif : seulement 30 % des aides publiques disponibles sont aujourd’hui mobilisées par les PME. Il existe pourtant un gisement financier majeur, alors que l’investissement moyen pour la transition énergétique d’une entreprise s’élève à 150 000 euros.

Face à cela, les institutions jouent la carte de la complémentarité pour proposer des parcours interconnectés. Plusieurs dispositifs concrets, financés par l’État (via France 2030) et la Région Grand Est, ont été mis en avant, à l’instar du Diagnostic IA de Bpifrance. Cet accompagnement subventionné permet de mandater un expert pour cartographier les données et bâtir une feuille de route sur-mesure. D’autres modules cofinancés couvrent la robotisation, la décarbonation ou l’excellence opérationnelle, tandis que l’URSSAF et la DGFIP déploient des offres d’accompagnement pour sécuriser la réglementation sociale et fiscale des entreprises.

La stratégie de la CPME : combat et accompagnement

En conclusion de cette matinée, Sébastien Chapalain a rappelé que d’ici 2035, le débat sur l’opportunité d’utiliser l’IA aura disparu. L’urgence est de s’emparer des outils d’accompagnement pour sécuriser cette transition. Pour le secrétaire général, l’IA doit être un levier de perfor­mance axé sur trois piliers : les gains de productivité, l’aide à la décision pour les dirigeants et l’amélioration de l’expérience collaborateur.

Dans son intervention, il a également dressé un constat lucide et direct de la situation économique et politique. Une première préoccupa­tion est le blocage institutionnel. L’absence de majorité absolue au Parlement complique la moindre évolution législative et réglementaire, créant une forme d’immobilisme politique.

Le moral des chefs d’entreprise en berne est un autre élément pré­occupant. En effet, une enquête annuelle menée par la CPME natio­nale a enregistré un record de participation historique avec plus de 2 800 réponses (contre 1 500 à 1 600 habituellement). Les résultats révèlent une forte baisse du moral des dirigeants. Ce pessimisme ambiant est alimenté par des incertitudes géopolitiques majeures (Ukraine, Proche-Orient) que les entreprises subissent. Face à cela, la CPME se mobilise chaque semaine à Bercy pour obtenir de la visibilité.

Pour lui, la CPME doit à la fois être une organisation de combat mais également d’accompagnement afin de répondre aux enjeux écono­miques et sociétaux.

Sur le front politique, le syndicat patronal lutte contre l’inflation nor­mative, surveille les dérives des délais de paiement et compte peser sur les prochains scrutins (sénatoriales, présidentielle, législatives). Évoquant le budget 2027 qu’il qualifie par avance de « catastrophe » par manque de réformes de fond, la CPME préconise de faire un « copier-coller » du budget existant sans nouvelles taxes pour les en­treprises, afin de reporter les discussions structurelles dans le cadre de la présidentielle.

Sur le terrain de l’accompagnement, les priorités de la confédération restent claires : cybersécurité, IA, déploiement de la facturation électro­nique, transmission d’entreprise, santé du dirigeant et dialogue social.

Sébastien Chapalain conclut en réaffirmant sa conviction profonde que l’entreprise est la solution aux problèmes de la société comme vecteur d’évolution sociale et de développement durable.

* NDLR : à la date de cette rencontre la CPME n’avait pas encore changé de nom

La Rédaction