Au deuxième trimestre 2026, l’économie régionale du Grand Est marque le pas. Derrière la stabilité apparente du chiffre d’affaires des TPE-PME, la détérioration de la santé financière des entreprises locales s’accélère. Pour faire face à l’accroissement des défaillances, les acteurs institutionnels et financiers déploient une réponse coordonnée : la « Charte de confiance », signée au niveau national en février 2026 et déclinée localement pour transformer radicalement l’accompagnement des dirigeants.
Une activité en stagnation réelle et un effet d’inflation délétère
Au 2ᵉ trimestre 2026, l’Indice de Chiffre d’Affaires des 49 000 TPE-PME suivies dans le Grand Est affiche une stagnation stricte (+0,0 % par rapport au deuxième trimestre 2025). En cumulé depuis janvier, l’activité régionale s’inscrit en léger repli de -0,2 %.
Cette performance place le Grand Est au 13ᵉ rang des régions françaises, se situant 0,8 point en deçà de la dynamique nationale, qui enregistre une hausse de +0,8 % sur la même période. Sur le plan de la défaillance d’entreprises, la région recense 1 103 cas au T2 2026, soit une augmentation de +3,1 % sur un an, là où le niveau national subit également une hausse continue selon les secteurs.
Ces résultats financiers exprimés en valeur ne sont pas corrigés de l’inflation. Avec une hausse des prix à la consommation établie entre 1,8 % (en juin 2026) et 2,1 % (en juillet), l’activité des TPE-PME régionales enregistre une contraction nette de son volume.
Au sein du territoire régional, la dynamique économique révèle d’importantes disparités. Les départements en croissance d’activité sont les Vosges qui enregistrent la plus forte progression (+1,8 %), suivies par les Ardennes (+1,0 %), la Haute-Marne (+0,7 %), la Moselle (+0,5 %), la Meurthe-et-Moselle (+0,5 %) et le Haut-Rhin (+0,4 %).
Les départements en repli sont l’Aube qui subit la contraction la plus marquée (-2,3 %), suivie de la Marne (-1,4 %), de la Meuse (-0,6 %) et du Bas-Rhin (-0,5 %).
Analyse sectorielle : un marché sous haute tension
Les secteurs directement dépendants de la consommation des ménages et de l’arbitrage des budgets familiaux sont les plus sévèrement impactés. Ainsi le commerce de détail d’habillement subit la chute la plus violente avec -10,6 % au second trimestre 2026 (-9,0 % en cumulé), aggravé par les épisodes de forte chaleur et la baisse de fréquentation.
La restauration traditionnelle recule de -5,8 % (trimestre et cumul). En mai 2026, un consommateur sur trois déclarait avoir restreint ses sorties au restaurant. Les débits de boissons affichent un neuvième trimestre consécutif de baisse (-3,5 %), accompagnant un désintérêt marqué pour la consommation d’alcool.
Sur le secteur de la boulangerie et des métiers de proximité, la boulangerie-pâtisserie perd -4,4 % au deuxième trimestre 2026 (-3,4 % en cumulé), victime des coûts de l’énergie et des matières premières. La coiffure cède -3,6 % sur le trimestre, voyant ses défaillances bondir de 12,2 % au niveau national.
Dans le domaine de l’immobilier et de la construction, après une année 2025 positive (+9,6 %), les agences immobilières amorcent un virage baissier (-3,7 % au second trimestre). La construction stagne à +0,1 % (-0,5 % en cumulé).
Seules quelques filières conservent des couleurs, comme le transport routier de fret (+6,6 %), l’aménagement paysager (+4,1 %), le commerce de détail de viandes (+3,9 %) et la pharmacie (+2,8 %).
Analyse croisée des défaillances et capacité de remboursement
La région recense 1 103 défaillances d’entreprises au 2ᵉ trimestre 2026, traduisant une augmentation de 3,1 % sur un an. Ce chiffre contraste vivement avec les données de 2025, où le Grand Est faisait figure d’exception face à la dégradation nationale.
Une étude de la Banque de France menée sur 1,5 million de liasses fiscales apporte une griffe d’analyse essentielle : bien que les PME et ETI conservent en apparence un niveau de trésorerie correct et un endettement maîtrisé, leur capacité de remboursement s’érode dangereusement.
Cette fragilisation se traduit par l’évolution de la cotation Banque de France pour les PME hors micro-entreprises : la part des entreprises bénéficiant des meilleures cotations s’est progressivement repliée, passant de 66 % en 2022 à 58 % en 2025. Parallèlement, le contingent des structures très fragiles augmente pour la cinquième année consécutive.
La Charte de confiance : inventer l’accompagnement proactif et l’action de terrain
Élaborée en réponse au rapport d’avril 2025 du Médiateur des entreprises et du Médiateur national du crédit, la Charte de confiance (signée en février 2026) introduit un changement stratégique radical.
Dans l’approche traditionnelle, la démarche reposait entièrement sur le dirigeant isolé qui devait solliciter l’aide de lui-même. Cette demande, trop tardive en raison du manque de temps, de la fatigue ou de la peur de l’aveu d’échec, menait très souvent à l’impasse ou à la défaillance.
La nouvelle démarche impulsée par cette Charte inverse ce fonctionnement : 35 partenaires publics, privés et institutionnels (Banque de France, DGFIP, URSSAF, Experts-comptables, Commissaires aux comptes, Juges consulaires, Assureurs-crédit, Banques, etc.) s’engagent désormais à détecter les fragilités par des signaux avancés et à prendre l’initiative du contact pour intervenir de manière proactive, confidentielle et précoce, suivant le principe de voir, parler et agir plus tôt.
Un plan d’action articulé autour de 3 leviers
Il s’agit tout d’abord de sensibiliser, dès la création, les futurs chefs d’entreprise. Il faut intégrer la prévention dans l’ADN des dirigeants grâce à des formations, des modèles de prévisionnels de trésorerie et la diffusion d’une « boîte à outils ».
Ce plan d’action s’appuie ensuite sur la mise en place d’une alerte précoce sur les fragilités. Il s’agit d’exploiter le croisement des signaux faibles (impayés sociaux ou fiscaux, retards de bilan, réduction des lignes d’assurance-crédit, inscriptions de privilèges) pour entamer un dialogue direct, confidentiel et neutre.
Enfin, bien entendu, un comité de suivi mené sous l’égide de la Médiatrice nationale du crédit et du Médiateur des entreprises dressera un bilan systématique des réalisations.
Comme l’a souligné Hassiba Kaabêche, Médiatrice nationale du crédit « Nous sommes tous mobilisés [...] Tous ensemble, on veut faire de cette charte un outil du changement de l’approche, la démarche d’accompagnement des entreprises. [...] Les chefs d’entreprises ne nous sollicitent pas suffisamment tôt [...] Et fort de ce constat, on s’est engagés à 35, à transformer, en fait, cette démarche [...] Cette charte, elle a quelque chose de fondamental : c’est qu’on dit aux chefs d’entreprise qu’on va aller vers eux. Et ça, c’est nouveau. »
Pour Catherine Hanssen, Présidente du Conseil régional de l’Ordre des experts-comptables du Grand Est : « En tant qu’experts-comptables, nous détectons précocement les difficultés à venir. Le vrai sujet n’est pas la détection, c’est surtout le moment où l’on en parle au dirigeant, et la capacité à lui proposer autre chose qu’un constat. La Charte de confiance nous engage à ne plus attendre que le chef d’entreprise vienne demander de l’aide parce que lorsqu’il le fait, il est souvent trop tard. »
La présentation de cette charte a permis aux différents acteurs présents et signataires de rappeler les engagements pris et les actions déjà mises en place.
Les actions concrètes des acteurs de terrain
Pour tous les acteurs présents, ce partenariat vise à instaurer une dynamique collective fondée sur trois piliers : anticiper, dialoguer et orienter. L’objectif est clair : repérer les signaux faibles afin de pouvoir intervenir et surtout traiter les fragilités avant qu’elles ne se transforment en crises ouvertes.
Pour Virginie Mayet, Présidente du Comité prévention et entreprises en difficulté au Conseil national de l’Ordre des experts-comptables et Présidente du CIP National, en privilégiant la proximité quotidienne avec les dirigeants, la profession met l’accent sur la détection précoce des fragilités. L’Ordre déploie un plan d’action articulé autour de guides sur les mandats ad hoc et la conciliation, de parcours de formation dédiés et de courriers de sensibilisation adressés aux chefs d’entreprise lors des étapes clés de leur activité.
Laurent Sahuquet, Directeur régional de la Banque de France a rappelé que la Banque de France était pionnière dans ce dispositif, l’institution s’appuie sur une démarche proactive avec 3 500 entretiens de cotation menés chaque année dans le Grand Est (sur 27 000 entreprises cotées). Ses outils numériques (Espace Dirigeant, diagnostic Diagfi BDF et module climatique ODAC) enregistrent un fort taux d’adhésion. La Médiation du crédit confirme son efficacité avec 80 % de résolutions positives à l’échelle régionale.
Pour Laurence Fournier, Vice-Présidente de Compagnie Régionale des Commissaires aux Comptes Colmar et Daniel Fritsch, Président de la Compagnie Régionale des Commissaires aux Comptes Est, les 700 commissaires aux comptes régionaux accompagnent 12 000 entreprises sur le territoire et mobilisent leur vision continue de l’entreprise pour agir en amont des procédures d’alerte légales. La Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes a mis à disposition de la profession un « pack prévention » (outils de diagnostic, guides d’entretien) couplé à un programme de webinaires et de formations en présentiel.
Nathalie Bert de la Direction Régionale des Finances Publiques a rappelé l’action du Conseil départemental aux entreprises en difficulté (CDED), qui a accompagné 168 entreprises en 2025 et 86 au premier semestre 2026. L’action publique s’appuie sur trois instances : le Comité départemental d’accompagnement et de soutien aux entreprises en difficulté (CDASE) qui est une instance de concertation publique-privée pour analyser la conjoncture et piloter les aides , le Comité départemental d’examen des problèmes de financement des entreprises (CODEFI) qui traite les problèmes de trésorerie et de financement des PME de moins de 400 salariés et la Commission des chefs de services financiers (CCSF), qui gère l’étalement des dettes fiscales et sociales (38 plans en cours, d’une durée moyenne de 25 mois).
Frédéric Di Scala, Président du comité des banques de la Fédération bancaire française Grand Est a quant à lui, réaffirmé le rôle des établissements bancaires dans la rupture de l’isolement du dirigeant et le soutien à la croissance. En tant que teneurs de comptes, les banques s’engagent à partager les signaux faibles avec les dirigeants dans un esprit de transparence réciproque, tout en animant des espaces de concertation et d’information sur les grandes transitions (numérique, écologique).
François Coullet, Directeur URSSAF ALSACE représentant les URSSAF ALSACE, LORRAINE et CHAMPAGNE-ARDENNE rappelle l’importance des dispositifs de soutien existants, notamment via le Conseil de la protection sociale des travailleurs indépendants (CPSTI) et l’accompagnement des cotisants. Il souligne la valeur ajoutée stratégique de cette charte, qui se positionne précisément dans l’interstice situé juste avant le traitement judiciaire ou l’urgence économique. Soulignant les spécificités locales, notamment les disparités territoriales entre le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, il insiste sur la nécessité de structurer l’échange d’informations pragmatique entre partenaires pour orienter rapidement le dirigeant et préserver l’entreprise.
L’ensemble des intervenants s’accorde sur un constat : le temps est le principal allié de l’entreprise. Plus une difficulté est identifiée tôt, plus le panel des solutions juridiques, financières, sociales et opérationnelles est large. La Charte de confiance matérialise ainsi une feuille de route commune pour transformer les intentions institutionnelles en réflexes de terrain au service des entreprises du Grand Est.