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Travaux publics

Toute une profession sous tension, Thierry Ledrich tire la sonnette d’alarme

La fédération des travaux publics de Lorraine est inquiète. Thierry Ledrich, son président, a tiré la sonnette d’alarme, entouré par des entrepreneurs qui craignent pour l’emploi. Un mot d’ordre a émergé pour sortir de la crise : « programmer, engager, payer ! »

Thierry Ledrich, le sourire aux lèvres, a fait un aveu juste avant sa décla­ration devant la presse au Cescom de Metz, en ce jour d’octobre. « J’ai toujours été d’un naturel optimiste. Mais c’est de plus en plus dur de le rester. » Et on a très vite compris que le monde des TP était confronté à de sérieuses difficultés. De fait, le témoignage des entrepreneurs et le relevé des statistiques de la conjoncture convergent pour mettre la fédération des travaux publics de Lorraine en alerte. Plus grave, les entreprises n’ont plus aucune visibilité sur les mois qui viennent.

« Nous ne sommes pas ici pour dramatiser ni pour défendre un intérêt particulier. Les travaux publics conditionnent le fonctionnement quo­tidien de la nation, et de la Lorraine en particulier : routes, ponts, eau potable, assainissement, énergie, mobilités et réseaux numériques. Quand les chantiers s’arrêtent, ce ne sont pas seulement les entre­prises qui ralentissent, c’est le territoire qui reporte son entretien, son adaptation, son avenir. » Thierry Ledrich a beau dire qu’il ne cherche pas à dramatiser, tous les ingrédients d’une crise sont bien réunis. Il insiste en demandant « à agir maintenant pour éviter qu’un ralentis­sement économique déjà là, ne se transforme en une crise durable de l’emploi et de l’investissement local. »

Des carnets de commandes en recul de 25 %

Et la Lorraine est donc confrontée à un problème national et global et non à une difficulté seulement lorraine. Le président national des Travaux Publics, Alain Grizaud, était intervenu la veille, pour évo­quer « ces travaux qui reculent en volume, des marchés conclus qui chutent fortement. Une baisse des marchés conclus et des carnets de commandes établis à -25 % par rapport à la même période de 2025. » Sans redressement la fédération nationale anticipe déjà une baisse d’activité de 8 % en 2026 et de 7 % supplémentaires en 2027, au niveau national.

En Lorraine, selon Thierry Ledrich, les membres du bureau de la fédé­ration représentant les différents territoires et métiers, estiment quant à eux que la baisse du chiffre d’affaires pourrait atteindre environ 10 % en volume, fin 2026. « Certaines entreprises n’ont déjà plus de visibilité pour finir l’année. » Et pourtant la profession avait enregistré un léger rebond en début d’année, avant les élections municipales. « Ce rebond a été bref. À fin juin, le recul des appels d’offres attribués touche les quatre départements lorrains : -14 % en Meurthe-et-Moselle, -20 % dans la Meuse, -24 % en Moselle et -14 % dans les Vosges ! »

« Les petites consultations se raréfient »

Plus alarmant encore : « les petites consultations essentielles aux en­treprises de proximité, comme les grandes opérations structurantes se raréfient. Cela concerne aussi bien les petits que les grands. » Même si les marchés de taille moyenne résistent mieux. Et les carnets de commandes sont à un niveau historiquement bas, plus sévère encore que lors de la crise de 2014 ou de la crise sanitaire. « Les entreprises consomment leur carnet sans parvenir à le renouveler. »

Depuis la rentrée de septembre, certains loueurs de matériels avec chauffeur n’ont reçu aucune commande, aucune demande de devis. « Depuis quelques semaines, on apprend que des commandes du bloc communal, pourtant attribuées, sont décalées voire suspendues pour des raisons budgétaires. » On estime généralement dans les TP qu’une entreprise peut encaisser un ralentissement ponctuel si elle conserve de la visibilité : elle organise ses équipes, elle recherche des relais. Mais lorsque les consultations se raréfient tandis que les commandes attendues sont repoussées, « le carnet se contracte par les deux extrémités. C’est cette combinaison qui nous inquiète aujourd’hui et nourrit chez certains adhérents un véritable désarroi. » Ces constats doivent encore attendre d’être confirmés par les statistiques. « Mais attendre plusieurs mois avant de réagir serait une erreur. D’où notre alerte dès aujourd’hui. Notre rôle est d’alerter lorsque des signaux faibles, mais nombreux annoncent un risque collectif. »

Le paradoxe

Et Thierry Ledrich d’en venir à la réalité des besoins : « Le paradoxe est simple, les besoins n’ont pas diminué, alors que les décisions reculent. Routes, ponts, réseaux d’eau doivent être entretenus, adaptés au changement climatique, préparés aux besoins de la réindustrialisa­tion : ces investissements n’ont jamais été aussi nécessaires ! » Et les entrepreneurs de s’étonner « qu’au moment où il faudrait programmer et engager, trop de décisions sont différées. »

Et le fait de toujours reporter, de sous-investir génère ce que la fédéra­tion des TP appelle « la dette grise. » Une dette qui se reporte sur les générations à venir et qui s’accompagne d’une dégradation concomi­tante du service rendu. Résultat : la France dégringole au classement pour la qualité de ses routes, de la 1ère à la 18e place en quinze ans. « Reporter sans programmer n’est pas une politique d’économie : c’est souvent préparer une dépense plus lourde. »

Thierry Ledrich, président de la fédération des travaux publics de Lorraine et du Grand Est.

Des ponts aux réseaux d’eau potable

Thierry Ledrich passe en revue ces besoins qui ne sont pas pris en compte :

- Les ponts : Leur état actuel appelle un investissement rapide de 750 millions d’euros pour répondre aux urgences de sécurité, et 3,3 milliards d’euros pour une remise en état totale. Or, le programme ponts ne prévoit que 50 M€.

- L’eau potable : 20 % de l’eau produite est encore perdue dans les fuites, dans un pays qui compte un million de kilomètres de canali­sations. Au rythme actuel d’investissement, il faudrait 160 ans pour renouveler l’ensemble du réseau. Il faudrait doubler l’investissement annuel consacré aux adductions d’eau afin de réduire les pertes et préserver la ressource.

« Les capacités d’investissement pas épuisées »

Thierry Ledrich s’attarde sur des exemples concrets en matière de canalisations, en comparant deux intercommunalités peu peuplées. L’une affiche un rendement performant de 92 %, l’autre dispose d’un réseau vieillissant et d’un rendement de 60 %. Pour la seconde cela représente une perte d’environ 1,5 million de mètres cubes d’eau potable, soit une valeur de 5 M€, contre moins de 1 M€ pour la première. « Un programme de remise en état du réseau d’eau pourrait dès lors se financer en bonne partie à travers les économies futures. Le besoin d’investir n’est ni théorique ni lointain. » La vérité est que bon nombre de projets de rénovation des réseaux de canalisation existent mais leur maturation, leur financement et leur lancement prennent trop de temps.

Les remontées reçues par les entreprises désignent le bloc communal, dans l’eau et dans les routes. Le ralentissement du bloc communal constitue aujourd’hui le principal risque conjoncturel. Mais il ne faut pas en conclure pour autant que toutes ces collectivités seraient dans l’impossibilité financière d’agir. « Certaines communes affichent un délai moyen de désendettement inférieur à trois ans et les capacités d’investissement ne sont pas partout épuisées. » Pour Thierry Ledrich, il s’agit dès lors « de distinguer les contraintes réelles de l’attentisme et mobiliser les marges là où elles existent. » Il veut croire à l’engage­ment de la Région Grand Est, devenue propriétaire d’une partie des infrastructures routières, qui annonce des investissements routiers. Il veut aussi croire à l’effort des départements. « Ils soutiennent une partie de l’activité, mais ne compensent pas le retard pris par de nom­breuses communes et intercommunalités qui représentent plus de 60 % de la commande publique. » À ce propos, il reconnaît volontiers la dépendance à la commande publique, mais il nuance : « Les travaux publics ! C’est l’essence même, on est un service public, nos gens qui travaillent, contrairement au bâtiment, à relier les différents domaines privés. Dans les travaux publics on intervient pour apporter tout ce qui permet aux gens de vivre : électricité, eau etc. C’est un secteur stratégique essentiel. Dans les faits, ça ne suit pas dans la commande publique. Or les TP, c’est une question de priorité budgétaire !»

Absence du budget 2027

Le président de la fédération des travaux publics égrène d’autres écueils. Il pense notamment au risque majeur de 2027 : celui de l’absence d’une loi de finances votée avant la fin 2026. Cela pourrait selon lui fortement ralentir l’engagement de dispositifs tels que le Fonds Vert, la DETR (dotation d’équipement des territoires ruraux), la DSIL (dotation de soutien à l’investissement local). Le risque serait majeur pour les entreprises avec le gel ou le retard des subventions. En l’état actuel de l’examen du budget 2027, se profile le recul du soutien à l’inves­tissement des collectivités de plus de 5 milliards. Il veut être clair : « Nous ne refusons pas l’effort de redressement. Nous demandons qu’il ne soit pas aveugle. Il faut protéger les dépenses qui préparent l’avenir et donnent du travail immédiatement dans les territoires. » De fait, faire porter l’ajustement sur l’investissement local produirait « une économie apparente pour l’État, mais une triple facture réelle : des infrastructures qui se dégradent, des collectivités qui perdent leur capacité d’action et des entreprises qui perdent leurs commandes. »

Et les emplois ? Recours à l’activité partielle

Les conséquences de ce ralentissement portent sur l’emploi. « Les entreprises s’adaptent : elles réorganisent leurs équipes, recherchent des relais d’activité, réduisent drastiquement le recours à l’intérim et aux CDD et reportent certaines dépenses. Le risque évoqué est celui d’un recours plus large à l’activité partielle qui pourrait concerner jusqu’à 20 % des effectifs globaux dans certaines entreprises. » Ce recours au travail partiel désorganise les équipes et peut inciter des professionnels qualifiés à quitter le secteur, alors que les besoins de renouvellement de compétences restent importants. Il rappelle que la crise entre 2014 et 2016 s’était traduite par une chute de 16 % de l’activité et la perte de près de 30 000 emplois permanents et inté­rimaires dans le pays. « Une baisse prolongée de la commande peut rapidement provoquer des pertes d’emplois durables. » En Lorraine cela pourrait générer la destruction de plus de 1000 emplois.

Trois priorités

Thierry Ledrich pour finir dégage trois priorités pour éviter de s’en­foncer définitivement dans la crise :

- Programmer : Chaque maître d’ouvrage doit rendre visible une tra­jectoire pluriannuelle, même révisable, pour les routes, les ouvrages d’art, l’eau, l’assainissement, l’énergie, les mobilités.

- Engager : Les collectivités et les grands donneurs d’ordre doivent identifier sans attendre les opérations techniquement prêtes, finan­cées ou finançables, puis publier les consultations. Nous demandons en particulier que chaque maître d’ouvrage réexamine les opérations annoncées puis suspendues depuis l’été. Il faut étudier un phasage, un calendrier révisé plutôt qu’une annulation. Même une opération décalée mais datée vaut mieux qu’une incertitude indéfinie.

- Payer : Les délais contractuels doivent être respectés, les validations accélérées et les avenants traités. Les formules de révision doivent refléter les coûts réels. Dans une période de faible activité, protéger la trésorerie des entreprises, c’est protéger les emplois et la capacité à réaliser les futurs chantiers.

Et pour parvenir à réaliser ces priorités, la fédération des Travaux pu­blics fait du lobbying. Elle propose une réunion opérationnelle rapide avec l’État, les collectivités et les principaux opérateurs, sous l’égide de la préfecture afin de recenser les opérations lorraines pouvant être accélérées, objectiver les commandes annulées, identifier les blocages budgétaires, fixer un calendrier de mise en consultation, ou de remise en route.

Thierry Ledrich peut conclure : « La Lorraine a des besoins, des pro­jets et des entreprises. Elle ne doit pas perdre de temps. L’urgence est réelle, l’espoir l’est aussi, si nous décidons d’agir maintenant. »

Un mot sur la féminisation de la profession

Thierry Ledrich a glissé un mot sur la féminisation des métiers des travaux publics, une journée ayant été consacrée à ce thème la veille lors des assises des TP. « La féminisation de nos métiers. Une table ronde a réuni des RH pour évoquer la féminisation dans d’autres métiers. L’idée était de voir ce qui se passe dans d’autres métiers, non pas pour le copier, pour voir comment le transposer. On n’a pas encore fini de mettre en place le terreau pour la mixité. Il y a encore des cloisons à abattre, de sorte qu’il n’y ait plus aucun obstacle dans les TP. Comment on met en place cette féminisation, qui ne se décrète pas d’un coup de baguette magique. À la gendarmerie il a fallu 15 ans pour passer à 20 % de femmes dans les métiers de la gendarmerie, nous a expliqué la Générale de gendarmerie venue à cette table ronde. Dans les Travaux publics on a 12 % de femmes et ça progresse mais c’est assez trompeur. Il y a 20 % dans les cadres, 25 % dans les Etam et 1 % dans la population ouvrière. Et ce 1 % n’est pas satisfaisant. Le problème est en amont : dès le collège on ne pousse pas les femmes vers les sciences, vers les métiers d’ingénieur. À l’école d’ingénieur des TP, l’EISC de Metz on est à 22 % de femmes, 18 % l’an passé. Il y a encore des efforts à faire. Et le plus important est à produire dans le personnel d’exécution ouvrier. Une activité où nous avons souvent de petits chantiers et où l’on n’intègre peu de femmes. »

Bernard KRATZ