Pouvez-vous rappeler ce qu’est la SATT Conectus et comment cela fonctionne ?
Emmanuel Poteaux : Une SATT est une Société d’Accélération de Transfert de Technologies. Les SATT émanent du plan Investissements d’avenir lancé en 2012 pour relancer l’innovation et la compétitivité en France. Il en existe 13 en France. La SATT Conectus est la première à avoir été créée, dès 2012. Nous couvrons tout le territoire alsacien. Nous sommes une société privée, société par actions simplifiée, dont l’intégrité de l’actionnariat est public : BPI France, l’Université de Strasbourg et l’Université de Haute-Alsace, l’INSA, l’ENGEES, le CNRS et l’INSERM. Nous avons deux activité principales : nous identifions les innovations émanant des laboratoires publics et, dès lors que nous l’estimons pertinent, nous déposons un brevet ; nous transférons ce projet à une société déjà existante ou nous accompagnons la création d’une start-up qui l’exploitera.
Comment détectez-vous les innovations potentiellement transférables en projets industriels ?
E. P. : Nos collaborateurs, avec l’appui du Pôle Universitaire d’Innovation Alsace (PUIA) se rendent directement dans les laboratoires de recherche : ils discutent avec les directeurs et leurs équipes pour voir, si dans leurs recherches, certains peuvent correspondre à des besoins existant sur le marché et pour lesquels il n’y a pas de réponse.
Si je suis chercheur, comment cela se passe-t-il ?
E. P. : Une fois que nous avons identifié un projet potentiellement intéressant, nous le passons au crible d’une grille d’analyse reposant sur trois critères : quel est le rationnel scientifique de l’invention concernée, le marché est-il en attente de cette innovation, est-il possible de déposer un brevet sur cette innovation ? Si je peux répondre positivement à ces trois exigences, je vais me poser la question de la maturité de la technologie : un investisseur serait-il prêt à investir dans un tel projet. Notre objectif est donc de le faire monter en maturité avec le chercheur. Cela va durer entre 18 et 24 mois. Et ensuite, nous serons en mesure de transférer cette technologie. Soit nous la transférerons à une société déjà existante, soit nous la transférerons à une start-up spécialement créée à cet effet.
Et si je suis une entreprise déjà existante ? Puis-je venir vous voir pour savoir si vous avez connaissance d’un projet de recherche correspondant à ma problématique de développement ?
E. P. : Nous avons la possibilité d’établir un contrat de partenariat avec ces entreprises, qui nous permet de rechercher l’expert compétent sur tel ou tel sujet. Par ailleurs, les SATT travaillent en réseau : nous pouvons donc trouver des solutions répondant aux besoins d’une entreprise dans chacune des 13 SATT françaises.
La santé en tête
Dans quels domaines d’activité économique la SATT Conectus intervient-elle le plus ?
E. P. : Le domaine de la santé représente environ 60% de nos projets. Écotechnologies, robotique constituent également une part importante de notre activité.
Quel est le bilan de la SATT depuis sa création en 2012 ?
E. P. : Nous avons accompagné 161 projets en maturation, dont 1/3 ne vont pas jusqu’au bout. 48 start-up ont été créées. 216 innovations de rupture ont été transférées au monde socio-économique. Il faut bien être conscient que le transfert de technologie prend beaucoup de temps : entre la détection du projet de recherche et la mise à disposition du marché, cela peut durer 8 ans.
Les dernières années sont-elles fastes en Alsace ?
E. P. : Nous constatons une accélération du nombre de start-up, grâce notamment au soutien de BPI France, qui fait en sorte que la création d’une start-up soit le plus simple possible. La création du PUIA nous aide également beaucoup. Mais aujourd’hui, nous nous interrogeons beaucoup sur nos capacités de refinancement : en 2024, je n’ai accompagné que 6 nouveaux projets (au lieu de 13 par an jusqu’alors) faute de visibilité sur le refinancement.
Comment le PUIA contribue-t-il à votre activité ?
E. P. : Le PUIA a une force de frappe sur le territoire. L’Unistra aide à structurer tous les systèmes de recherche pour stimuler l’innovation alsacienne. Ils ont recruté 5 personnes, dont la mission est de se rendre dans les laboratoires afin de détecter les projets susceptibles de transfert de technologie. Ils viennent renforcer nos propres équipes. Il contribue aussi à l’acculturation des laboratoires à la question du transfert de technologies.
Budget en baisse de 15%
En novembre 2024, votre prédécesseur, Marc Gillmann, a publié un texte dans La Tribune dans lequel il s’inquiétait de l’avenir du financement des SATT. Où en est-on aujourd’hui ?
E. P. : Jusqu’en 2024, nous bénéficiions d’un financement quadriennal qui nous donnait donc une visibilité à moyen terme. Le problème c’est que ce système a aujourd’hui disparu : désormais nous recherchons notre financement annuellement sur le budget du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et auprès des collectivités territoriales et des Fonds européens. Bien sûr la crise des finances publiques ne nous aide pas. Nous venons seulement d’apprendre, fin juin, le montant des financements de l’État pour 2025. La baisse de notre budget est de 15% en un an. Compte tenu de la très longue durée de nos projets, cela est évidemment très problématique. En tout état de cause, nous allons devoir faire la même chose avec moins.
La question de votre autofinancement n’est plus à l’ordre du jour ?
E. P. : Non, ce sujet n’est plus à l’ordre du jour. En 13 ans, nous avons investi 50M € pour la création de 50 start-up en Alsace, qui ont elles-mêmes levé 550M € d’argent privé. C’est ça notre priorité. Si notre activité était rentable, cela se saurait et on n’aurait pas créé les SATT, il y a 13 ans. C’est bien parce que le privé n’était pas disposé à faire ce travail. Notre job c’est de faire de l’impact, créer de l’emploi sur le territoire. C’est une des conditions de notre souveraineté technologique.
Du quantique à la séparation des terres rares
Deux exemples de transferts de technologies réussis :
- Dans le domaine du quantique, QPerfect est une start-up créée en 2023, qui travaille sur un émulateur quantique : l’idée, à partir des ordinateurs actuels, est de simuler un ordinateur quantique qui n’existe pas encore. Le projet émane du laboratoire ISIS.
- Remedy est une start-up spécialisée dans la séparation des terres rares. Il s’agit, à partir de batteries des téléphones portables ou des voitures, ou bien de turbines d’éoliennes en fin de fonctionnement, de séparer les terres rares qu’elles contiennent et de les rendre réutilisables. Le procédé fonctionne, ils sont maintenant en quête d’investisseurs. Le projet est issu de l’IPCMS.
SATT Conectus en chiffres
Budget : environ 6M € par an
40 collaborateurs, dont 26 directement affectés au transfert de technologies
161 projets scientifiques innovants accompagnés depuis 2012
48 projets de start-up, qui ont elles-mêmes levé 554M € d’argent privé
3 615 contrats de partenariat signés entre les laboratoires publics alsaciens et des partenaires socio-économiques