Interview Paru le 10 février 2026
Michel Boni, Président de la Compagnie Régionale des Commissaires aux Comptes de Colmar

« Les entreprises ne savent plus sur quel pied danser »

La Compagnie Régionale des Commissaires aux Comptes de Colmar est aux premières loges pour observer la situation financière et comptable des entreprises alsaciennes. Nous faisons le point avec son président, Michel Boni, qui dresse également le bilan de l’activité de la Compagnie sur l’année 2025.

Michel Boni, Président de la Compagnie Régionale des Commissaires aux comptes de Colmar

 Pouvez-vous nous présenter la Compagnie Régionale des Commissaires aux Comptes (CRCC) de Colmar ?

Michel Boni : Nous représentons près de 350 commissaires aux comptes des deux départements alsaciens du Bas-Rhin et du Haut-Rhin. Nous sommes installés à Colmar, parce qu’initialement les CRCC étaient rattachées aux cours d’appel. Nous sommes le relais sur le territoire de la Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes (CNCC) et nous dépendons de la Haute Autorité de l’Audit (H2A). À la différence des experts-comptables, nous ne sommes pas rattachés au ministère de l’Économie mais au ministère de la Justice. La H2A organise le contrôle de notre profession et de la qualité de ses prestations. Peu de professionnels sont autant contrôlés que nous.

Mission légale

À quoi servent les commissaires aux comptes et qu’est-ce qui les différencie des experts-comptables ?

M. B. : Contrairement à l’expert-comptable, qui exerce une mission contractuelle, le commissaire aux comptes exerce une mission légale. Nous certifions la régularité et la sincérité des comptes de l’entreprise ou de l’association que nous contrôlons. Plus précisément, nous avons trois missions principales : la certification des comptes, éventuellement le lancement d’une procédure d’alerte visant à informer le tribunal de la possible défaillance de l’entité et enfin l’obligation de révélation de faits délictueux au Procureur de la République en cas de malversations dans l’entité. Nous sommes garants de la sincérité des informations financières et extra financières des entreprises. Nous engageons notre responsabilité pénale, civile et disciplinaire. Nous sommes un acteur indispensable de la confiance économique.

À partir de quel seuil, une entreprise ou une association doivent-elles faire appel à un commissaire aux comptes ?

M. B. : Pour les entreprises, la désignation d’un commissaire aux comptes est obligatoire à partir de 5 M€ de total bilan, 10 M€ de chiffre d’affaires et 50 salariés, dès lors que deux de ces trois seuils sont atteints. Les associations percevant plus de 153 K€ de subventions publiques (hors subventions européennes) doivent également nommer un commissaire aux comptes. Par ailleurs, n’importe quelle entité peut recourir volontairement aux services d’un commissaire aux comptes.

Quel bilan dressez-vous de votre activité en 2025 ?

M. B. : Lors de l’année dernière, la proximité, la formation et l’ancrage territorial de la CRCC ont guidé notre action. Sur la question de la proximité, nous avons pris contact avec les syndicats patronaux, afin de nous rapprocher de leurs mandants, mais aussi d’être mieux au fait des informations remontant du terrain : nous avons adhéré au MEDEF et à la CPME, ce qui nous permet de participer à leurs manifestations à l’occasion desquelles nous pouvons sensibiliser les entreprises sur les questions très actuelles de l’IA, de la durabilité et de la montée en puissance du reporting extra-financier. Même si les seuils d’obli­gation de ce dernier viennent d’être relevés par l’Union Européenne aux entreprises employant plus de 1 000 salariés et réalisant plus de 450 M€ de chiffre d’affaires. Ce qui n’empêche pas les entreprises de publier volontairement leurs éléments de durabilité, auxquels leurs clients et l’opinion publique en général sont de plus en plus attachés.

Qu’avez-vous initié en matière de formation ?

M. B. : La formation est un enjeu majeur pour notre profession. Un module de formation de plus de 90 heures sur la question de la dura­bilité a notamment été suivi par un tiers de nos mandants régionaux. Nous avons même créé un club durabilité, qui attire beaucoup de monde. Nous avons par ailleurs organisé des formations sur le droit local des associations. En fait, ces formations s’adressent surtout aux commissaires aux comptes indépendants. Notre rôle, c’est de mettre tout le monde au même niveau, que l’on exerce seul ou dans un grand cabinet.

Et l’ancrage territorial ?

M. B. : L’idée, c’est de faire mieux connaître notre métier par les entreprises et les associations mais aussi par l’ensemble de nos par­tenaires : je pense aux magistrats, ou aux collectivités territoriales. Notre métier est trop méconnu. Nous poursuivrons cet effort en 2026.

Rapport de durabilité

Vous exercez un contrôle croissant des entreprises sur leurs données extra financières. Pouvez-vous préciser votre action dans ce domaine ?

M. B. : Nous exerçons un rôle de certification du rapport de durabilité des entreprises. Il faut dire que sur ce sujet, nous sommes toujours dans une forme d’incertitude du côté de l’Union Européenne. Dans le cadre de la directive européenne sur la publication des informations des entreprises en matière de durabilité, les fameuses ESRS (European Sustainability Reporting Standards) ont certes été assouplies, mais rien n’est encore définitivement arrêté.

Finalement, vous êtes aux premières loges pour dresser la situation financière des entreprises. Comment se portent-elles ?

M. B. : Nous constatons une réelle fragilisation de la situation finan­cière des entreprises, en raison principalement de la grande période d’incertitude que nous vivons depuis de nombreux mois. Les entre­prises ne savent plus sur quel pied danser : doivent-elles investir ou pas, doivent-elles recruter ou pas. Cette mauvaise conjoncture est peut-être amplifiée en Alsace du fait de la présence de nombreuses entreprises allemandes, qui, face aux difficultés auxquelles elles sont elles aussi confrontées, ont tendance à rapatrier leurs activités de l’autre côté du Rhin. Les prévisions pour 2026 ne sont pas bonnes. Et nous, les commissaires aux comptes, nous redoutons une augmentation importante du nombre de procédures d’alerte. À ce sujet, je tiens à préciser auprès des entrepreneurs que nous pouvons leur apporter beaucoup plus qu’ils ne pensent grâce au déclenchement de la pro­cédure, notamment du fait de notre regard extérieur.

Rencontrez-vous des difficultés de recrutement dans vos métiers ? Et, si oui, que faites-vous pour y remédier ?

M. B. : Oui, ces difficultés auxquelles de nombreux secteurs écono­miques sont exposés ne nous échappent pas. Et nous multiplions les actions pour augmenter l’attractivité de nos métiers. Pour la jeune génération, un rapport de durabilité est peut-être plus enthousias­mant qu’un rapport financier, qui pouvait lui paraître rébarbatif. Nous intervenons dans les lycées, les écoles, les universités pour présenter nos métiers.

 

En chiffres

La CRCC de Colmar rassemble 350 commissaires aux comptes exer­çant dans près de 200 cabinets.

En 2024, ils ont exercé 5 600 mandats, dont 900 auprès d’associations.

Jean DE MISCAULT