Interview Paru hier
Christian Brethon, Président du MEDEF Grand Est

« Les entreprises servent une fois de plus de variable d’ajustement »

Les questions à poser au MEDEF ne manquent pas : CDI jeune, apprentissage, loi de finances, fiscalité des entreprises, santé des entreprises régionales… nous les avons posées à Christian Brethon, nouveau président du MEDEF Grand Est depuis le 13 janvier dernier.

Le Medef lance en ce début d’année l’idée d’un CDI jeune. De quoi s’agit-il ?

Christian Brethon : Quel est le constat ? Actuellement, le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans est de 9 %. 1,4 million de jeunes sont aujourd’hui sans emploi et sans formation. C’est assez catastrophique. Entre partenaires sociaux, nous nous réunissons régulièrement à l’occasion de séances de travail. Le CDI jeune fait partie d’une liste de sujets sur lesquels le MEDEF propose de travailler. Au-delà des nombreux dispositifs sociaux existants, nous considérons que le meilleur moyen de mettre les jeunes, notamment les moins diplômés d’entre eux et les plus éloignés du marché de l’emploi, sur la voie de la vie active, c’est l’entreprise. Du coup, la vraie question est celle de la formation de tous ces jeunes qui restent sur le bord du chemin. Notre sujet de réflexion est le suivant : comment sécuriser le parcours de ces jeunes en s’appuyant sur leur formation. Il pourrait s’agir d’un triptyque : un emploi, sous forme de CDI révocable tant par le jeune que par l’entreprise et une formation. Effectivement, c’est une sorte de donnant donnant.

Problème de formation

Donc, en fait, la France fait face à un problème de formation ?

C. B. : Tout à fait. Aujourd’hui, nous avons un réel souci de formation. Et l’apprentissage ne permet pas à lui seul de résoudre le problème.

Justement, pourquoi ne pas miser davantage sur l’apprentissage ? Et je m’adresse à l’ancien Compagnon du Devoir que vous avez été.

C. B. : Certes les réformes d’il y a quelques années ont permis d’atteindre le chiffre symbolique du million d’apprentis. Mais la forte croissance du nombre d’apprentis a surtout été obtenue grâce aux formations supérieures, mais finalement moins grâce aux formations dont les entreprises ont le plus besoin. En outre aujourd’hui, dans le Grand Est, 30 % des centres de formation sont en plan de sauvegarde, confrontés à la fois aux difficultés de recrutement rencontrées par les apprentis et au manque de financements. Dans le Grand Est, 5 000 jeunes se sont retrouvé sans contrat. Nous avons fait des propositions. D’abord, arrêtons de travailler en silo : la métallurgie travaille avec la métallurgie, la chimie travaille avec la chimie, et ainsi de suite. Or beaucoup de métiers sont recherchés dans plein de secteurs ; c’est, par exemple, le cas de l’informatique : cela concerne toutes les branches. Ensuite nous demandons que les entreprises soient mieux représentées dans les observatoires de la Région. Par ailleurs, nous proposons que les salariés les plus âgés et souvent les mieux expérimentés des entreprises puissent davantage intervenir dans les centres de formation. Cela permettrait de faire d’une pierre deux coups : maintenir en activité dans les entreprises les salariés en fin de carrière et renforcer le lien entre les centres de formation et les entreprises mais aussi entre les générations.

Il semble quand même qu’une des grandes inquiétudes de la jeunesse aujourd’hui, ce soit la précarité économique. Je pense notamment à la question de plus en plus cruciale de l’accès au logement. Le CDI jeune sur lequel vous réfléchissez ne risque-t-il pas d’augmenter cette précarité ?

C. B. : Oui mais en même temps, et je le constate au sein même de mon entreprise, le CDI ne semble plus être le Graal des jeunes, comme il l’était il y a une ou deux décennies. Aujourd’hui le concept d’emploi à vie ne correspond plus à ce que souhaitent de très nombreux jeunes. Ils sont de plus en plus nombreux à refuser le CDI, parce qu’ils veulent pouvoir changer d’entreprise. Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui le logement est devenu une des préoccupations majeures des jeunes comme de leurs aînés d’ailleurs. Mais sur ce sujet, les entreprises ne sont pas maîtres du jeu.

Sprint mondial

Quelle est la position du MEDEF sur la loi de finances tout juste adoptée par le Parlement ?

C. B. : Bien sûr, l’adoption du budget offre une forme de stabilité, dont les entreprises sont très demandeuses. C’est déjà ça. Mais d’un autre côté nous avons une fois de plus la très nette impression de servir de variable d’ajustement : quand les gouvernants ne savent pas où trouver de l’argent, ils frappent à la porte des entreprises. Le problème, c’est que nous, nous nous inscrivons sur le temps long. Or, dans le temps long, la première préoccupation de la France devrait être de regagner en compétitivité. Si on veut réindustrialiser, les entreprises doivent redevenir compétitives, mais aujourd’hui les gouvernants ne leur en donnent pas les moyens. En 2025, 70 000 entreprises ont déposé leur bilan, niveau jamais atteint depuis des années. Nous participons à un sprint mondial, et nous, on nous charge d’un sac à dos qu’on a rempli de pierres.

La loi de finances prolonge notamment la contribution exceptionnelle des grandes entreprises via l’impôt sur les sociétés. Cela vous met très en colère.

C. B. : En 2025, on nous avait dit que c’était pour un an. Maintenant on le reconduit en 2026. Nous sommes à peu près sûrs que cette contri­bution dite exceptionnelle sera à nouveau reconduite en 2027. Par ailleurs, on dit : cela ne concerne que les 300 plus grosses entreprises, elles peuvent payer. C’est complètement méconnaître le principe de la chaine des sous-traitants. Les grands groupes vont leur demander de baisser leurs prix. Finalement, c’est les petites entreprises qui seront les plus touchées.

En même temps, que proposez-vous pour réduire la dette publique ?

C. B. : Le MEDEF a fait de nombreuses propositions notamment pour réduire la dépense. Par ailleurs, j’ai récemment proposé au président de la Région Grand Est, Franck Leroy, de travailler sur un fonds régio­nal d’investissement qui aille chercher l’épargne privée. Celle-ci n’a jamais été aussi élevée. Mobiliser cette épargne, en en garantissant le capital via Bpifrance, en proposant une rémunération légèrement supérieure à celle du Livret A et en la fléchant sur des entreprises ré­gionales devrait être attractif. J’espère que cela va pouvoir se mettre en place rapidement.

Finalement, comment se portent les entreprises du Grand Est en ce début d’année 2026 ?

C. B. : C’est compliqué. Aujourd’hui les plus grandes inquiétudes portent sur les carnets de commande qui sont vides. Le taux d’activité des en­treprises est aujourd’hui très préoccupant. Et on commence à en voir deux effets très tangibles : d’une part les trésoreries des entreprises deviennent exsangues, d’autre part le taux de chômage remonte.

Jean de MISCAULT