- Finalement ces hôtels littéraires, c’est un peu l’œuvre de votre vie ?
- Jacques Letertre : « À la fin du système, oui. J’ai des hôtels depuis longtemps. Chaque hôtel littéraire est un bébé. Je ne fais que des auteurs que j’aime vraiment. Il y a des écrivains auxquels je ne consacrerai pas d’hôtel. »
- Lesquels ?
- J.L. : « Il y en a. C’est difficile de le faire sur des auteurs vivants, parce qu’ils ont leur mot à dire, voire c’est compliqué à faire pour des auteurs qui ne sont pas dans le domaine public. Il y a des ayants-droits qui peuvent poser des questions, c’est un coût. Proust est dans le domaine public depuis une vingtaine d’années. En France, c’est 70 ans. »
- Vous êtes associé à Best Western ?
- J.L. : « Best Western est à la fois une de mes centrales de réservation, et une centrale d’achat. C’est pratique. Dans mon groupe, j’ai une douzaine d’autres hôtels, Best Western en possède 400. Quand il achète du matériel, c’est pour 400 établissements. Les prix ne sont pas les mêmes. C’est une vraie utilité. »
Les blogueurs indiens
- Et la fréquentation de vos hôtels ?
- J.L. : « Nous faisons en moyenne 10% de plus de fréquentation que d’autres hôtels du même type (ndlr : hôtel 4 étoiles) dans la même zone. C’est le côté littéraire. Pour les clients normaux : on est près de la gare Saint-Lazare. C’est le plus grand nombre, la masse. Et puis il y a les fanatiques de Proust. Il y en a. Comme la Proust Gesellschaft allemande qui draine des fans de toute l’Allemagne. Il y a autant de membres dans cette société qu’aux Amis de Proust en France. Le président de cette association allemande est à Cologne : Reiner Speck, il possède une collection proustienne gigantesque. Vous avez des blogueurs indiens qui sont venus ici pendant une semaine, vous avez une Américaine extraordinaire qui se fait appeler Marcelita Swann, qui parle du moindre événement sur Proust qui se passe ici, ce qui draine beaucoup d’Américains au Swann. »
- Et au-delà de Proust, pour vos autres hôtels littéraires ?
- J.L. : « Il y a les passionnés de Proust, mais il y a aussi les intéressés par la littérature. Vous pouvez avoir envie d’apprendre quelque chose. C’est à ça que servent nos hôtels. En fait, nous faisons des hôtels quatre étoiles. Il n’y en a pas en bord de mer, ni à la montagne. Ils sont au centre-ville, et la ville concernée a un lien fort avec l’auteur.»
« Énarque… personne n’est parfait »
- Vous avez un parcours d’énarque ?
- J.L. : « Personne n’est parfait. Je suis sorti au ministère des Finances, j’étais à la direction du Trésor. J’ai été président de banque. J’ai dirigé des groupes dans l’agroalimentaire. Dès cette époque-là, j’ai acheté mon premier hôtel en 1988. Nous sommes un groupe familial, chaque hôtel est une opération coûteuse. J’ai plein d’écrivains auxquels j’aimerais consacrer un hôtel. On ne peut en faire qu’un tous les trois ans. Le prochain sera dédié à George Sand, à Bordeaux. Elle naît comme écrivain à Bordeaux où elle y rencontre le premier grand amour de sa vie, Aurélien de Sèze, avec lequel elle aura une histoire passionnée, mais platonique. C’est une ville qui a compté dans sa vie. J’aimerais tellement faire un Hôtel Colette. Mais je n’ai pas trouvé d’endroit… Je souhaiterai également faire un hôtel Baudelaire. »
- Comment les gens, vos clients, appréhendent vos hôtels ?
- J.L. : « L’hôtellerie comme toute industrie a connu des évolutions spectaculaires. Jusqu’à l’an 2000, les gens voulaient des conditions de confort standard, partout les mêmes, où qu’ils soient. C’est la période Hilton. À partir de 2010, les boutiques-hôtels commencent à émerger. Les gens veulent vivre des expériences, connaître quelque chose d’autre. D’emblée pour nous, la littérature, le sujet qui me tenait le plus à coeur, s’est imposée. C’est un moyen de mélanger une passion et une activité professionnelle. Économiquement avec le passage en hôtel littéraire, pour le Swann par exemple, on a fait 40% de chiffre d’affaires supplémentaire l’année qui a suivi. On a changé de clientèle. C’était une clientèle beaucoup plus étrangère. »
« Des fans complets de Flaubert ou de Proust »
- La littérature française fait recette à l’étranger ?
- J.L. : « Pour beaucoup d’étrangers, la France est un pays de littérature, le pays qui a donné le plus de prix Nobel de littérature. Et pas d’économie, ça se saurait. Vous n’imaginez pas le nombre d’associations de proustiens dans le monde, de chaires universitaires qui sont consacrées à Proust, Flaubert ou Rimbaud. Au Japon j’ai rencontré des spécialistes de Flaubert et de Proust qui sont des fans absolus, complets. Pour le Swann, j’avais l’hôtel depuis une quinzaine d’années. On l’a transformé en hôtel littéraire. On a fixé des règles : une bibliothèque d’au moins 500 livres, dans toutes les langues. Il faut toute une série d’objets, d’oeuvres d’art, relatifs à l’auteur, des exemplaires d’éditions originales. Elles sont protégées. Des fac-similés de manuscrits dont j’ai une collection assez connue. L’hôtel doit devenir un lieu de vie littéraire. Nous sensibilisons notre personnel aux livres. Chez nous, les gens ont le sentiment de vendre autre chose que la chambre d’hôtel. Nous fidélisons ainsi notre personnel. Nous employons dans l’ensemble de nos hôtels quelque 200 personnes. »
- Vous êtes une entreprise à mission ? Vous avez aussi le souci de l’environnement ?
- J.L. : « Tout à fait. Cela implique de notre part qu’on participe à des opérations de mécénat. Nos livres sont prêtés à des expositions, on a des tableaux prêtés dans des musées. Pour l’environnement nous avons développé la dimension RSE, qui compte presque plus vis-à-vis de notre personnel. Il faut que les gens soient fiers de participer à des opérations de mécénat. Pendant le covid, on a été les premiers avec la BPI, à mettre en place des mécanismes d’économies d’énergie. On l’a fait avec l’aide de l’Ademe et de la BPI. »
« Je suis insomniaque »
- Vous avez continué à lire pendant cette période de gestion des hôtels ?
- J.L. : « Je suis un insomniaque, je lis tout le temps. Il y a une période de ma vie où je lisais un livre par jour. J’ai plusieurs maisons remplies de livres. Je suis ce que Stendhal appelait un liseur… »
- Le Goncourt est sorti ces jours-ci ?
- J.L. : « À ce sujet, lors du Livre sur la Place à Nancy, en septembre dernier, les gens du Goncourt étaient dans mon hôtel, le Stendhal. C’est un bel endroit, j’en suis tombé amoureux. C’est le prolongement de la cathédrale. Nous l’avons acheté il y a trois ans et demi. Avec mon fils, qui est mon associé depuis le début, on a aimé cet endroit. On s’est posé la question : quel écrivain ? J’ai une passion pour Stendhal, en particulier Lucien Leuwen. La manière dont il décrit la vie de province, à Nancy, la carrière militaire. Je suis un ancien officier de cavalerie… j’aime tout là-dedans. Stendhal plaît, c’est le grand romancier à la française. Mon préféré des préférés de Stendhal c’est La Chartreuse, je n’allais pas ouvrir un hôtel littéraire à Parme. Je n’en ouvre pas à l’étranger. »
« Faire un hôtel Baudelaire »
- Comment faites-vous ? Vous équilibrez votre goût de la littérature et la gestion des hôtels ?
- J.L. : « Oui, sinon je ne le ferai pas. On est dans un univers capitaliste, où il faut de la rentabilité. J’ai dirigé des groupes cotés en bourse. Je ne veux plus devoir dépendre d’un conseil d’administration, d’un cours de bourse. Plus jamais. Là, le capital est réparti entre mon fils et moi, point. Les décisions se prennent à deux. Sachez que nous organisons quelque 200 événements par an, entre la présentation de livres, de revues : cette semaine c’était la revue Europe, très ancienne, dans un numéro spécial Colette. On a fait la soirée ici au Swann. On a aussi fait une soirée de reliures. Cela peut-être les graveurs. La Compagnie typographique qui défend les caractères d’imprimerie à l’ancienne, se réunit ici. »
- Vous ne lisez pas vos livres sur une tablette ?
- J.L. : « Non, sauf le journal. J’aime le papier. C’est pire que ça, j’aime le contact du cuir dans le fond de la main, quand c’est un livre qui est relié. J’aime l’odeur d’une bibliothèque. J’ai deux appartements, un où je vis et un où sont mes livres. »
- Il y en a beaucoup ?
- J.L. : « Il y en a. Quelqu’un me demande, vous avez combien de livres dans votre bibliothèque ? Je réponds, comme dans Le Guépard pour le nombre de pièces du palais : une bibliothèque dont on peut dire le nombre de livres, n’est pas une bibliothèque. »
- Vous êtes une sommité, une référence en littérature ?
- J.L. : « Je ne sais pas. C’est un bonheur de faire partager sa passion. Parmi les moments les plus heureux de la vie, quand vous avez un ami cher auquel vous prêtez un livre, et qui vous le rend en disant, génial ce que tu m’as fait découvrir : un livre qu’on vous rend avec une émotion que vous avez pu faire partager, c’est fondamental. J’ai beaucoup utilisé ma collection de manuscrits pour faire ressortir des livres qui n’avaient jamais été édités, mais pas sous cette forme. Je prends l’exemple de la correspondance de Proust avec son ami Horace Finaly, à l’époque patron de la Banque de Paris et des Pays-Bas, une correspondance totalement inconnue. Gallimard a accepté de l’éditer dans sa collection Blanche. C’est plein de choses passionnantes. Je l’avais dans le secret de ma bibliothèque depuis des années. »
Voir www.hotelslitteraires.fr