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Interview Paru hier

Charles-Antoine Hosseini, Président de l’Union des Jeunes Avocats Strasbourg-Saverne

L’engagement au service de la nouvelle génération d’avocats

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a conduit à la présidence de l’Union des Jeunes Avocats (UJA) Strasbourg-Saverne ?

Je suis d’origine alsacienne et j’ai effectué mon cycle universitaire entre Mulhouse et Strasbourg, où j’ai obtenu un Master 2 en droit social. J’ai prêté serment en janvier 2015 à la cour d’appel de Colmar. Après huit années de collaboration au sein d’un grand cabinet strasbourgeois, je me suis installé à titre individuel le 1er janvier 2023.

Mon engagement à l’UJA a débuté en 2016. Je suis entré directement au comité comme trésorier adjoint, un peu par l’intermédiaire de ma compagne, Anne Gangloff. Elle participait à la ‘Revue’, ce spectacle satirique où l’on rit de la justice et de nos travers, et elle m’a fait entrer au comité car ils cherchaient un trésorier. Puis j’ai occupé les fonctions de trésorier et de vice-président. Comme j’ai toujours été volontaire, j’ai accepté sans trop savoir où cela me mènerait !

J’ai finalement passé dix ans au comité, en étant longtemps vice-président sans forcément viser la tête de l’association.

Aujourd’hui, après dix ans d’implication, j’en suis le président. Après avoir vu défiler plusieurs générations de présidents, j’ai eu envie de rendre ce qu’on m’avait transmis. Je vois mon mandat comme une présidence de transition destinée à préparer la génération suivante.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore l’UJA Strasbourg-Saverne : Pourquoi l’UJA Strasbourg- Saverne ? Comment définiriez-vous votre mission principale auprès des jeunes confrères du Barreau ?

Fondée en 1947, l’UJA Strasbourg-Saverne est une institution historique du Barreau alsacien (comptant parmi ses anciens présidents Marcel Rudloff). Initialement centrée sur Strasbourg, elle s’est élargie pour inclure le Barreau de Saverne, créant ainsi une synergie entre le plus grand Barreau du Grand Est (plus de 1 000 avocats) et une structure plus modeste. Bien que l’adhésion ne soit pas obligatoire, l’association regroupe chaque année entre 60 et 80 membres actifs, tout en conservant un large réseau de sympathisants et d’anciens membres qui se mobilisent lors des moments clés.

Notre association a pour vocation première de resserrer les liens entre les confrères et de permettre aux nouveaux arrivants de s’insérer dans la profession. Elle brise l’isolement en créant des ponts entre les différentes promotions, bien au-delà du cadre strict du cabinet.

Elle est également un interlocuteur de proximité pour les jeunes col­laborateurs par son rôle de conseil et de soutien «hors cadre». Elle peut aussi donner des renseignements déontologiques en répondant à des questions concrètes comme la gestion des congés ou certaines obligations contractuelles mal définies parfois dans les contrats. Bien entendu, les conseils sont apportés à tous les confrères, qu’ils soient à jour de leur cotisation ou non.

Ainsi, contrairement au Bâtonnier, qui a un rôle de chef et d’arbitre officiel, l’UJA offre un espace de parole moins formel et plus neutre. Les jeunes avocats osent y poser des questions qu’ils n’adresseraient pas forcément à leur hiérarchie ou à l’Ordre.

Enfin, l’UJA ne se contente pas d’informer ; elle agit pour l’avenir de la profession. Elle peut être force de proposition afin d’anticiper les problématiques liées au développement de l’activité (recrutement, management). Elle a un rôle de représentation politique. En tant que syndicat, l’UJA porte des candidats au Conseil de l’Ordre pour peser sur les décisions institutionnelles et défendre spécifiquement les intérêts des jeunes avocats.

Vous êtes inscrit au Barreau depuis janvier 2015 ? Avez-vous constaté des changements dans l’intégration des nouveaux avocats ? Voyez-vous des évolutions dans les motivations des nouveaux avocats ?

L’intégration des jeunes avocats a évolué, notamment pour la géné­ration ayant suivi sa formation à distance durant la pandémie. De ce fait, leur rapport au collectif est un peu différent. On observe une plus grande retenue à aller physiquement vers leurs pairs.

Un autre point important est la demande de télétravail qui est de­venue centrale. Si le métier permettait déjà une certaine mobilité technique, les nouveaux arrivants exigent désormais un cadre formel (jours fixes), là où les anciens privilégiaient une flexibilité naturelle basée sur l’activité.

Enfin, afin de gérer l’équilibre entre vie professionnel et vie per­sonnelle, la collaboration n’est plus perçue comme une présence obligatoire durant les heures de bureau, mais comme une recherche d’effectivité de travail.

Un autre élément à prendre en compte est que le marché de l’emploi s’est inversé. La relation entre cabinets et collaborateurs s’est totale­ment modifiée en dix ans. En effet, en 2015, le marché était saturé. Les jeunes diplômés peinaient à trouver une collaboration, même après des stages prestigieux. Aujourd’hui, les cabinets font face à une pénurie de collaborateurs. Cela permet aux jeunes d’être plus exigeants en matière de rétrocessions d’honoraires ou d’amélioration des conditions sociales.

Si les motivations profondes restent liées à la vocation, elles s’ac­compagnent d’un pragmatisme nouveau. Il y a une désacralisation de l’échec. Contrairement aux générations précédentes qui vivaient l’arrêt de la profession comme un échec personnel, les jeunes sont plus lucides. Ils intègrent l’idée que le métier est difficile (concurrence, charges, impact sur la vie privée) et n’hésitent plus à se reconvertir en entreprise ou dans la fonction publique.

Comme je l’évoquais précédemment, le manque d’attrait pour les premières années de collaboration, jugées rudes et exigeantes en termes d’apprentissage, pousse de nombreux jeunes vers l’installation immédiate ou l’abandon de la robe avant 10 ans de Barreau.

Bien que la profession se féminise, des disparités de revenus persistent. Celles-ci sont souvent liées à la difficulté de concilier les exigences du métier avec l’espace familial, une charge qui pèse encore majoritai­rement sur les femmes.

En matière de collaboration, le système de la rétrocession fixe reste la norme. Le cabinet fournit les moyens matériels (bureau, dossiers) et l’avocat apporte sa force de travail. Cependant, ce modèle est mis à l’épreuve par de nouvelles attentes de rentabilité et de bien-être.

Le Barreau de Strasbourg est un grand Barreau. Celui de Saverne est plus petit. Quel accompagnement spécifique proposez-vous aux stagiaires et aux jeunes installés pour faciliter leur intégration ? Voyez-vous des différences entre les 2 Barreaux en ce qui concerne le suivi des jeunes avocats ?

Il est vrai que le Barreau de Saverne se distingue par sa taille (envi­ron 30 avocats), ce qui engendre des dynamiques particulières. Il y a tout d’abord une pression financière accrue. Étant peu nombreux pour supporter les charges de fonctionnement obligatoires (person­nel administratif, gestion de la CARPA), les cotisations ordinales y sont proportionnellement élevées. Pour compenser ces charges, les jeunes installés bénéficient d’un accès rapide à un chiffre d’affaires. La rareté des effectifs oblige la quasi-totalité des avocats à assurer les permanences, garantissant ainsi une activité immédiate aux nou­veaux arrivants. En raison de leur nombre réduit, les liens se créent plus facilement.

À Strasbourg, l’enjeu est de créer du lien au sein d’un grand Barreau pour éviter l’isolement des jeunes confrères. Tout d’abord par un accompagnement pratique et financier. En effet, des partenariats permettent d’organiser des formations sur l’installation, abordant des questions concrètes comme le choix d’une banque par exemple.

L’organisation de soirées d’intégration informelles vise aussi à créer un réseau de soutien dès la prestation de serment. Un effort particulier est fait pour briser la hiérarchie entre anciens et nouveaux. L’usage du tutoiement et l’abandon du titre de «Maître» dans les échanges confraternels sont encouragés pour valoriser les nouveaux arrivants.

Ainsi, au-delà de l’accueil, l’objectif final est de favoriser la fluidité des échanges. Une bonne intégration permet de rompre l’isolement face aux difficultés techniques et de développer un climat de confiance mutuelle qui facilite la résolution des dossiers (notamment en droit de la famille) et évite les pratiques déloyales entre confrères.

Quel est le bilan pour l’année 2025. Quelle réalisation phare illustre le mieux l’engagement de votre association ? Quelles avancées concrètes avez-vous portées récemment pour les jeunes avocats de la région ?

L’année 2025 marque une étape importante pour notre association, illustrée par une double réussite. Tout d’abord, la défense pragmatique des conditions de vie des jeunes avocats et le maintien de la cohésion et du rayonnement du Barreau à travers ses traditions.

Notre action la plus marquante cette année a été d’obtenir une aug­mentation significative des seuils de rétrocessions minimales auprès du Conseil de l’Ordre. Face à l’augmentation du coût de la vie à Strasbourg, nous avons présenté un dossier rigoureux de six pages démontrant qu’un «reste à vivre» de 1 500 € (après charges) est insuffisant pour débuter sereinement dans la profession.

Cette demande, portée par l’UJA, a été votée à une très large majorité par le Conseil de l’Ordre. Elle garantit désormais aux collaborateurs de 1ère et 2ème année une base de rémunération plus protectrice. Ce travail a dépassé les frontières de notre Barreau. En partageant notre méthodologie et nos arguments avec l’UJA d’Aix-en-Provence, nous avons permis à nos confrères sudistes d’obtenir des avancées simi­laires, confirmant notre rôle de moteur au sein du réseau national.

L’engagement de l’association s’est également illustré par l’organi­sation de la traditionnelle ‘’Revue’’, un spectacle qui a réuni plus de 450 spectateurs le 22 novembre dernier. Une quinzaine de confrères se sont investis bénévolement pendant plusieurs mois, à raison d’une à deux répétitions par semaine, pour faire vivre cette institution. Au-delà de l’aspect artistique, ce succès témoigne de la vitalité de notre association et de sa capacité à fédérer les générations d’avocats autour d’un projet commun, renforçant les liens au sein du Barreau.

Quels sont les grands chantiers de l’UJA pour 2026 ? Y a-t-il des événements ou des réformes sur lesquels vous travaillez particulièrement ?

L’objectif majeur est de renforcer l’attractivité du statut de collabo­rateur et d’unifier les pratiques de gestion des ressources humaines au sein des cabinets. En ce qui concerne la qualité de vie, il s’agit de la proposition de passage de 5 à 6 semaines de congés pour les col­laborateurs. Dans le domaine du management, nous souhaitons une réforme du règlement intérieur pour mieux encadrer l’entretien annuel. L’idée est d’imposer un formalisme (préavis, période de préparation écrite) pour sortir des discussions informelles «entre deux portes» et permettre un réel bilan sur le contrat et les conditions de travail.

De manière plus large, la Fédération nationale des unions de jeunes avocats assure un rôle de «vigie» législative pour réagir aux réformes impactant l’accès à la justice. Elle reste attentive face aux projets visant à supprimer l’appel pour certains litiges (notamment ceux inférieurs à 10 000 euros), ce qui est perçu comme une régression des droits de la défense.

Actuellement, un point de tension concerne l’extension de la confi­dentialité aux juristes d’entreprise. Pour l’UJA, il s’agit de s’opposer à ce que les juristes (salariés de l’entreprise) bénéficient du même secret que l’avocat. Pour la profession, cela risque de créer des «zones d’ombre» opaques lors des enquêtes. L’enjeu est aussi concurrentiel. L’indépendance de l’avocat est présentée comme la seule garantie réelle de confidentialité pour le client. Ouvrir ce privilège aux juristes reviendrait, selon l’UJA, à fragiliser l’attractivité de la profession d’avocat et à perdre un monopole protecteur pour le justiciable.

En matière d’innovation, comment l’association aide-t-elle les jeunes avocats à s’adapter aux mutations technologiques, comme l’IA générative par exemple ? Que pensez-vous de ces nouveaux outils ? Sont-ils pour vous des opportunités ou des menaces ?

Les évolutions technologiques, comme l’IA générative par exemple risquent de créer un «trou générationnel». Je m’explique. Historiquement, les jeunes collaborateurs se forment en effectuant des recherches de jurisprudence et des synthèses. Si l’IA remplace ce travail, la valeur ajoutée immédiate du junior disparaît. Et si les cabinets ne recrutent plus de juniors parce que l’IA est plus productive à court terme, la profession ne pourra plus former les futurs «seniors» expérimentés.

Un autre point important est que si l’IA est un outil de productivité puissant, elle risque d’imposer des investissements plus lourds car l’accès aux meilleurs outils sera coûteux, créant une dépendance envers des éditeurs (souvent non européens).

Il peut également y avoir une perte de souveraineté. En effet, l’avocat pourrait perdre son indépendance intellectuelle et technique au profit de logiciels propriétaires étrangers.

Même si l’IA est un outil de traitement de données performant, il reste un outil et il a ses limites. Dans des domaines comme le droit du travail ou de la famille, l’aspect relationnel et le besoin d’être rassuré par un humain restent essentiels.

Enfin, il faut noter que l’IA s’appuie sur l’existant. Elle risque de figer la jurisprudence en reproduisant le passé, là où l’avocat doit parfois faire preuve de «force créative» pour faire évoluer le droit.

Deux lignes rouges ne doivent pas être franchies. En premier lieu, ce que l’on nomme la Justice Prédictive. Il faut refuser catégoriquement de voir des magistrats remplacés par des algorithmes, ce serait «ter­rible» pour l’équité.

Le second point important concerne la confidentialité. L’exemple du litige avec Google Drive illustre le conflit majeur entre les outils technologiques (soumis à des conditions générales intrusives) et le secret professionnel de l’avocat. Le scan automatisé des données par les IA menace directement le socle de la déontologie.

L’UJA est rattachée à la FNUJA, qui porte la Charte internationale des droits du jeune avocat. Ce texte est-il nécessaire dans un pays comme la France ?

L’utilité première de cette charte n’est pas de créer de nouvelles obli­gations en France, mais de servir de modèle de référence à l’échelle internationale. La charte est conçue comme un instrument de ‘’soft law’’ destiné principalement aux Barreaux francophones (notamment en Afrique) où les droits des jeunes avocats ne sont pas encore systé­matiquement actés ou structurés. Elle offre une base de négociation et des pistes concrètes sur la formation, l’entraide et la solidarité pour des ordres qui souhaitent moderniser leurs structures.

Pour un Barreau français, les principes de la charte découlent déjà du Règlement Intérieur National ou des règlements locaux, qui sont parfois même plus protecteurs. Si le texte n’apporte pas de révolution juridique interne, la signature par des Barreaux prestigieux (Strasbourg, Paris, Lille) est cruciale. Elle donne du crédit et de la valeur à l’acte, permettant d’entraîner d’autres Barreaux internationaux dans cette démarche de protection.

Bien que les droits soient acquis, il est parfois utile de signer ce type de document pour ne pas «oublier» les principes fondamentaux d’exercice et de confraternité, même dans un système déjà bien régulé.

La Charte est moins un outil de régulation pour la France, où les droits sont déjà acquis, qu’un acte de solidarité internationale visant à donner de la crédibilité à un standard de protection pour les jeunes avocats dans le monde francophone.

La Rédaction