- Les Affiches d’Alsace et de Lorraine : Un pôle de compétitivité, c’est inédit dans les travaux publics ?
- Thierry Ledrich : « Un pôle de compétitivité c’est un mode de fonctionnement qui a été créé il y une vingtaine d’années. L’idée étant de permettre d’accompagner ses adhérents dans le développement de projets innovants, de trouver les bons partenaires, de favoriser leur accès aux financements publics, de mettre en place des démonstrateurs et de promouvoir une idée jusqu’à la mise sur le marché. C’est le principe d’un pôle de compétitivité. »
- Comment est-il né dans les TP ?
- Th.L. : « Il en existe environ 55 en France. Et régulièrement il y a des appels à projets qui sont faits par l’État. On n’avait jamais eu l’occasion de se lancer dans un pôle de ce type. On a eu la première occasion en 2022. On a proposé la création de ce pôle avec des morceaux qui existaient déjà, des clusters : Ecorse-TP soutenu par la Région Bourgogne-Franche-Comté, Indura Infrastructures durables soutenu par la Région Auvergne-Rhône-Alpes et l’Irex, Institut pour la recherche appliquée et d’expérimentation en génie civil en Île de France. Contre toute attente, ça a marché. Le pôle de compétitivité spécifique dédié aux infrastructures était créé. »
Une quarantaine de projets en cours
- Quelle est sa vocation ?
- Th.L. : « Il a quatre missions. Il s’engage dans quatre enjeux : concevoir, construire pour exploiter des infrastructures bas carbones, les penser pour pouvoir en avoir un usage décarboné, intégrer tout ce qui est numérique et digital dans toutes les infrastructures pour qu’elles soient connectées, les faire évoluer dans le cadre de la transition écologique afin qu’elles assurent la résilience des territoires. Et ça a bien démarré. »
- Des projets ont abouti ?
- Th.L. : « Il y a au moins une quarantaine de projets qui tournent depuis sa création. Une nouvelle instrumentalisation sur les ouvrages d’art pour voir et suivre comment ils vieillissent, s’il y a des fissures dans le béton. La réduction du risque de la mise en oeuvre des parois qu’on descend dans le sol pour faire des fondations, on réfléchit sur des nouvelles méthodes de construction. On est dans des choses et des applications très concrètes. Quand on fait des pieux forés, on consomme plus de béton. Alors on met des chaussettes pour en couler moins. L’utilisation de l’IA, l’intelligence artificielle pour prédire la chute des blocs rocheux en montagne au bord des routes. La valorisation des déchets minéraux. On a mis au point un procédé : vous prenez de la terre stérile ou des déblais inertes, vous y ajoutez de la matière organique, vous laissez maturer pendant un an, et vous avez de la terre végétale. Valoriser des déchets inertes afin de pouvoir les utiliser autrement qu’en remblaiement de carrière. Faire des tests de solutions contre la surchauffe urbaine, pour réduire ces îlots de chaleur, en mettant des arbres, de la pelouse, on expérimente des solutions pour abaisser la température localement, améliorer l’humidité de l’air. »
« Des projets de long terme »
- On n’est pas vraiment avec ces exemples dans de la grande innovation ?
- Th.L. : « Il y a plus remarquable : les ouvrages hydrauliques qui sont en remblais, les digues. On entend régulièrement parler des problèmes d’entretien des digues. Aujourd’hui on a découvert qu’on peut injecter dans le sol des bactéries, elles bouchent les trous et ça contribue à la solidité de la digue. Il y a là tout un éventail de projets. Et ça part de presque rien : quelqu’un a une idée. Il passe par le cluster, qui lui trouve des partenaires, des intervenants, des universitaires et au bout d’un certain temps, tout ce beau monde lance un démonstrateur. C’est en fait l’aboutissement de ce projet autour de la terre végétale. Attention, à notre échelle ce sont aussi parfois des projets de long terme, qui peuvent s’étaler sur dix ans. Dans les TP, il faut du temps, il faut tester, mettre en oeuvre. »
« Les moins habituées à la recherche sont les entreprises »
- Et le pôle a obtenu une labellisation ?
- Th.L. : « Quand on a vu que ça marchait, au bout de trois ans, on a dû renouveler notre habilitation. On vient de l’obtenir fin 2025 au niveau national. On s’est dit qu’il serait bon de le déployer sur le reste du territoire national. J’ai levé le doigt. J’ai travaillé sur la Lorraine. Je me suis rapproché de l’Université de Lorraine, du CEREMA qui accompagne les collectivités dans leurs projets d’aménagement. Ils étaient tous intéressés, j’ai convaincu Infra2050 de créer cette antenne locale en Lorraine. On a fait ce lancement le 4 février dernier dans les locaux du conseil régional à Metz. La Région Grand Est a confirmé son soutien financier. L’Université de Lorraine, le Cerema, la DREAL sont avec nous. Curieusement ceux qui ont le plus de mal à comprendre, et sont le moins habitués à la recherche, ce sont les entreprises. Elles ont la tête dans le guidon au quotidien, estimant qu’elles ne sauraient pas gérer des projets de recherche sur le long terme. On leur dit : vous avez raison, vous ne saurez pas les gérer seule, faites-nous part de votre projet, on va trouver des gens, avec Infra2050 pour vous accompagner. Ils vont mettre en relation des partenaires pour monter un projet collaboratif. Tout est possible. C’est à l’apporteur d’idées de choisir le modèle qu’il veut retenir. »
« Dans le Grand Est, le traitement des friches »
- Au sein des universités, des laboratoires, existent-ils des compétences dédiées aux TP ?
- Th.L. : « Tout à fait. Prenez ce projet mené par l’Université de Lorraine : l’agro-minage, utiliser des plantes pour capter par les racines des métaux lourds, des polluants. Cela permet de dépolluer les sols à terme, afin qu’on puisse ensuite y construire quelque chose. Pour la création de l’antenne locale, il nous fallait trouver des sujets pour lesquels on apporte un plus. Dans le Grand Est, nous avons développé un sujet bien présent dans la région, le traitement des friches industrielles et militaires, avec un potentiel assez conséquent. L’autre volet intéressant est celui sur lequel a beaucoup travaillé le Cerema, le plan national Pont, créé à la suite de l’effondrement du pont de Gênes, pour faire un bilan de l’état patrimonial des ponts dans le pays. De nombreuses communes ont été auditées sur le sujet. Et près de 25% des ponts nécessitent des travaux, dont 8 à 9% pour des travaux à réaliser en urgence. Tout ce qui a trait à ces travaux fait l’objet d’une approche collaborative des acteurs. Toutes ces questions sont mises sur la table. »
L’antenne lorraine basée à Metz
- Quel est l’objectif de cette antenne lorraine d’Infra2050 ?
- Th.L. : « Justement le but de cette antenne serait de créer trois ou quatre projets par an. Maintenant qu’on a vérifié en février l’appétit de tout le monde, que les gens ont confirmé leur engagement, on est en phase de mise en place. Infra2050 est en train de recruter quelqu’un qui sera l’animateur. Il sera basé à Metz. On espère qu’il sera opérationnel d’ici l’été, pour lancer cette antenne. J’ai promu cette idée à l’échelle lorraine. Mais comme je suis actuellement président de la Fédération Grand Est des TP, je vais essayer de l’élargir très rapidement afin qu’on ne parle plus que de l’antenne Grand Est d’Infra2050. »
- Les projets doivent émaner de qui ? Des entreprises ?
- Th.L. : « Cela peut fort bien venir des entreprises, mais également des laboratoires, de l’Université de Lorraine par exemple qui s’appuie sur de nombreux labos. De fait, un laboratoire peut très bien venir avec une idée pour laquelle il cherche une entreprise afin de la mettre en application. Il y a également des écoles : les Arts et métiers, CentraleSupelec. N’oublions pas les maîtres d’ouvrage. L’exemple de l’ouvrage d’art sur l’autoroute A31, entre Metz et Nancy à la hauteur de Dieulouard. En reconstruire un neuf étant impossible, Demathieu & Bard a cherché une solution pour le rénover. Et l’entreprise l’a fait avec des dalles en métal avec un peu de béton dessus, des dalles orthotropes, avec du béton BFUP, béton fibré ultra performant qui existe depuis longtemps. On l’a mis en oeuvre avec le Cerema. On l’a fait en-dehors d’Infra2050. »
Convaincre les entreprises
- Comment l’entreprise peut-elle se lancer dans un projet de recherche ?
- Th.L. : « Il existe des entreprises qui utilisent le Crédit Impôt recherche, qu’elles mettent en place elles-mêmes avec leur expert-comptable. Et cela permet de couvrir une partie des projets. C’est le cas de grosses entreprises disposant d’une direction technique, et engagées dans des projets qui leurs sont propres. Au milieu, les PME ou ETI, qui n’ont pas forcément les moyens ni les équipes pour le faire, elles peuvent désormais s’appuyer sur le pôle afin de faire aboutir des projets innovants. Cela va ainsi permettre d’augmenter le volume de la recherche et de l’innovation dans notre activité. L’objectif du PIB français est d’avoir 3% du PIB investi dans la recherche, tous secteurs d’activités confondus. On peut espérer plus de recherche dans les TP, que cela permette de construire mieux pour moins cher, que cela renforce notre compétitivité. N’oublions pas que les Travaux publics ont un chiffre d’affaires plus important à l’étranger qu’en France : 50 milliards en France, 70 milliards à l’étranger. Si on veut avoir un avantage compétitif, il faut le faire chez nous. »
- Votre rôle sera de convaincre les entreprises ?
- Th.L. : « Mon rôle est d’avoir mis les gens en contact pour créer cette antenne locale. Une fois lancée, j’essaierai de la faire connaître aux entreprises adhérentes, aux laboratoires et aux universités, des différents opérateurs institutionnels. Je pense notamment à VNF (voies navigables de France) très intéressée dans le domaine du transport fluvial. »
- Il faudra être réactif ?
- Th.L. : « Pas forcément, surtout des projets de long terme. Non, il faudra avoir l’esprit aguerri, l’esprit critique pour générer des idées nouvelles. »
- Et les financements ?
- Th.L. : « Ce serait un avantage, surtout pour les labos et les universités qui manquent de moyens pour leurs projets de recherche. Ils seraient preneurs pour trouver des entreprises avec des financements. Il s’agira de labelliser le projet et cela ouvre l’accès à des fonds et des dotations. Infra2050 veut être un acteur de plus dans cette communauté de la recherche et de l’innovation appliquées aux travaux publics. »
- Comment sont validées les idées et projets ?
- Th.L. : « On ne va pas soutenir n’importe quelle idée. On dispose d’un Comité scientifique avec des personnes reconnues qui jugeront la qualité du projet. Il s’agit de représentants de grandes entreprises, comme Vinci, Colas ou Bouygues, d’écoles, d’universités, voire EDF, la SNCF, des fabricants de béton, tel Holcim qui composent les 30 membres de ce comité scientifique. Ses membres sont répartis en 4 groupes de réflexion stratégique (GRS) dédiés aux matériaux, aux usagers, à la résilience et au numérique. »
- Cédric Moscatelli a été nommé à la tête d’Infra2050. Quel est son rôle ?
- Th.L. : « Il est patron d’une entreprise de TP dans la région lyonnaise. Il devra animer la structure au national. Elle comprend des administrateurs dont les clusters, avec une personne nommée par la fédération nationale des travaux publics. »
À propos d’Infra2050
Infra2050 est né de la volonté commune de rassembler les savoir-faire complémentaires des clusters Ecorse-TP de Bourgogne-Franche- Comté, Indura Infrastructures durables en Auvergne-Rhône-Alpes et d’Irex, Institut pour la recherche appliquée et d’expérimentation en génie civil en Île de France. Labellisé pôle de compétitivité par l’État en 2023, le pôle bénéficie également du soutien de membres associés : la fédération nationale des travaux publics, TP Avenir et Syntec Ingénierie, du ministère des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique. Son conseil d’administration est composé de 21 membres représentant l’ensemble des profils métiers de la filière : la recherche, la formation initiale et continue, l’entreprise, l’ingénierie, l’exploitation, la maîtrise d’ouvrage publique et privée, la représentation professionnelle, les soutiens publics. Infra2050 compte aujourd’hui 289 adhérents : 20 start-up, 80 PME, 75 laboratoires et centres de recherche, 75 ETI et grandes entreprises, 19 maîtres d’ouvrage, 19 établissements de formation et d’enseignements, syndicats et autres partenaires. Son budget annuel est de 800 000 euros. Le secteur des infrastructures représente environ 8000 entreprises en France, soit 330 000 salariés. Le Grand Est accueille 690 entreprises et agences pour 25 000 salariés et réalise un chiffre d’affaires d’environ 3 milliards d’euros.
Comme la vocation du pôle est de développer une activité de plus décarbonée, il est bon de rappeler que l’usage des infrastructures, routières notamment, représente 50% des émissions de CO2 en France. Cédric Moscatelli, président animateur d’Infra2050 voit dans le « lancement du pôle en Lorraine une étape décisive pour son développement. Avec ses entreprises de travaux publics mobilisées, la région offre un terreau idéal pour faire naître des innovations liées à la décarbonation des infrastructures et la résilience des territoires. Ensemble, et grâce à l’expertise d’Infra2050, nous ferons émerger des projets concrets, participant ainsi au rayonnement du pôle et à la compétitivité du territoire. »
Voir le site https://infra2050.fr