Dans le contexte économique et géopolitique actuel extrêmement compliqué et incertain, quelle doit être l’attitude des chefs d’entreprise ? Doivent-ils se réfugier dans l’attentisme ou au contraire, continuer à être offensifs ?
Patrick Martin : l’attentisme n’est évidemment pas dans l’ADN des entrepreneurs, mais il est certain que la période est assez anxiogène à tous égards. Dans ce contexte économique et géopolitique particulièrement incertain, marqué notamment par la guerre au Moyen-Orient, la menace d’une nouvelle crise énergétique – et ses conséquences sur certains secteurs comme le transport par exemple – et les tensions sur le fret maritime, et donc le commerce, les chefs d’entreprise naviguent à vue. C’est d’autant plus vrai que la situation évolue de jour en jour, ce qui n’est en rien propice à la projection. Pour autant, les entreprises françaises ont démontré une grande résilience et se sont adaptées à cette instabilité devenue presque structurelle. Depuis le début de la crise au Moyen-Orient, le MEDEF est mobilisé pour accompagner et répondre aux interrogations de ses adhérents présents sur site ou dont les activités sont directement liées à l’évolution de la situation. Nous avons ainsi participé dès le lendemain du déclenchement de cette crise à la réunion initiée par Bercy, à laquelle nous avons convié les fédérations professionnelles représentante des secteurs les plus touchés. Depuis, chaque jour, le MEDEF participe à ces réunions et les nourrit des témoignages de nos entreprises. Des témoignages qui nous remontent directement via la hotline que nous avons mise en place ou par nos antennes présentes sur place, notamment grâce à MEDEF International.
L’évolution de la situation internationale, qui s’oriente chaque jour un peu plus vers un durcissement des relations, nous appelle plus que jamais à accroître l’autonomie stratégique de la France et de l’Europe, ce qui demande deux actions concrètes à mener conjointement.
Premièrement, nous doter de fondamentaux économiques solides, à commencer par la réduction du poids de notre dette publique et l’enrayement des déficits, conditions de la réduction de notre dépendance vis-à-vis de nos créanciers, et de notre capacité à réaliser des investissements d’avenir indispensables.
Deuxièmement, accroître notre souveraineté en adoptant urgemment une réflexion en cercles concentriques, en identifiant ce que nous devons impérativement produire en France, ce qui doit être facilement et rapidement sourçable, et ce qui peut être externalisé. La Commission Souveraineté et Sécurité Économiques du MEDEF y travaille !
La nouvelle hausse vertigineuse des coûts de l’énergie et par capillarité de nombreuses matières premières issues de l’industrie parapétrolière risque d’affaiblir nombre d’entreprises. L’État doit-il intervenir et si oui de quelles manières étant donné le peu de marges financières dont il dispose ?
Patrick Martin : la hausse des prix de l’énergie constitue évidemment un risque pour de nombreuses entreprises, mais la situation n’est pas comparable à la crise de 2022 ni aux chocs pétroliers des années 1970. Dans les années 1970, le prix du pétrole avait quadruplé, rendant certaines industries totalement non rentables. Plus récemment, en 2022, la flambée du gaz avait provoqué une forte hausse du prix des engrais et des tensions sur les produits alimentaires. Nous n’en sommes pas à ce stade. L’économie est aujourd’hui moins dépendante du pétrole et la France a, de surcroît, diversifié ses sources d’approvisionnement. L’impact pourrait néanmoins se faire sentir indirectement, notamment via nos partenaires européens très exposés, comme l’Allemagne ou l’Italie, ce qui pourrait peser sur l’activité et les échanges. Dans ce contexte, l’État doit rester vigilant mais aussi lucide sur ses marges de manoeuvre budgétaires. Nous n’avons plus les moyens d’un nouveau « quoi qu’il en coûte ».
Surtout, la réponse doit être structurelle : nous devons nous doter d’un mix énergétique diversifié, décarboné, et compétitif. C’est à la fois un enjeu de compétitivité, de souveraineté énergétique et de résilience économique à long terme.
Vous avez fait à juste titre de l’emploi des jeunes une priorité de votre mandat et dans le même temps, vous défendez ardemment la très sensible – pour ne pas dire décriée – réforme des retraites qui repose notamment sur un allongement de la période de travail des seniors. Ces deux ambitions sont-elles compatibles dans un pays qui, parce qu’il est incapable de faire les réformes nécessaires, détruit plus d’emplois qu’il n’en crée comme l’atteste la récurrente évolution à la hausse du taux de chômage ? L’atonie de notre croissance ne justifierait-elle pas de faire des choix ?
Patrick Martin : Il n’y a aucune contradiction entre l’emploi des jeunes et la réforme des retraites : ces priorités sont structurellement liées ! Ce sont deux leviers à actionner simultanément, à la fois pour rééquilibrer nos comptes publics, assurer l’avenir de notre modèle social, et plus largement renforcer la cohésion sociale et notamment intergénérationnelle. En France, le chômage des jeunes demeure autour de 20 %, contre 5 % en Allemagne, c’est inacceptable ! Si nous avions le même taux de chômage des jeunes qu’en Allemagne, nous aurions 1 million de salariés en plus, soit autant de jeunes qui ne seraient pas abandonnés au bord de la route, sans que personne ne leur offre de perspectives, et autant de contributions au rééquilibrage de nos comptes sociaux !
Pour sa part, la réforme des retraites est indispensable pour la soutenabilité du système. Sans elle, le déficit des régimes pourrait atteindre 15 milliards d’euros en 2035, alourdissant la dette et transférant aux jeunes générations une charge insoutenable. Prolonger l’activité des seniors permet d’accroître la production, créer davantage de richesse et préserver le modèle social. L’emploi des jeunes et l’allongement de la durée de travail des seniors sont donc deux leviers complémentaires pour libérer les forces productives, renforcer la compétitivité et garantir la prospérité durable de la France.
Comme le met en avant le rapport récemment publié par le Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan, jamais la menace de l’économie chinoise n’a été aussi prégnante. Que faut-il faire pour protéger le tissu industriel européen et français, particulièrement exposé ? Comment en sommes-nous arrivés là ? N’est-il pas déjà trop tard ?
Patrick Martin : la stratégie prédatrice et assumée de grandes puissances, dont la Chine, touche de plus en plus de marchés, du commerce de détail à l’automobile, déstabilisant nos entreprises et notre commerce de proximité. La vulnérabilité que nous connaissons résulte d’erreurs structurelles françaises : coût du travail élevé, fiscalité excessive, délais administratifs longs, faible retour sur investissement industriel et sous-investissement dans l’innovation et les compétences. Ces fragilités affaiblissent notre tissu industriel face à une concurrence mondiale de plus en plus agressive. Pour se protéger, l’Union Européenne dispose désormais de plusieurs instruments : règles anti-dumping, mesures anti-subventions, mesures de sauvegarde et le nouvel instrument anti-coercition, qui permettent de répondre aux pratiques de concurrence déloyale, notamment celles pratiquées par certaines plateformes asiatiques. La réponse doit donc être ambitieuse et coordonnée : renforcer la souveraineté technologique de l’Europe par l’investissement dans l’innovation, la digitalisation, l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques, protéger juridiquement nos entreprises et harmoniser la stratégie des États membres. L’urgence est réelle : sans action déterminée, nous risquons de reproduire le déclin industriel observé dans la sidérurgie ou la chimie. Agir maintenant, c’est préserver nos emplois, notre compétitivité et notre souveraineté dans un monde où les rapports de forces économiques s’intensifient.
La France est plus fracturée que jamais favorisant la montée des extrêmes à moins que ce ne soit l’inverse. Les entreprises doivent-elles s’en inquiéter ? Quel peut être leur rôle ?
Patrick Martin : La montée des fractures sociales et politiques en France constitue un signal d’alerte pour les entreprises, car l’instabilité et la déconnexion du jeu politique renforcent l’incertitude économique, freinent l’investissement et fragilisent la compétitivité nationale. Dans ce contexte, leur rôle devient central : elles doivent investir, innover et transformer leurs modèles productifs pour recréer une dynamique économique durable et renforcer la capacité du pays à relever ses défis structurels.
Les entreprises doivent redevenir une cause nationale. Elles sont un moteur de richesse, d’emploi et de solidarité. Dans un paysage politique fragmenté, elles représentent également un pilier de stabilité. Leur mobilisation peut restaurer la confiance, soutenir les grands projets collectifs et affirmer la valeur du travail et de la production. Mais il nous faut pour cela de la stabilité et de la lisibilité fiscale.