Interview Paru aujourd'hui
APESA 67

Prendre en compte la souffrance psychologique des chefs d’entreprise

Dans un contexte économique difficile et marqué par une hausse des défaillances d’entreprises, rencontre avec Justine Schoettel, présidente d’APESA 67, et Olivier Lang, vice-président et aussi président de la CPME67.

Olivier Lang, vice-président d’APESA 67 et président de la CPME67 et Justine Schoettel, présidente d’APESA 67

Quel bilan tirez-vous de l’année écoulée pour les entrepreneurs bas-rhinois ? Observez-vous une augmentation des appels à l’aide ?

Justine Schoettel : En 2025, nous avons connu une augmentation des défaillances puisqu’on atteint près de 70 000 défaillances d’entre­prises sur le plan national. Cette situation économique compliquée se traduit mécaniquement par une augmentation des fiches alertes et donc des prises en charge. Cette augmentation se ressent pour nous dans le Bas-Rhin.

En 2025, nous avons eu 64 fiches alertes et 56 prises en charge. À noter, nous y reviendrons, nous avons eu 6 fiches alertes hors cadre judiciaire. Pour 2026, nous sommes déjà à 14 fiches alertes et 12 prises en charge. Au total, depuis le début d’APESA 67 en septembre 2018, nous avons géré 382 fiches alertes.

Comment définiriez-vous l’ADN de l’association en quelques mots ?

Justine Schoettel : L’ADN de l’APESA repose sur trois piliers fondamen­taux. Tout d’abord, la confidentialité. La prise en charge est strictement médicale et psychologique. Seuls la sentinelle (le donneur d’alerte), le chef d’entreprise et le psychologue sont informés.

En second vient l’urgence car ce dispositif est conçu pour être très réactif. Le dirigeant est rappelé par un psychologue spécialisé dans un délai maximum de 24 heures mais on est en moyenne sur 20 à 30 minutes.

Le troisième pilier est bien entendu la gratuité. Un entrepreneur en difficulté financière néglige souvent sa propre santé par manque de moyens. Nous levons ce frein en offrant l’accompagnement.

Qui sont vos sentinelles aujourd’hui et comment sont-elles formées pour détecter les personnes en souffrance ?

Justine Schoettel : Le réseau est principalement composé de profession­nels du droit et du chiffre, qui sont en première ligne : experts-comp­tables, avocats, greffiers, magistrats ou collaborateurs des chambres consulaires (CCI, CMA). Cependant, le réseau s’élargit désormais aux organisations patronales comme la CPME ou la FFB 67, qui deviennent également des relais de proximité.

Ces sentinelles bénéficient d’une formation de trois heures, gratuite, bien entendu, organisée par APESA France. Cette formation est in­dispensable car elle apprend aux futures sentinelles à identifier les « signaux faibles » (insomnies, angoisse, perte d’appétit, repli sur soi) et surtout à savoir proposer l’aide psychologique, une démarche souvent délicate face à des dirigeants fiers ou dans le déni.

Une fois qu’une alerte est lancée, quel est le parcours de l’entrepreneur ?

Justine Schoettel : Une fois l’alerte déclenchée, l’entrepreneur n’a rien à faire à part décrocher son téléphone. Un psychologue de la plateforme VYW (basée à Nantes) spécialisé dans les difficultés éco­nomiques effectue un premier bilan. Selon le diagnostic, le dirigeant peut bénéficier de cinq séances gratuites avec un psychologue local agréé près de chez lui. En cas de risque immédiat (suicidaire ou autre), une orientation vers les services d’urgence peut être mise en place.

Comme l’aide est gratuite pour le dirigeant. Comment l’association parvient-elle à financer ces séances de psychologues spécialisés ?

Justine Schoettel : Le financement de l’association repose sur les cotisations des membres, les dons et les subventions.

Olivier Lang : L’APESA souffre d’un manque de notoriété au sein des organisations professionnelles et patronales dans leur globalité. Pour trouver de nouveaux financements dans ces institutions, il faut se faire connaître car quand on ne connaît pas, on ne finance pas. D’autre part, compte-tenu d’une trésorerie fragile, l’objectif est de pérenniser ces financements pour éviter de devoir courir chaque année après des subventions.

En tant que président de la CPME67, le fait de devenir vice-président doit permettre de mieux travailler avec les syndicats et les fédérations professionnelles pour les sensibiliser ?

Olivier Lang : Absolument. Il s’agit de sortir l’APESA du seul cadre judiciaire (tribunaux) pour l’intégrer au monde patronal global. Dans un monde en mutation rapide, entre l’émergence de l’IA, l’évolution des outils numé­riques, toutes les entreprises peuvent vaciller. Nos modèles économiques actuels vont disparaître et d’autres vont émerger. Dans ce contexte de fragilisation, il faut pouvoir mieux accompagner les chefs d’entreprise.

Il faut arrêter de stigmatiser certains en jugeant qu’il y a des bons et des mauvais dirigeants. D’ailleurs, une entreprise en difficulté ne l’est pas forcément à cause d’une mauvaise gestion. Une conjoncture difficile, des impayés, des soucis de recrutement peuvent aussi être à l’origine d’une défaillance. L’enjeu est donc de briser la stigmatisation : un échec au tribunal ne doit plus faire du dirigeant un « looser ».

Ainsi, le grand projet pour 2026 est que l’APESA devienne une des « pierres » d’un accompagnement global, au même titre que le GPA ou 60 000 rebonds. On sait juste que les chefs d’entreprise qui sont accompagnés, que les entreprises qui sont soutenues réussissent mieux, rebondissent mieux, se repensent mieux, se renouvellent et créent vraiment de la richesse.

À la dernière assemblée générale de la CPME67, par un petit sondage, il ressort que la santé physique et mentale est devenue la première préoccupation des dirigeants. À travers la CPME, il s’agit de créer un maillage entre nos différents réseaux afin de donner plus de visibilité à l’APESA. Il faut qu’un chef d’entreprise sache que constamment, il pourra bénéficier d’un appui, d’un conseil, d’un réseau pour faciliter ou accompagner sa vie de chef d’entreprise.

Pourquoi est-il si difficile pour un patron de s’avouer en situation de souffrance ?

Justine Schoettel : Il y a le poids de l’image du « super-héros » qui n’a pas le droit à la faiblesse. Il doit être inébranlable. Il y a également le souci du déni, le chef d’entreprise met du temps à se rendre compte de ce qui se passe même quand une procédure est lancée. Il met du temps à prendre du recul et c’est normal car, à ses yeux, il n’a pas droit d’avoir de faiblesses.

Olivier Lang : Pour moi, il y a plusieurs facteurs importants. Tout d’abord, la nature même du dirigeant car pour être chef d’entreprise, il faut à la fois une part d’inconscience mais aussi une part d’ego. Ensuite son entreprise, c’est son projet, son « bébé », il ne veut pas le perdre.

Ensuite, il y a la peur des conséquences si on avoue une faiblesse à son banquier ou à un organisme institutionnel comme l’URSSAF par exemple et enfin le manque de confiance envers ces institutions qui ont tendance, en France, à ne pas forcément aider le chef d’entreprise en difficulté.

À ce propos, est-ce que vous n’avez pas le sentiment que la société, les organismes institutionnels évoluent quand même positivement à ce sujet ?

Olivier Lang : L’intention est là, mais c’est un problème de vitesse. La révolution industrielle s’est faite en 3 siècles et maintenant, la mu­tation économique doit se faire en 20 ans. Certaines administrations comme la DGFIP ont mis en place localement des interlocuteurs qui sont à l’écoute afin d’instaurer un climat de confiance. Mais, malgré les bonnes volontés, ces institutions avancent encore avec les mé­thodes d’hier face aux défis de demain. De plus, malgré un discours de bienveillance, la multiplication des normes au niveau national agit comme un « boulet au pied » pour ceux qui tentent l’aventure entrepreneuriale.

De quoi l’APESA 67 a-t-elle le plus besoin aujourd’hui ? De nouvelles sentinelles ? De mécènes ?

Justine Schoettel : Comme nous l’avons dit auparavant, le besoin prio­ritaire est le financement pour pérenniser l’action de l’association. Bien entendu, nous souhaitons élargir le réseau de sentinelles, notamment en dehors du milieu judiciaire, pour renforcer la prévention. Mais, bien entendu, plus il y aura de sentinelles, plus il y aura d’alertes, ce qui nécessitera mécaniquement des moyens financiers accrus.

Retrouvez toutes les informations sur l’APESA sur https://www.apesa-france.com

La Rédaction