Cette rencontre a réuni de nombreux dirigeants d’entreprise et partenaires institutionnels autour d’un constat partagé : dans un environnement international devenu plus incertain et plus instable, la capacité des entreprises à anticiper les risques, protéger leur savoir-faire et organiser leur continuité d’activité constitue désormais un enjeu stratégique majeur.
Afin d’éclairer ces enjeux et d’apporter des repères concrets aux chefs d’entreprise, plusieurs intervenants de premier plan ont partagé leurs analyses et leur expérience :
- Le Général de Corps d’Armée Pierre Meyer, gouverneur militaire de Metz et commandant de la zone de Défense-Est ;
- François Schricke, délégué régional Grand Est du Secrétariat général pour l’administration des Armées ;
- Éric Padieu, attaché à l’industrie de défense en région ;
La création du Comité de Liaison Défense de la Moselle s’inscrit dans la continuité des travaux du Comité de Liaison Défense du MEDEF, qui contribue depuis de nombreuses années à rapprocher durablement le monde économique et les forces armées.
L’objectif de ce comité est de renforcer la connaissance mutuelle entre entreprises et armées, accompagner les réservistes, favoriser les échanges d’expérience et contribuer à la préparation des organisations face aux situations de crise.
Pour assurer cette mission, Philippe Goisnard, dirigeant associé de CAP2DA et ancien lieutenant-colonel de l’Armée de terre au sein de l’Aviation légère de l’Armée de terre, a été désigné référent défense de l’UE 57. Fort de plus de trente années de service dans les forces opérationnelles et les états-majors, il assure le lien opérationnel de l’Union des entreprises de Moselle et des autorités militaires.
Structurer les relations
Parallèlement l’UE 57 a souhaité renforcer les coopérations déjà engagées avec les forces de sécurité intérieure, notamment la Gendarmerie nationale, le SDIS 57 avec lesquels plusieurs conventions ont été signées ces dernières années.
La création du Comité de Liaison Sécurité vise à structurer ces relations et à développer de nouvelles coopérations avec la Police nationale. L’enjeu est d’accompagner les entreprises dans les questions de sécurité de sites, de prévention des risques et de continuité d’activité, qui constituent aujourd’hui les facteurs déterminants de compétitivité.
Ce comité sera animé par Jean-Philippe Brechon, dirigeant du groupe LORWEB, conférencier-formateur en comportementologie et réserviste citoyen de la Gendarmerie nationale, chargé de développer les relations opérationnelles entre l’UE 57 et les forces de sécurité.
À travers ces deux dispositifs, l’Union des entreprises de Moselle poursuit un objectif clair : renforcer la préparation, l’anticipation et la capacité de réaction du tissu économique face aux crises, qu’elles soient géopolitiques, économiques, technologiques ou sécuritaires. 5
Interview de Philippe Goisnard, le référent du CLD
« Être la passerelle, ce trait d’union entre le monde militaire et celui de l’entreprise »
Philippe Goisnard, ancien lieutenant-colonel de l’Aviation légère de l’Armée de terre, est le référent du Comité de Liaison Défense de l’UE 57. Dans une interview aux Affiches d’Alsace et de Lorraine, il nous explique son rôle et son expérience de militaire au service des entreprises.
- Les Affiches d’Alsace et de Lorraine : Lieutenant-colonel Goisnard, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
- Ph.G. : « J’ai effectué tout mon parcours dans l’armée de terre. J’ai commencé comme simple soldat, puis sous-officier avant de réussir très tôt le concours d’officier. C’est ce qu’on appelle le recrutement semi-direct. J’ai reçu une formation militaire et académique très dense pendant deux ans au sein de l’École militaire interarmes (EMIA) sur le campus de Saint-Cyr Coëtquidan en Bretagne. Dans ce camp militaire il y a d’autres grandes écoles dont l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr, les saint-cyriens, qui forme en trois ans les grands chefs militaires de demain. J’ai dans ma promotion, trois généraux. »
- Vous étiez dans l’active pendant combien de temps ?
- Ph.G. : « J’ai été militaire d’active pendant 32 ans, dont 26 dans l’aviation légère de l’Armée de terre que l’on appelle l’ALAT. J’ai passé les trois quarts de ma carrière militaire comme officier pilote d’hélicoptère de combat. Le combat à partir de l’hélicoptère, c’est un métier très exigeant mais passionnant. Du reste le commandement de l’ALAT s’est installé à Metz en septembre 2025, au Quartier Ney. Il a quitté la région parisienne après plus de 70 ans. À noter que le Général Meyer, gouverneur militaire de Metz, officier général de la zone de Défense Est, est aussi pilote d’hélicoptère de combat, un Alatman .»
- Quand on parle d’Alatman, ça dit quoi ?
- Ph.G. : « C’est une fonction opérationnelle particulière. On est proche de l’Armée de l’air, et on est dans l’Armée de terre. On évolue entre Terre et Ciel, dans le monde des volants du « sur-sol » celui du combat aéroterrestre. J’ai été engagé dans beaucoup d’opérations extérieures, guidé par la géopolitique de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle : les Balkans, Bosnie-Kosovo, l’Afghanistan, le Mali où j’ai commandé le détachement des hélicoptères français hors forces spéciales de l’opération SERVAL en 2014. J’ai terminé ma carrière à Etain dans la Meuse au 3e Régiment d’hélicoptères de Combat en tant que commandant en second de la base. »
« La Moselle sait ce qu’elle doit aux militaires »
- Une belle carrière militaire ?
- Ph.G. : « Je suis un peu un exemple de la méritocratie : avec la devise de l’École, l’EMIA : Le travail pour loi, l’Honneur comme guide ! »
- Vous êtes lorrain ?
- Ph.G. : « Absolument pas. Ma famille a son berceau en Anjou, entre Angers et Saumur… Beaucoup de vignerons. J’en fais souvent la promotion. C’est une région sympathique, la quiétude angevine. Toute ma famille est dans l’Ouest, mon père était officier de cavalerie. L’Est de la France est la région qui m’a le plus attirée. En Moselle, il y a une histoire militaire, une considération. C’est une région qui sait ce qu’elle doit aux militaires, une région où le militaire a sa place dans la cité. Il y a une vraie considération. Et vous pouvez vous déplacer en tenue sans crainte. En 1999 j’ai été muté à Phalsbourg en régiment. Je venais du Sud-Est de la France. Dans l’Est, et ça m’a surpris, les gens connaissent les grades. Je suis revenu dans l’Est en 2006 après un temps d’État-major à Paris. J’avais bien aimé ce premier séjour. J’ai découvert l’histoire des Malgré-Nous. On s’y est fait des amis. Un parcours militaire, ce sont des mutations tous les 3 ou 4 ans. On n’a pas souvent le temps de s’installer dans la cité, de prendre des contacts, de nouer des relations fortes. Tout est lié à la mobilité. Pourtant on est parvenu à se lier avec nos anciens propriétaires. Nous sommes toujours amis depuis bientôt trente ans. Il y a une fidélité, un attachement, des vraies valeurs. Aujourd’hui je suis à Metz, plus précisément je vis à Marly. »
« Je suis retourné en fac ! »
- Comment fait-on pour en arriver ensuite au Medef, à l’UE 57 ?
- Ph.G. : « Comment bascule-t-on ? J’ai quitté l’institution militaire en 2018. Je n’étais pas atteint par la limite d’âge : j’ai dû démissionner. J’avais atteint mon objectif de carrière. Très tôt je voulais terminer au milieu des hommes. J’ai pu choisir les conditions de mon départ. Après je suis retourné en fac. J’avais l’idée de créer une entreprise. Finalement, pendant ma carrière, j’ai découvert le monde de l’entreprise. Notamment dans la Meuse, quand j’étais à Etain, au cours de mon dernier poste de commandement. J’avais créé comme chef de corps une journée Armée-Entreprise, organisée sur la base aérienne. Et j’ai ainsi appris des choses intéressantes, notamment les pratiques de gestion opérationnelle des équipes dans le BTP similaires à celles du monde militaire. J’ai aussi découvert la solitude des dirigeants. J’ai remis mes connaissances à jour, en fac. J’ai obtenu un master d’Administration des entreprises, à l’IAE de Metz en deux ans. J’ai ensuite créé en 2020 un cabinet d’accompagnants de dirigeants TPE-PME juste avant le confinement. Avec deux associés, on travaillait au départ en visioconférence. Nos affaires ont connu des hauts et des bas. On a ainsi accompagné 50 dirigeants d’entreprises en cinq ans, géré des dossiers de création, de développement, de réorganisation, de financement et de transmission. Notre société était adhérente de l’UE 57. »
- Le Medef cultive ce rapprochement avec l’Armée depuis un certain temps déjà ?
- Ph.G. : « Tout à fait. En fait, c’est la conjonction d’une volonté nationale de décliner cette action dans les territoires, et de l’autre côté, d’un manque d’information des chefs d’entreprise en la matière, qui a fait avancer ce projet. Mais l’UE 57 s’était déjà bien rapprochée des Armées, avec le Régiment du SMV, le service militaire volontaire de Montigny-lès-Metz. Les relations entre le Medef local et l’État-major de la Zone de Défense de Metz, sont très anciennes. Le croisement des volontés, des besoins, a débouché sur ma venue au sein de l’UE 57. Fin novembre André Bousser m’a sollicité pour être le référent Défense, une nouvelle fonction bénévole aux services des entreprises du Medef Moselle. Et comme j’ai la double culture : militaire et entrepreneur. Finalement, être cette passerelle entre ces deux mondes s’est imposée naturellement. Cela me permet de retrouver des camarades militaires, d’échanger et d’être ce trait d’union entre un dispositif local porté par le Medef, de l’autre côté, des attentes des militaires en direction des entreprises : une façon de rapprocher ces deux univers qui contribuent à la souveraineté nationale. Le dialogue existe. Mais il faut l’entretenir, le développer. »
« Un rôle d’aiguilleur, de facilitateur »
- Votre rôle est de faciliter l’accès des entreprises au monde de l’armée ?
- Ph.G. : « Je sers un peu d’aiguilleur à ces entreprises, en leur indiquant la démarche pour accéder à un programme d’armement, par des contacts, pour parvenir à répondre à un appel d’offres. Je suis un peu un facilitateur. Je leur donne une petite coloration militaire pour qu’ils appréhendent mieux le monde de l’armée. Mais je n’ai pas de compétences en matière de sécurité intérieure. J’en ai informé le président Bousser qui a décidé de créer le Comité de Liaison Sécurité, le CLS. Il intègre les sujets de la cybersécurité, de la sûreté afin de mieux protéger les entreprises. Jean-Philippe Brechon, référent CLS, peut s’appuyer sur les conventions signées avec les forces de sécurité intérieure (la gendarmerie, le Service départemental Incendie, le SDIS) et la Police nationale dans le futur. Le CLD travaille en harmonie avec le CLS. »
- Est-ce que vous avez senti un réel intérêt des entreprises à ce comité de liaison ?
- Ph.G. : « Il y a eu deux séquences lors de cette cérémonie, dont un volet plus économique où il a été question de ce que peut attendre une entreprise qui ne travaille pas pour la défense ? Pour en avoir accompagné beaucoup, les TPE, vivent le nez dans le guidon. Les grosses PME qui travaillent pour la défense sont le plus souvent bien informées, elles ont les ressources, les états-majors, les directions qui vont bien, elles sont en prise directe. Le problème est que la majorité des entreprises sont entre les deux : entre 25 et 50 salariés. Le patron est multirôle. Dircom, DRH, Directeur commercial, surveille la production, représente l’entreprise. Il fait des semaines à 70 ou 80 heures. Parfois certains sont sensibilisés à l’industrie de la Défense, à certaines occasions, lors d’un salon, mais ils sont vite rattrapés par leur quotidien. Et le sujet de l’armée tombe dans l’oubli. En fait, les entreprises ne raisonnent pas de la même manière, en fonction de leur taille et de leur activité. Ils aimeraient, mais de l’intention à l’action, il y a un écart. »
- Malgré ce qui se passe sur la planète en ce moment ?
- Ph.G. : « Ils sont sensibles à ce qui se passe sur le plan international. Ils s’inquiètent aussi pour le budget de la nation, parce que ça a un impact direct sur leurs affaires : les coûts vont augmenter. Le chef d’entreprise est très sensible à l’actualité, surtout les petites. Leur souci : trésorerie, carnet de commandes. Il a une responsabilité, de créer de la richesse, de faire vivre des gens, ses salariés… La réalité de tous les jours. L’armée les intéresse. Mais ça les intéresserait davantage s’ils avaient du temps à y consacrer. »
- Le marché de la défense n’est pas aisé à approcher ?
- Ph.G. : « Le marché de la défense est complexe. Alors il faut connaître le niveau de connaissance du chef d’entreprise en la matière. S’il veut y aller, il s’agit de connaître ses intentions, de savoir s’il veut se diversifier. C’est un marché normé, on est dans le temps long. Je me pose un peu en chef d’entreprise qui parle à un autre chef d’entreprise. Lors de ces rencontres on les invite à réfléchir, à se questionner. Il s’agit d’orienter, éclairer, partager, s’entraider. De fait, je suis une sorte de facilitateur entre deux mondes. C’est le côté très sympathique de cette fonction, et ce pourquoi je l’ai acceptée : je retrouve l’humain au coeur de l’action. Pour le militaire, la principale richesse, c’est l’humain. »
- Comment comptez-vous exercer cette fonction de référent du CLD ?
- Ph.G. : « Le vrai travail commence. Il s’agit d’aller au-delà de la soirée de lancement. Il faut rentrer dans le dur avec une approche pragmatique et avec humilité. Je compte me déplacer dans les territoires, Sarreguemines, Sarrebourg. Le CLD a vocation à sortir de Metz, du sillon mosellan, mais d’aller porter la bonne parole dans les territoires plus éloignés, au contact et à l’écoute des entrepreneurs et des unités militaires. Il y a ces trois piliers : les armées, les entreprises, les territoires. »