C’est un enfant du pays. Laurent Gless est aujourd’hui un peu dans son jardin, chez Arkema, sur la plateforme industrielle de Carling-Saint- Avold. Il va y exercer les fonctions de directeur d’usine, son métier de prédilection. « J’ai toujours voulu diriger des usines » répète-t-il. Ce qu’il a du reste fait pendant toute sa carrière, en particulier dans la sidérurgie lorraine. En Moselle-Est, il va mettre toute son expertise et son expérience dans la transformation du site d’Arkema, qui s’inscrit dans le cadre d’un projet d’envergure baptisé Carat afin de réduire l’empreinte carbone de l’usine, de moitié à l’horizon 2030. Un projet de 150 M€ engagé par son prédécesseur Lionel Gernolle.
L’interview
« Cette usine doit être en permanence dans l’amélioration »
- Les Affiches d’Alsace et de Lorraine : Pouvez-vous nous résumer votre parcours ?
- Laurent Gless : « Je suis un Messin, un Mosellan et mon épouse est de Saint-Avold. Je suis en terre connue. Je suis venu régulièrement en Moselle-Est. J’ai fait mes études à Metz et Nancy. Je voulais démarrer en exploitation. Ainsi j’ai commencé dans la sidérurgie dans Usinor- Sacilor, la Sollac puis Arcelor et ArcelorMittal. J’ai vécu sur des postes de production : le super couplage de Sainte-Agathe à Florange, le gros décapage du train à froid de 2 millions de tonnes, pour la production de tôles à froid, puis le parachèvement et les fours, puis les Ressources Humaines, parce que je l’avais en moi. Je me disais, si je veux un jour piloter une usine, il faut avoir le côté client, savoir embarquer les gens. Dix ans d’exploitation dans deux secteurs différents, trois ans de ressources humaines, et après le train à chaud de 3 Mt. J’étais le N°2 du train à chaud de Sérémange. On y faisait tout l’acier pour l’automobile, on a aussi développé l’acier pour les boîtes boisson. Cela représente 17 ans d’ArcelorMittal. C’était une belle période, l’époque de l’industrie, pendant laquelle Usinor-Sacilor a été un moteur pour les questions de sécurité, de management, de compétences, de gestion de la performance : une école où l’on apprend. »
- Vous avez vécu le rachat d’Arcelor par Mittal ?
- L.G. : « Cela s’est bien passé. La nouvelle équipe savait très bien qu’il fallait développer l’automobile, la recherche et autre. Elle s’est appuyée sur les acquis, juste que le terrain de jeu était plus grand. Pour la recherche le site de Maizières-lès-Metz d’ArcelorMittalResearch a été un fer de lance, c’est une plus-value. Pour nous c’était bien. C’est un peu pour ça que j’ai pu rejoindre une tréfilerie à Bettembourg au Grand-Duché. J’y ai commencé mon chemin de directeur d’usine. Et ça fait maintenant 19 ans que j’exerce ces fonctions de directeur d’usine, j’ai commencé en 2008. »
- Il reste donc bien encore des sites sidérurgiques en Lorraine ?
- L.G. : « Il reste le site de Florange alimenté par une des plus belles aciéries d’Europe à Dunkerque. Ils ont un beau train à chaud qui a bénéficié de gros investissements et qui tourne bien. Et ils ont un secteur aval pour l’automobile et l’emballage qui reste bien. On peut défendre nos emplois de la sidérurgie dans la région. Et puis j’ai poursuivi pendant 5 ans avec Gandrange, les aciers longs et le retournement du LCB (ndlr : laminoir à couronnes et à barres) que nous avons développé avec la modernisation du four, de la ligne de contrôle. On est redevenu rentable. En le quittant, nous étions même parvenus à gagner des commandes de barres aux États-Unis. Gandrange c’était ma deuxième direction d’usine. Après j’ai pris la direction d’Ascométal à Hagondange. »
Cinq ans chez Framatome dans le nucléaire
- Et vous avez fait un crochet par le nucléaire chez Framatome en Bourgogne, ce n’est pas tout à fait la même industrie ?
- L.G. : « C’est le nucléaire, certes, mais c’était la partie métallurgie, avec la fabrication des composants sur le site du Creusot. Framatome commande des lingots chez ArcelorMittal, usine voisine au Creusot. Avec des presses, des fours, des trempes et des moyens d’usinage, on fabrique les gros composants qui vont dans l’îlot nucléaire du civil ou de la défense, pour la propulsion de sous-marins ou de porte-avions.
Les facteurs de succès là-bas, c’était la même chose : retrouver la sécurité à la personne, la sûreté de nos produits, la performance industrielle. Avec un challenge quand même : on a presque doublé la production en 5 ans. J’ai connu 300 embauches en 5 ans chez Framatome. Il faut savoir qu’en France, on cherche 10 000 personnes dans le nucléaire, toutes entreprises confondues. J’ai découvert dans cette entreprise, une mixité de cultures. On peut intégrer un bataillon de 300 personnes, en ayant des performances à la hausse, aucune qui régresse. Du coup on a créé nos écoles de formation, compagnonnage, école d’usinage, de soudage, de chaudronnerie. »
- Ce passage d’une usine à l’autre, c’est quand même passer d’un métier à l’autre ?
- L.G. : « Ce sont des métiers différents. C’est comme pour la chimie, quand on rentre dans le nucléaire, hormis le fait qu’il y avait une forge, je n’avais pas de compétences de forgeage ou d’usinage, et les thématiques de sûreté, les exigences d’organismes habilités comme l’ASN, l’autorité de sûreté nucléaire, la confiance des clients, et doubler la production et essayer de réduire le temps de traversée, le lead time, il faut le faire avec des mécanismes de gestion d’usine, avec les méthodes de travail, l’amélioration continue, l’innovation… Je pense que c’est comme ça que le chemin de retour en Moselle s’est fait. »
La belle transition avec Lionel Gernolle
- Pourquoi Arkema ?
- L.G. : « Arkema développe ses sites et ses personnels. C’est une entreprise très orientée sur l’humain, le développement des gens, tous statuts, tous métiers, toute ancienneté. Comme partout, il y a des gens qui passent par la progression interne, d’autres qui viennent de l’extérieur, on croise les cultures, et on fait notre chemin ensemble. Mon prédécesseur Lionel Gernolle avait fait dix belles années ici, un beau parcours. On retrouve les mêmes valeurs. Et la transition avec Lionel a été parfaite. »
- Vous faites des périodes de 5 ans à chacune de vos évolutions de carrière ? Mais la chimie c’est un monde nouveau pour vous ?
- L.G. : « Finalement il m’en reste à peu près cinq. J’approche de la soixantaine. Complètement nouveau. Quand on arrive dans une usine, c’est à chaque fois un renouveau. Il faut s’intéresser aux gens, au process, aux techniques en place, aux clients. Il faut prendre du temps pour essayer de comprendre. Les piliers sont les mêmes : nos valeurs humaines et celles du groupe, loyauté, fiabilité, respect, confiance. Arkema en a d’autres sur la proximité, la simplicité, la diversité, la performance. Les gros fondamentaux sont les mêmes : la sécurité à la personne. C’est très important dans les industries lourdes : il y a des machines à consigner, on a du gaz, de l’électricité. Ce sont les mêmes méthodes de travail partout. Le socle est commun. Le pendant de la sûreté nucléaire ici, c’est la sécurité des procédés chimiques. C’est la même approche, avec l’analyse des défaillances, l’analyse des risques, les programmes auprès de toutes les équipes, le management, la formation. »
« Une usine clé du groupe : l’usine des produits acryliques »
- Et ce sont les mêmes contraintes ?
- L.G. : « Il y a la performance industrielle. Quelle que soit la méthode et les moyens, j’ai connu des cycles hauts, des cycles bas, dans le nucléaire, dans la sidérurgie, la chimie en connaît : on pioche avec les contraintes, mais avec les gens, on s’appuie sur les compétences. On ajoute beaucoup ici, l’aspect environnement. On est sur une plateforme, il y a beaucoup d’enjeux environnementaux, sur l’eau, les émissions, l’intégrité de nos équipements. Enfin il y a une grosse phase d’innovation. Et le projet Carat en est un.
- Que peut-on dire de ce site de Carling ?
- L.G. : « Historiquement c’est une usine clé, fondamentale pour Arkema en France, en Europe. Plus globalement dans le groupe : on est l’usine des produits acryliques en Europe pour Arkema avec plus de 300 000 tonnes par an. C’est 400 personnes avec une belle politique de développement de compétences. Les fonctions clés sont pourvues, les plans de formation sont là. On veut asseoir des métiers et des compétences, en postes et en journée, car on travaille H24, 7 jours sur 7. On a en plus un atout ici, le centre mondial pour R&D et pour l’ingénierie des procédés est basé ici à Carling. Même s’ils sont au service de l’ensemble des sites, américains, chinois et français. La proximité de ce centre constitue un bel atout pour Carling. Le site est le premier capital. La gestion des compétences est là, elle est solide, on la préserve quelle que soit la météo économique, même en période difficile comme maintenant. »
- Et l’outil industriel ?
- L.G. : « Ici il y a le savoir-faire. L’outil industriel est bien maintenu, bien piloté et exploité. Il y a des ratios industriels de bonne qualité. Ils sont perfectibles, ils peuvent évoluer. Le troisième pilier, c’est le client ! Le réseau de nos clients se traduit par la fidélité de nos clients grâce à la qualité du service, la qualité du produit. En plus on a des clients qui sont sur la plateforme, des clients majeurs. L’innovation fait partie des gênes d’Arkema. »
« Un outil plus agile, plus flexible »
- Et il y a le programme Carat ?
- L.G. : « Carat, c’est l’acronyme pour Carling, Acides acryliques techniques. On peut rappeler que, à partir du propylène, on fabrique de l’acide acrylique et on doit le purifier. La purification de l’acide acrylique brut est faite par un train de distillation qui a plus de 40 ans, consommateur d’énergie, de solvants. La technologie brevetée d’Arkema prévoit un train de distillation beaucoup plus petit, plus agile, consommant moins d’énergie, moins de solvant, donc moins coûteux et plus flexible. Demain, chaque ligne de purification d’acide aura son train de purification. Il y aura une flexibilité à la fois en marche normale comme en pilotage des arrêts techniques. C’est une projection vers l’avenir : on veut réduire la consommation d’énergie de 20% sur le site, on veut améliorer les coûts variables, les coûts fixes, la flexibilité. C’est le plus gros investissement d’Arkema en France, autour de 150 M€. »
- Et l’amélioration des critères environnementaux ?
- L.G. : « On contribue aussi à la politique climat d’Arkema, qui s’est engagé aussi sur un objectif à l’échelle du groupe, entre 2019 et 2030 de réduire de 50% les gaz à effet de serre. Ce projet Carat a été traité depuis des années. On a été aidé par France 2030 et l’Ademe. On va démarrer une première partie du projet cet été, une seconde à l’automne. Se retrouver au début de l’année prochaine dans les conditions standards du futur. Le chantier a démarré en 2024, après des années de recherche. C’était spectaculaire. Il a fallu faire venir les quatre colonnes de plus de 60 mètres de hauteur par bateau et par la route, entre le port de Frouard et Carling. Elles sont installées. Le foncier d’Arkema permettait d’inclure cette nouvelle installation. On va travailler au début en parallèle avec l’ancienne installation, puis on va désaccoupler, les deux. On va y travailler encore jusqu’en 2027. »
- La matière première c’est le propylène. Elle vient d’où ? Auparavant c’était par les vapocraqueurs qui ont été démantelés.
- L.G. : « Elle vient par camion et le transport ferroviaire. Ici il existe toute une logistique du propylène et des produits chimiques. »
« On est bien ancré sur la plateforme avec Chemesis »
- Quel est l’apport de Chemesis qui fédère les entreprises de la plateforme ?
- L.G. : « On est bien ancré en Moselle-Est, en Lorraine. Auprès des institutions, des collectivités, des écoles et universités. Il y a un IUT de chimie à Saint-Avold. Et il y a Chemesis. C’est notre ancrage sur la plateforme qui offre des synergies avec les historiques comme les nouveaux. La première vocation c’est la sécurité, le reste c’est la performance et synergies des historiques et des nouveaux entrants. C’est autour de l’eau, de l’air, de la voirie, de l’électricité, de la sûreté. Il y a aussi une synergie en matière de biodiversité. On a des associations avec lesquelles on travaille pour trouver des solutions afin de sauvegarder des espèces. »
- Chemesis permet d’attirer de nouvelles entreprises ?
- L.G. : « La chimie verte devient une réalité sur la plateforme. C’est bien. On essaie de s’entraider. La DREAL est venue récemment pour réaliser un film sur l’aspect vertueux de notre projet. »
- Est-ce que la chimie ne souffre pas d’un déficit d’image pour attirer les jeunes ?
- L.G. : « C’est comme l’industrie en général. C’est un discours qu’on entend. Mais tous les industriels travaillent à le modifier : quand on regarde les efforts réalisés, souvent avec les pouvoirs publics, avec les alternants, les visites d’écoles, les stages, avec les médias, avec nos plans de formation. On a toujours trouvé les compétences dont on avait besoin. Cela ne veut pas dire que c’est facile. »
- Et votre personnel, est-il vieillissant ?
- L.G. : « C’est très équilibré : en âge, en compétences. On est top employeur depuis trois années consécutives. On recrute. Quand on lance des postes, on a souvent beaucoup de candidats. On passe par les écoles, les universités à Nancy ou Strasbourg et Metz. On possède un bon environnement en Lorraine, dans le Grand Est. »
- Qu’en est-il des résultats sécurité ?
- L.G. « Déjà les résultats d’Arkema en sécurité à la personne, en termes de ratio, sont très bons. Ils sont dans les tops du groupe. L’ambition c’est bien le zéro accident. Nous sommes un site Seveso qui va avec une organisation réglementée. On essaie d’aller au-delà par une politique d’entraînement, d’exercices. On en fait tous les mois. C’est prioritaire. C’est valable pour les entreprises qui interviennent sur place. Une centaine le font chaque année, ce qui constitue 200 emplois induits. Pendant le chantier Carat, il y avait parfois de 100 à 200 personnes présentes par jour ! Nos métiers font qu’on a des analyses de risques régulières. »
« Carling doit rester dans le progrès permanent »
- Est-ce que Arkema est en croissance ? Un temps, on identifiait Arkema à Altuglas, un de ses produits phares ?
- L.G. : « Nos applications ce sont des revêtements de performance, les peintures, des adhésifs, les colles, le traitement de l’eau, les super absorbants. On les trouve partout, dans le domestique comme dans l’industriel, l’électronique, la téléphonie, dans les voitures, dans les maisons. Nos clients sont des intermédiaires. Dans Arkema on a un aval, on a des clients historiques sur le site. Et des clients externes, essentiellement en Europe. Et la croissance est toujours là. Arkema Carling doit rester dans le progrès permanent, parce que les concurrents font de même. Pour ce qui est d’Altuglas, ces fameux panneaux plastiques, l’activité a été cédée en 2021 à l’américain Trinseo, qui se trouve juste à côté. C’est du reste une filiale d’Arkema. »
- Votre projet ici à Carling, c’est d’aller au bout de cette transformation historique d’Arkema ?
- L.G. : « J’ai souvent connu des cas similaires. À Gandrange on a mis une nouvelle installation. Au Creusot, on a mis pour 150 M€ de nouveaux équipements. C’est le projet d’Arkema. Il s’agit de démarrer Carat cette année, de l’optimiser l’année prochaine. »
- Vous avez encore du foncier disponible sur le site ?
- L.G. : « On en a, et il y en a aussi sur Chemesis, c’est pourquoi il y a de nouveaux entrants. C’est un atout. On arrive à travailler avec les parties prenantes autour de nous. »
- Y-a-t’il encore des choses à améliorer ?
- L.G. : « Arkema est un grand groupe résilient. Une usine comme celle-ci a l’obligation d’être en permanence dans l’amélioration, de maintenir les acquis, d’innover. »
Arkema Carling fait un don à la Croix-Rouge
Le mardi 28 avril s’est déroulée la Journée mondiale de la sécurité sur la plateforme industrielle Chemesis à Saint-Avold. À cette occasion Laurent Gless, directeur du site Arkema de Carling, a remis un chèque de plus de 8000 euros à la Croix-Rouge française, en présence des représentants de l’association. Ce don résulte d’une démarche interne qui place la sécurité au coeur de l’engagement collectif. Le principe est simple : chaque heure consacrée à des échanges sur la sécurité entre salariés est convertie en contribution financière au profit d’une association locale.
Pour la troisième année consécutive, tous les salariés se sont mobilisés pour créer une enveloppe de plus de 8000 €. La sécurité, en étant une obligation réglementaire, devient aussi une responsabilité partagée et un levier d’engagement.
Un temps fort de la journée mondiale de la sécurité
Cette remise de don s’inscrit dans le cadre de la Journée mondiale de la sécurité organisée par Chemesis. Elle rassemble plus de 1000 collaborateurs de la plateforme industrielle. Placée sous le thème « Maîtriser les 4 éléments, c’est protéger nos vies », l’édition 2026 a mis en lumière l’importance de la maîtrise des risques liés au feu, à l’eau, à l’air et à la terre. À travers 12 stands et de nombreuses animations, cet événement fédérateur a rappelé que la sécurité est une valeur centrale, partagée par l’ensemble des acteurs industriels.
La direction d’Arkema rappelle que ces opérations s’inscrivent dans le programme Terrains d’entente, une démarche d’ouverture et d’échanges avec les riverains et communautés locales des sites du Groupe, mais également la société civile, le milieu associatif, les ONG ou encore les pouvoirs publics, afin de faire la pédagogie des activités d’Arkema, communiquer de manière transparente et responsable ou créer une relation de confiance et durable.