Pouvez-vous tout d’abord nous parler un peu de votre parcours et de la raison pour laquelle vous avez pris des responsabilités au sein du GPA Grand Est ?
Jean-Pierre Deramecourt : J’ai réalisé l’essentiel de ma carrière dans le secteur bancaire, notamment comme dirigeant de caisses régionales pour le groupe BPCE. Ces années m’ont permis de côtoyer quotidiennement des artisans, des commerçants et des dirigeants de PME. J’ai souvent été le témoin de leurs difficultés. Très tôt, j’ai nourri le souhait de mettre mon expérience au profit de ces dirigeants une fois ma carrière professionnelle achevée. On m’a parlé du GPA et j’ai rencontré l’un de ses fondateurs en Alsace, Maître Chervin Rahimian qui m’a proposé de rejoindre l’aventure. Quand mon prédécesseur devait quitter son poste de président, j’ai pensé que je pourrai aider notre association à évoluer.
Suite à votre assemblée générale, quel bilan global pouvez-vous faire sur l’année 2025 ? Avez-vous déjà des chiffres pour le premier trimestre 2026 ?
Jean-Pierre Deramecourt : C’est un paradoxe pour nous car notre croissance est le miroir des difficultés du tissu économique donc nous ne pouvons pas nous en réjouir. Mais en même temps, le développement de notre activité montre aussi que nous sommes mieux connus et donc plus sollicités. En 2025, le nombre de nouveaux dossiers a bondi de plus de 36 %, passant de 101 à 138 entreprises accompagnées. Cette tendance s’accélère encore début 2026 avec une croissance de l’activité de 40 % sur les premiers mois de l’année. Ainsi, nous avons pris en charge 69 entreprises depuis le début de cette année.
Si nous sommes d’ores et déjà très présents en Alsace, en Moselle et dans les Vosges, le GPA se développe désormais solidement en Meurthe & Moselle, dans la Meuse et en Marne Ardenne. Nous devons également relancer l’activité dans les derniers départements du Grand Est, à savoir, l’Aube et la Haute Marne. Notre organisation est départementale, chaque délégué est en charge des bénévoles et des dossiers traités sur son département. Il s’agit de bien connaitre le tissu économique local. Les échanges entre délégués permettant de faire profiter de l’expérience des autres départements. Il est vrai que le bouche à oreille commence à bien fonctionner sur les départements alsaciens mais nous devons encore mieux nous faire connaitre dans les autres départements. Un autre élément important à souligner est la croissance du nombre de bénévoles. Nous étions 5 en 2022 et nous sommes maintenant 35 bénévoles.
À ce sujet, vous êtes en phase de recrutement d’experts sur tout le Grand Est. Quels sont les profils que vous recherchez ?
Jean-Pierre Deramecourt : Nous cherchons effectivement à étoffer l’équipe. Cela peut être d’anciens chefs d’entreprises, des cadres dirigeants des secteurs privés et publics, experts-comptables, banquiers ou d’anciens juges consulaires. Mais au-delà des compétences techniques en gestion, en droit, en management, il faut de l’empathie, une capacité d’écoute sans jugement et un désir de transmission. Un autre point important est que nous ne sommes pas là pour donner des conseils ou tenir de grands discours théoriques. Nous travaillons avec le chef d’entreprise et s’il faut construire un budget ou un plan de trésorerie, l’expert bénévole le construit avec lui. Il faut bien comprendre que l’humain est primordial, il est au centre de notre collaboration. Il doit y avoir un vrai rapport de confiance entre l’entrepreneur et le bénévole qui le suit. Je tiens à souligner que nous sommes tenus, et cela est dans nos statuts, au secret professionnel. Toute la démarche qui est faite est totalement confidentielle. Et s’il faut discuter avec des personnes extérieures (banques ou expert-comptable par exemple), nous ne le faisons qu’avec son autorisation. Comme l’activité progresse de 40 %, nous avons vraiment besoin de forces vives sur tous les départements, pour que nos bénévoles actuels ne soient pas submergés. Mais être bénévole c’est aussi faire partie d’un collectif. Nous nous retrouvons régulièrement pour échanger car un bénévole n’est jamais seul. C’est aussi cela qui fait la richesse de notre engagement, c’est l’échange avec d’autres professionnels, d’autres compétences. L’arrivée de Kirdin Madi, Responsable du développement et des compétences au sein du GPA, va nous permettre de compléter et de développer les formations pour justement donner des bases de connaissances nécessaires à tous les bénévoles même si chacun peut avoir ses compétences propres. Nous avons déjà un corpus de règles qui peuvent aider le chef d’entreprise mais l’idée est aussi de proposer des formations aux bénévoles pour travailler sur des thématiques spécifiques comme les procédures collectives, sur la manière de travailler avec des banques ou de bâtir un plan de trésorerie. La convivialité est un élément important car nous gérons parfois des dossiers qui peuvent être difficiles, parfois même psychologiquement difficiles.
Comment définissez-vous votre mission principale auprès des dirigeants d’entreprises ?
Jean-Pierre Deramecourt : Comme je l’ai évoqué plus haut, il s’agit vraiment d’être à l’écoute et d’apporter notre aide mais une aide concrète. Nous mettons vraiment ‘’les mains dans le moteur’’. Il n’y a pas de solution miracle et les chefs d’entreprises le savent. Quand ils font appel à nous et je tiens à le souligner car l’initiative doit venir d’eux, même s’ils nous ont rejoint à la suite d’une recommandation. Nos experts sont amenés à faire un état des lieux et examinent la situation telle qu’elle est. Est-il raisonnable de poursuivre l’activité, et si tel est le cas, comment faire en sorte de maintenir et développer cette activité ? Dans tous les cas, on analyse avec le dirigeant les différentes options pour qu’il puisse choisir au mieux car c’est bien toujours lui qui a le dernier mot. Il faut noter que souvent, malheureusement, les personnes viennent nous voir quand il est un peu trop tard. Il ne faut pas oublier que plus on intervient tôt, plus le panel de solutions (mandat ad hoc, conciliation) est large.
Quels sont les secteurs d’activité et les types d’entreprise qui frappent le plus à votre porte en ce moment ?
Jean-Pierre Deramecourt : Avant d’évoquer des secteurs spécifiques, on note à la fin de ce premier trimestre une nette dégradation de la trésorerie de beaucoup d’entreprises. Mais il est vrai que des secteurs comme l’hôtellerie, la restauration, le commerce de détail, le BTP ou le secteur immobilier et de plus en plus l’agri-viticulture restent des secteurs en tension. Dans le monde de l’industrie, les sous-traitants automobiles commencent à être touchés. Mais au-delà de la crise au Moyen-Orient, des changements majeurs se profilent du fait des nouvelles technologies (l’IA), ils commencent à mettre en difficulté certaines entreprises. En fait, ce sont tous les secteurs qui sont touchés par la diminution de leurs marges, par l’effet cumulé des mauvaises nouvelles comme les coûts de l’énergie, des matières premières ou du transport. Dans un contexte difficile, il peut être compliqué de fidéliser son personnel ou de le mobiliser dans des périodes de fortes tensions. Mais au-delà des secteurs d’activité, nous voyons surtout des artisans, des commerçants et depuis peu des agriculteurs également. Nous aidons surtout des PME qui font jusqu’à 3 millions de CA.
La culture française reste dure vis-à-vis de l’échec entrepreneurial. Comment travaillez-vous sur l’aspect psychologique et l’isolement du chef d’entreprise ?
Jean-Pierre Deramecourt : Si l’échec peut être vu comme une expérience positive dans les pays anglo-saxons, je crois quand même qu’il y a une évolution de la perception de l’échec chez nous. Tout le monde a autour de lui des gens qui ont rencontré des difficultés donc il s’agit moins d’une perception externe. L’échec est surtout perçu comme un échec par le dirigeant lui-même. Au-delà d’un contexte externe, c’est bien la psychologie du chef d’entreprise qui considère sa situation comme un échec personnel d’où sa difficulté à demander de l’aide suffisamment en amont. Une autre raison est qu’un chef d’entreprise n’est pas devenu chef d’entreprise totalement par hasard. Il croit en ses compétences, dans son produit, dans sa capacité à trouver lui-même des solutions. Pour beaucoup, il s’agit de leur projet, de leur création et ils se disent qu’en travaillant plus, en se sacrifiant plus, ils vont y arriver. C’est bien entendu un atout nécessaire et une force mais il peut manquer une analyse objective de leur situation à court et moyen terme. Donc, ce que nous faisons, c’est déjà d’écouter beaucoup, de regarder, d’essayer d’apporter un regard le plus objectif possible sur la situation afin d’essayer de prévoir ce qui va se passer dans les semaines et les mois qui viennent et d’y travailler avec eux. Parfois, notre démarche est mal comprise car pour le dirigeant, ce n’est pas ce qu’il avait envie d’entendre. Dans ces moments, la confiance qui doit s’établir entre le bénévole et le chef d’entreprise est primordiale dans le cadre de notre accompagnement. J’imagine que l’AG du 29 avril vous a permis de parler de l’avenir.
Quels sont vos projets pour le GPA Grand Est ? Souhaitez-vous renforcer certains partenariats ?
Jean-Pierre Deramecourt : Nous avons voulu développer le nombre de partenariats au sens large avec tous les représentants du monde de l’entreprise. Dans notre conseil d’administration, nous avons les représentants des experts comptables, des commissaires aux comptes, des administrateurs et mandataires judiciaires, des chambres consulaires, des banques. Je rappelle que d’autres partenaires très importants nous accompagnent à savoir la Région, la DREETS et la Banque de France. Dans notre conseil, nous comptions la CPME Grand Est, partenaire essentiel et nous venons d’accueillir le MEDEF Grand Est et L’U2P Grand Est. Tous ces partenariats visent à mieux nous faire connaitre de tous les acteurs économiques. Un autre axe est le fait qu’il y a des GPA dans toute la France. Certains fonctionnent bien, nous en faisons partie, d’autres moins bien. Nous avons donc prévu d’organiser des échanges réguliers avec les autres GPA. En tout cas, je suis convaincu que ces échanges d’expérience seront bénéfiques à tous. À voir également comment nous pouvons exister à l’échelon national. Les GPA n’ont pas de structure fédérale mais ce n’est pas forcément indispensable. Une structure nationale alourdirait notre fonctionnement et surtout, il faudrait prévoir des permanents donc il y aurait un impact sur nos budgets. Il faut donc réfléchir à la manière dont nous pouvons communiquer plus globalement auprès des institutions.
Si vous aviez un seul conseil préventif à donner à un entrepreneur qui sent les premiers signes de tension de trésorerie, quel serait-il ?
Jean-Pierre Deramecourt : Cela fait l’objet de nombreuses discussions entre nous mais il existe vraiment des signaux faibles qui doivent alerter le dirigeant. Pour moi, c’est cette sensibilité, cette vigilance accrue à ces signaux faibles qu’il faut développer. C’est se dire qu’un impayé ou un retard de paiement ne doivent pas être relativisés. Quand la banque commence à demander des éléments, il faut regarder quelle en est la raison. Dans tous les cas, il est impératif d’avoir un vrai tableau de bord prévisionnel pour mieux appréhender son activité. À mon avis, c’est un outil qui est indispensable pour un chef d’entreprise quel qu’il soit. Quelle que soit sa taille, c’est d’essayer en permanence quand ça va bien, quand ça commence à être plus difficile, et encore plus quand ça devient très difficile, d’avoir cette vision prévisionnelle sur sa trésorerie.
Une conclusion ?
Jean-Pierre Deramecourt : Notre développement au service des entreprises en difficulté, nous impose de recruter. Pour bien fonctionner, un département nécessite d’être couvert par une dizaine de bénévoles pour une bonne répartition de la charge de travail entre les experts. Mon objectif pour 2026-2027 est de conforter cette force d’intervention sur tout le Grand Est afin que nous puissions répondre partout à la demande des chefs d’entreprise en difficulté. Le GPA est un acteur méconnu mais pourtant incontournable, qui intervient non pas en concurrence avec d’autres acteurs tels que les Chambres de commerce, les Fédérations patronales, les Professionnels du monde judiciaire mais en synergie avec eux et en très forte proximité des chefs d’entreprises.