Région fortement industrialisée, le Grand Est dispose de tous les atouts majeurs pour accompagner l’électrification de l’industrie, des transports et du chauffage. La consommation d’électricité en région Grand Est s’établit à 42,1 TWh en 2025, en légère baisse de 0,3 % par rapport à 2024, autant dire qu’elle reste stable. Elle représente 9,3 % de la consommation nationale dans un contexte où la consommation électrique française reste globalement stable, mais encore en retrait par rapport aux niveaux d’avant crise.
Une dynamique de production décarbonée
Mais la présentation fin mai du bilan annuel de RTE Grand Est met surtout l’accent sur « la dynamique décarbonée de la production dans le Grand Est. » La région atteint ainsi un niveau de 90,5 TWh en progression de 2,9 % sur un an. Le Grand Est demeure ainsi la deuxième région la plus productrice d’énergies décarbonées en France avec 85,4 TWh issus du nucléaire et des énergies renouvelables, soit 94,4 % de sa production électrique. Elle est située juste derrière la région Auvergne-Rhône-Alpes. Cette dynamique s’appuie sur un parc de production installé de 24,3 GW en hausse de 3,3 % par rapport à 2024. La région contribue également à la sécurité d’alimentation du pays et de ses voisins européens, grâce à sa position de carrefour d’une électricité compétitive et bas-carbone. Laurent Cantat-Lampin, le délégué régional RTE pour le Grand-Est et la Bourgogne Franche-Comté confirme : « Dans une région au fort héritage industriel, l’électricité bas-carbone constitue un atout stratégique pour répondre aux enjeux climatiques de la France. Cet accès privilégié à une énergie décarbonée est le moteur essentiel pour accompagner la transformation des industries et sortir des énergies fossiles. » L’électricité décarbonée n’est pas un vain mot. Ce sont des données chiffrées : + 2,5 TWH pour le nucléaire par rapport à 2024, +1,1 TWh pour le solaire, +0,2 TWh pour l’éolien.
L’exportation chez les voisins
Pour RTE l’enjeu opérationnel est fort : faire transiter, en temps réel, des volumes importants d’électricité bas-carbone tout en intégrant la montée en puissance des nouveaux moyens de production. Le réseau de transport de la région Grand Est est ainsi au cœur de la sécurité d’alimentation des consommateurs, mais aussi de l’exportation d’une électricité compétitive et décarbonée vers des pays voisins, en particulier l’Allemagne. Cela confère un rôle clé à ce territoire dans la transition énergétique européenne et dans l’attractivité des sites industriels régionaux.
L’ancrage de RTE
RTE réaffirme son ancrage local à travers un investissement de 170 millions d’euros sur l’année 2025. Au-delà des infrastructures, l’entreprise investit 118 M€ d’achat auprès de 1088 entreprises locales, dont 51 M€ dédiés aux PME, et 61,8 M€ de contributions au budget des collectivités de la région, une contribution elle-aussi en hausse de +4,7 % par rapport à 2024. Le tout, en poursuivant sa politique de recrutement de 80 nouveaux collaborateurs intégrés en 2025, dont 22 stagiaires alternants. Une façon de rassurer les acteurs régionaux, sur cet ancrage, et pour mieux sécuriser leur raccordement et l’alimentation électrique de leurs projets.
RTE dans le Grand Est représente quelque 11 588 kilomètres de réseaux dont 379 km de réseaux souterrains et 97 % de lignes aériennes, assorties de 267 postes électriques. 85 clients dont 64 % de clients industriels. Et RTE représente un effectif de 940 salariés sur l’ensemble de la région dont 80 nouveaux recrutements en 2025. Et RTE gratifie ce bilan d’un indice incontournable : 93 % de taux de satisfaction, en hausse de 7 % par rapport à 2024.
Mais quels sont les projets de RTE dans un contexte géopolitique incertain, avec le développement de nouveaux usages, comme l’impressionnant développement des data centers, très gourmands en électricité ? Laurent Cantat-Lampin a répondu aux questions des Affiches d’Alsace et de Lorraine.
L’interview de Laurent Cantat-Lampin
« RTE Grand Est va investir 1,8 milliard d’euros dans les 5 prochaines années ! »
- Les Affiches d’Alsace et de Lorraine : À voir votre bilan, vous êtes pleinement satisfait de la production d’électricité décarbonée dans le Grand Est ?
- Laurent Cantat-Lampin : « On est dans une démarche longue, comme dans tout le pays, pour sortir progressivement des énergies fossiles et aller vers l’électrification des usages, la voiture électrique, les pompes à chaleur, et l’industrie aussi, qui s’électrifie progressivement. Et la région Grand Est est bien placée, car elle a une production qui est fortement décarbonée. Elle est abondante, et peut donc répondre aux différents usages de l’électricité. »
« Une partie de la production est exportée »
- La montée en puissance des datas center en France, qui sont de gros consommateurs d’électricité, devrait conforter RTE ? Est-ce que la production d’électricité suffira à y répondre ?
- L.C. : « Aujourd’hui on a environ 1/5e de l‘électricité qu’on produit qui est supérieur à ce qu’on consomme en France. Elle est aujourd’hui essentiellement exportée à des pays voisins. On a une marge qui est très importante pour pouvoir répondre justement à l’augmentation des usages, et dans ces usages, il y a effectivement les data centers, qui peuvent consommer beaucoup d’électricité. On en a deux exemples intéressants dans la région Grand Est : un du côté de Mulhouse, qui est Microsoft, dans le sud Alsace. On recense également deux autres projets sur les sites des anciennes centrales thermiques de La Maxe, aux environs de Metz, et de Richemont, sur le sillon mosellan, avec un acteur, Eclairion, également engagé sur d’autres sites en France. On a aussi dans cette région des projets importants. »
- Aura-t-on suffisamment d’électricité pour répondre à ces nouveaux besoins ?
- L.C. « Aujourd’hui, on peut dire qu’on en a beaucoup, qu’on pourra y répondre. Cela n’empêche que l’électricité va continuer d’augmenter, même si aujourd’hui elle reste stable et que l’électrification a du mal à démarrer, en tout cas massivement. On espère qu’elle va augmenter significativement, car si elle ne le fait pas, on va rester avec les énergies fossiles. On a intérêt à s’électrifier massivement avec des énergies renouvelables. Sachant qu’on doit aller à l’horizon 2050 vers la neutralité carbone, obligatoirement on va devoir continuer d’augmenter progressivement notre production d’électricité décarbonée, pour pouvoir répondre à ces enjeux-là. D’ici 2030 et encore davantage en 2040, il faut continuer à augmenter notre production d’électricité soit via des énergies renouvelables, soit avec du nouveau nucléaire, que l’on peut envisager d’ici 2040. Ce sont les objectifs que vise le gouvernement. »
« La priorité, accompagner les usages »
- Où en êtes-vous de l’électrification de projets industriels ?
- L.C. : « C’est un fait notable : on a aujourd’hui des demandes de connexion de RTE, de projets industriels. On a trois fois plus de demandes en volume de puissance sur l’industrie que ce qui existe déjà en France. On a beaucoup de projets dans les tuyaux à cet horizon 2030. Il faudra d’ici-là que le système électrique puisse répondre à cette échéance, à cet enjeu. Le sujet d’aujourd’hui, pour nous est surtout de parvenir à accompagner les usages, c’est ça qui a du mal à se matérialiser. Vous avez du reste constaté qu’un plan gouvernemental a été décidé dans ce sens il y a peu de temps : c’est la priorité. »
- Est-ce que les réseaux de RTE sont au point ? Est-ce que vous continuez d’investir ?
- L.C. : « Le réseau est déjà bien robuste. Mais il va falloir continuer de l’adapter. C’est ce qu’on fait dans la région, mais aussi dans le pays. On va multiplier par deux nos investissements dans les prochaines années. On envisage ainsi d’investir 1,8 milliard d’euros dans le Grand Est sur les 5 prochaines années. Ce sont des montants considérables. Ils doivent financer trois objectifs principaux : la connexion au réseau des nouveaux consommateurs, le renouvellement du réseau dont certaines lignes datent d’après-guerre. On profite dans le même temps de l’adapter au changement climatique. Notre réseau, on le construit pour 100 ans. On intègre cette résilience climatique. Troisième objectif, renforcer notre colonne vertébrale, nos lignes 400 000 volts, pour accepter plus d’électricité sur le réseau. »
« Pas de réseau souterrain pour le 400 000 volts »
- Est-ce qu’il y aura une part de souterrain ? Pour les lignes haute tension ?
- L.C. : « Pas pour les 400 000 volts. C’est une technologie qui reste très complexe. Mettre sous la terre dans des câbles isolés, avec du polyéthylène, des puissances très importantes dans le 400 000 volts, ça reste compliqué, coûteux. Les quelques endroits où on l’a fait, c’est un chantier d’autoroute ! On fait en revanche un peu de souterrain sur le réseau intermédiaire. On en fait davantage sur notre réseau départemental, le 103 000 volts ; la différence de coût est moins importante, l’impact également et la technologie est plus maîtrisée depuis longtemps. Ce n’est pas neutre, de le faire en souterrain. Plus on descend en tension, plus c’est facile, si je puis dire, de mettre en souterrain. »
- Qu’en est-il de l’acceptabilité des riverains quand vous construisez de nouvelles lignes ?
- L.C. : « Quel que soit le sujet, quand on parle d’infrastructures massives comme des lignes électriques, la question de l’acceptabilité locale reste un sujet. Quand on adapte notre réseau, on intègre ces questions environnementales. Le plus souvent pour ce qui est des lignes aériennes, c’est une question d’impact visuel. Notre enjeu c’est d’optimiser notre réseau. Quand on construit de nouvelles lignes, on essaie de le faire dans un couloir d’existant. Et pour des lignes 400 000 volts, on est quand même dans la majorité des cas, en zone rurale, très éloigné des habitations. »
- Vous faites encore appel à de la production à base d’énergie fossile, comme celle de la centrale thermique Emile-Huchet à Saint-Avold ?
- L.C. : « Le choix ou pas de maintenir une centrale thermique au charbon comme à Emile-Huchet, dépend du producteur et des pouvoirs publics. Ce n’est pas RTE qui choisit ce qui est produit sur le réseau. C’est une question d’offre et de demande. On commence toujours par les énergies les plus vertes, on termine par l’électricité les énergies fossiles. Mais c’est devenu marginal. Et le gouvernement a bien demandé de les arrêter. La France est un des pays d’Europe les plus décarbonés pour produire son électricité : on est à 95 % d’électricité décarbonée. Ce qui attire du reste bon nombre d’investisseurs notamment, comme on l’a évoqué, dans les data centers. »
- Vous avez enregistré une diminution de la consommation en 2025 ?
- L.C. : « La consommation est à peu près stable : on est à -0,3 %. Il y a un double phénomène : l’utilisation d’appareils de plus en plus économes en énergie. Pour l’éclairage on est passé au led. Deuxième constat, les Français font davantage attention à leur consommation d’électricité, pour des raisons de contraintes économiques. C’est l’effet de sobriété. Ce sont des effets baissiers. Qu’on enregistre aussi dans l’industrie qui peut ralentir pour des raisons macro-économiques. Il y a aussi l’effet haussier, avec l’augmentation de l’usage du véhicule électrique. 30 % choisissent le véhicule électrique, surtout depuis la guerre au Moyen-Orient. Et ça augmente progressivement la part de l’électricité. Mais cette dynamique doit encore se poursuivre. »
- RTE continue d’embaucher ? Vous embauchez des femmes ?
- L.C. : « Le secteur de l’électricité, l’ensemble de la filière est très dynamique et recrute, certes, surtout des profils techniques. Et je vous confirme qu’on embauche des femmes, et ça fait partie de nos objectifs d’en recruter davantage. Sur l’ensemble de RTE on est à 25 %. On souhaite augmenter ce chiffre. »