Quel est le modèle économique de l’ERAGE ?
Karen Charret : L’ERAGE est un établissement d’utilité publique qui n’a pas vocation à dégager des bénéfices. Néanmoins, nous gérons un budget important. Notre financement s’élève à environ 1,4 million d’euros. La principale source de financement est la formation continue, qui représente près de 49 % de notre budget prévisionnel de 2026.
Toutes les écoles d’avocats sont financées à 100 % ou presque par la profession. Les avocats financent eux-mêmes leur formation, de leur entrée dans la profession jusqu’à leur retraite.
La formation initiale des élèves avocats n’est jamais excédentaire. Pour la financer, nous nous appuyons sur la formation continue des avocats en exercice, qui ont une obligation de 20 heures de formation par an.
Les droits d’inscription des élèves représentent environ 16 % de nos ressources. Environ 30 % proviennent des contributions des 24 barreaux de notre ressort et de la dotation du Conseil national des barreaux (CNB).
La participation de l’État est marginale. Elle représente à peine 1 à 2 % du budget. C’est pourquoi nous considérons que l’école est quasiment entièrement financée par la profession.
Souhaiteriez-vous une participation plus importante de l’État ?
Karen Charret : Bien sûr, on pourrait considérer que les avocats sont des acteurs essentiels de l’État de droit et de la démocratie, et qu’à ce titre l’État pourrait davantage participer au financement de leur formation.
Mais lorsque l’on constate déjà les difficultés budgétaires de l’institution judiciaire, cela reste aujourd’hui un vœu pieux.
Former des avocats coûte cher : les locaux, les intervenants, l’organisation pédagogique... Nous avons trouvé un équilibre que nous parvenons à maintenir grâce au travail des équipes.
L’ERAGE possède-t-elle des particularités par rapport aux autres écoles ?
Karen Charret : Nous faisons partie des 11 écoles d’avocats françaises. Notre première spécificité est territoriale. Nous couvrons un territoire extrêmement vaste, allant de l’Alsace jusqu’au sud de la Saône-et-Loire, avec six cours d’appel et vingt-quatre barreaux.
L’ERAGE est née du regroupement de plusieurs anciens centres régionaux de formation des avocats : Strasbourg, Reims, Dijon, Nancy, Metz, etc.
Nous avons également des spécificités juridiques liées à notre territoire. On pense notamment au droit local alsacien-mosellan, au droit rural, aux problématiques liées à la viticulture ou encore au droit européen grâce à la présence des institutions européennes à Strasbourg.
Nous essayons d’ailleurs de valoriser ces spécificités dans nos programmes de formation.
Quelles sont les compétences que l’école doit aujourd’hui transmettre au-delà des connaissances juridiques ?
Karen Charret : La technique juridique s’acquiert en grande partie à l’université. Notre rôle consiste surtout à apprendre aux élèves à mettre leurs connaissances en perspective dans l’exercice de leur métier. C’est ce que je leur ai dit à la prestation de serment, car ils représentent une profession qui a un sens particulier dans notre pays.
Un avocat doit savoir écouter, comprendre son client, faire preuve d’agilité, de réactivité et d’intelligence dans l’application des connaissances. L’avocat dans la cité, c’est l’avocat qui va accompagner, qui doit se montrer à mon avis agile, parce qu’un monstre de connaissances, s’il ne sait pas l’utiliser et s’adapter à son client, s’il ne sait pas percevoir du client la demande, ça ne sert à rien.
Pour moi, les qualités essentielles sont l’écoute, la curiosité, l’humilité et le courage.
On peut être un excellent juriste, mais si l’on ne sait pas comprendre les besoins de son client ni adapter sa réponse à sa situation, cela ne suffit pas.
Quel regard portez-vous sur l’intelligence artificielle ?
Karen Charret : Les futurs avocats doivent apprendre à travailler avec l’intelligence artificielle. C’est une réalité.
L’IA constitue une source d’informations extrêmement puissante. Elle modifie déjà profondément l’accès à la connaissance juridique. Moi, j’ai appris à chercher de la doctrine et des arrêts dans des vieux livres magnifiques qui ornent aujourd’hui nos bibliothèques, même encore ici, d’ailleurs. C’est juste pour faire joli.
Mais dans notre métier, une utilisation déconnectée de l’humain conduirait à des erreurs importantes. Une personne qui pousse la porte d’un cabinet ne vient pas seulement chercher une réponse juridique. Elle vient avec une histoire, un contexte, des préoccupations parfois très personnelles.
L’IA peut aider à traiter l’information, mais elle ne remplacera jamais la capacité d’écoute, d’analyse et de stratégie d’un avocat.
Les élèves avocats expriment-ils des inquiétudes face à ces outils ?
Tiffany Conein : Je pense que les inquiétudes existent, mais il faut aussi replacer les choses dans leur contexte.
Dans notre ressort, beaucoup de cabinets sont de taille modeste ou intermédiaire. Les jeunes avocats y exercent rapidement des missions très variées : conseil, contentieux, audiences, relation avec les clients. Ils ne sont pas cantonnés à des tâches de recherche juridique.
L’IA peut certes modifier certaines pratiques, mais elle ne remplacera pas les compétences fondamentales du métier.
Notre responsabilité est aussi de former des professionnels capables de conserver un regard critique sur les outils qu’ils utilisent.
Comment l’ERAGE intègre-t-elle cette réflexion ?
Tiffany Conein : Nous travaillons beaucoup sur les questions d’éthique et de déontologie liées à l’IA.
Certaines écoles autorisent son utilisation dans certains examens. Ce n’est pas notre choix. Nous voulons avant tout former des avocats capables de réfléchir par eux-mêmes.
L’IA peut être utile. Mais un avocat reste quelqu’un qui analyse, construit une stratégie et prend des décisions. Il ne doit pas devenir dépendant d’un outil.
Le rôle de l’avocat a-t-il évolué au fil du temps ?
Karen Charret : Au fond, non.
Pour moi, l’avocat est le pilier de la démocratie, c’est-à-dire l’accompagnement, la défense, le conseil du justiciable dans toutes les sphères de sa vie. L’avocat reste celui qui accompagne, conseille et défend le justiciable dans toutes les étapes importantes de sa vie. Qu’il s’agisse d’un divorce, d’une création d’entreprise, d’un licenciement ou d’une procédure pénale, nous accompagnons les personnes dans des moments souvent déterminants.
Les outils évoluent, les technologies changent, mais notre mission fondamentale demeure la même : c’est les défendre tous. On est aux bases de Badinter, mais c’est les défendre tous, ou les accompagner tous, quels qu’ils soient. Ça, c’est vraiment une base de notre démocratie.
Tiffany Conein : Je partage totalement cette vision. On constate parfois des évolutions législatives qui peuvent remettre en question certains champs d’intervention des avocats. Cela montre justement à quel point notre rôle demeure essentiel dans la protection des droits et dans le fonctionnement de la démocratie.
Myriame Fatmi : J’ajouterais que les citoyens gagneraient parfois à consulter un avocat plus tôt.
On consulte souvent un avocat lorsque le problème est déjà là. Pourtant, il pourrait être utile de demander conseil en amont, comme on consulte un médecin généraliste pour prévenir plutôt que guérir.
Avant un mariage, avant la signature d’un contrat ou avant la création d’une entreprise, un conseil juridique peut éviter de nombreuses difficultés.
Comment les effectifs ont-ils évolué ces dernières années ?
Tiffany Conein : Les effectifs connaissent des variations assez importantes d’une année sur l’autre. En 2022, nous comptions 97 élèves. Nous avons connu un véritable pic en 2024 avec 167 élèves. En 2025, nous sommes redescendus à 139 élèves et nous accueillons 132 élèves dans la promotion 2026.
Ces évolutions ne sont pas propres à l’ERAGE. Elles sont observées dans l’ensemble des écoles d’avocats. Elles sont notamment liées aux résultats de l’examen d’entrée, qui est aujourd’hui national.
Comment expliquez-vous ce pic observé en 2024 ?
Karen Charret : L’explication est principalement liée à l’examen d’entrée. Selon la nature des sujets proposés, les taux de réussite peuvent varier. Comme l’examen est national, les évolutions se retrouvent dans l’ensemble des écoles françaises.
Il faut rappeler qu’à une époque, chaque Institut d’études judiciaires organisait son propre examen. Aujourd’hui, les sujets sont élaborés au niveau national par le Conseil national des barreaux avec des universitaires, des magistrats et des avocats.
Comment construisez-vous un cursus professionnalisant ?
Tiffany Conein : La professionnalisation est au cœur de notre projet pédagogique. Nous construisons le programme avec l’ensemble des parties prenantes : les élèves, les formateurs, les barreaux, les administrateurs de l’école et le Conseil national des barreaux.
Nous recueillons régulièrement les retours des élèves, notamment grâce à des enquêtes anonymes. Cela nous permet d’adapter les contenus et les méthodes pédagogiques.
Le programme est structuré autour de grands blocs de compétences : la déontologie, le management, la rédaction d’actes ou encore la plaidoirie. Nous pouvons proposer jusqu’à 320 heures de formation par élève.
Le travail qui a été fait ces dernières années, c’est de vraiment retravailler ce qu’on appelle chez nous les parcours et les modules pour que les élèves puissent plus facilement les personnaliser selon leur appétence, leur matière d’intérêt. Donc, ils ont le choix entre public, privé, affaires en parcours, ce qui était déjà le cas auparavant. Et on a rajouté des modules en pénales sociales et on a créé le module européen parce que Strasbourg est le siège des institutions européennes.
Nous avons la chance de pouvoir faire intervenir des greffiers, des juristes et d’autres professionnels travaillant auprès de la Cour européenne des droits de l’homme.
Les élèves peuvent également assister à des audiences de la Cour. Nous souhaitons faire de cette expertise européenne une véritable valeur ajoutée de notre école. Ce n’est pas ce qui est choisi majoritairement par les élèves. Mais on a maintenu ce module. Il est en train de trouver son public.
Le Projet pédagogique individuel (PPI) joue-t-il un rôle important dans cette professionnalisation ?
Tiffany Conein : Absolument. Nous avons d’ailleurs modifié l’organisation de la scolarité pour renforcer cette dimension.
Après une période d’immersion à l’école, les élèves réalisent leur PPI avant de revenir en formation puis d’intégrer un cabinet d’avocats selon un rythme alterné.
L’objectif est de leur permettre de découvrir d’autres univers professionnels avant d’exercer.
Quels types de structures accueillent les élèves ?
Tiffany Conein : Les possibilités sont extrêmement variées. Les élèves peuvent effectuer leur PPI au sein de juridictions, de services pénitentiaires, d’études notariales, chez des commissaires de justice, dans des banques, des associations ou encore des services juridiques d’entreprise.
Certains réalisent également leur PPI à l’étranger ou poursuivent un Master 2 pendant cette période.
Karen Charret : C’est une étape essentielle. Elle permet aux futurs avocats de mieux comprendre l’environnement dans lequel ils exerceront et les acteurs avec lesquels ils seront amenés à travailler.
Elle montre aussi à quel point le droit est présent dans tous les secteurs de la société.
Quel est le taux d’insertion professionnelle des élèves de l’ERAGE ?
Tiffany Conein : Nous observons un taux d’insertion compris entre 92 et 93 %.
Pour certaines promotions, les résultats sont même encore meilleurs. Sur la promotion 2023, par exemple, l’ensemble des répondants à notre enquête avait intégré la profession.
Il faut toutefois préciser que tous les anciens élèves ne répondent pas aux enquêtes de suivi.
Les jeunes diplômés s’installent-ils rapidement ?
Karen Charret : Non, l’installation immédiate reste très minoritaire.
La plupart deviennent d’abord collaborateurs pendant plusieurs années. C’est une étape importante d’apprentissage. Le métier d’avocat s’acquiert avant tout par la pratique.
Lorsqu’ils prêtent serment, les jeunes avocats engagent immédiatement leur responsabilité professionnelle. Il est donc souvent préférable qu’ils acquièrent de l’expérience avant de s’installer.
Aujourd’hui, environ 94 % des jeunes diplômés débutent par une collaboration, tandis que l’installation directe représente seulement une très faible proportion.
Constatez-vous une évolution dans les attentes des élèves ?
Tiffany Conein : Oui, très clairement.
Les jeunes générations sont davantage attentives à l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Elles accordent aussi beaucoup d’importance à la qualité de vie au travail, à l’organisation du temps de travail et aux possibilités de télétravail.
Cette évolution n’est pas propre à la profession d’avocat. On la retrouve dans l’ensemble du monde du travail.
Je ne pense pas qu’il faille la voir négativement. Elle traduit simplement une autre manière d’envisager sa carrière.
Quelle place occupent aujourd’hui les modes amiables de règlement des différends (MARD) dans la formation ?
Tiffany Conein : Ils occupent une place de plus en plus importante. Avec la refonte du programme qu’on a réalisée il y a à peu près trois ans, on a axé sur les MARD.
Ils ont à la fois dans le tronc commun 6 heures en cours en amphithéâtre et 6 heures en atelier sur les MARD que l’on fait en partenariat avec l’Institut de justice amiable du Barreau de Strasbourg et toute l’équipe qui intervient à l’école. On a aussi créé une option MARD, toujours en partenariat avec l’Institut de Justice Amiable, qui permet aux élèves qui choisissent cette option d’avoir un badge de compétence avocat accompagnant en médiation, charge pour eux quand ils interviendront au Barreau de faire ces trois ou cinq heures de formation, mais qui leur permet d’arriver en n’ayant plus que quelques heures à faire sans entrer dans tout le cycle. Donc oui, on est clairement attentifs à cette problématique.
Quelle est l’obligation de formation des avocats ?
Myriame Fatmi : Tous les avocats doivent suivre au minimum vingt heures de formation par an. Les jeunes avocats, c’est-à-dire ceux qui exercent depuis moins de deux ans, doivent consacrer une partie de ces heures à la déontologie et à la gestion de cabinet.
Les titulaires d’une spécialisation doivent également suivre des formations spécifiques dans leur domaine.
Comment faites-vous pour que cette obligation soit perçue comme une opportunité ?
Myriame Fatmi : Nous accordons une importance particulière à la qualité de nos formations et à celle des intervenants.
Nous recherchons les meilleurs spécialistes afin que chaque formation apporte une réelle valeur ajoutée aux avocats.
Par ailleurs, la veille juridique devient de plus en plus complexe. Les formations permettent aux professionnels de gagner du temps tout en sécurisant leur pratique.
Nous accordons également beaucoup d’importance à la convivialité. Les temps d’échanges entre confrères sont essentiels et font pleinement partie de l’expérience de formation.
Les avocats s’intéressent-ils aux formations consacrées à l’intelligence artificielle et la cybersécurité ?
Myriame Fatmi : Oui, même si la demande provient souvent d’abord des bâtonniers.
Nous proposons régulièrement des formations consacrées à l’IA ainsi que des modules croisant intelligence artificielle et déontologie.
Les avocats s’approprient progressivement ces outils tout en étant très conscients de leurs limites.
Concernant la cybersécurité, c’est un enjeu majeur pour l’ensemble de la profession. Nous proposons des formations sur ces sujets depuis de nombreuses années. Les cabinets doivent protéger des données particulièrement sensibles et il est indispensable de les accompagner.
Le Conseil national des barreaux met également à disposition des outils et des ressources pour aider les professionnels à se prémunir contre ces risques.
Qu’en est-il du droit de l’environnement ?
Karen Charret : On a assez peu de spécialistes dans le ressort en droit de l’environnement. C’est un vrai sujet sociétal aussi. Tout le monde s’attache à accorder de l’importance à l’environnement, même au sein du tout petit cabinet.
Par contre, en formation continue, les avocats ne se forment pas à l’ERAGE, tout bonnement, parce que les spécialistes vont se former ailleurs. Il y a des organismes plus spécialisés et qui délivreront une formation plus pertinente. Nous, quand on propose du droit de l’environnement, on a une dizaine de personnes. Du coup, on n’a pas poursuivi dans ce sens. Il y a d’autres organismes qui font ça très bien.
Le développement du distanciel a-t-il changé les habitudes ?
Myriame Fatmi : On enquête chaque année. En fait, on interroge nos participants pour savoir ce qu’ils veulent. Et c’est vrai que depuis le Covid, en fait, les avocats, comme tout le monde, veulent faire du distanciel. Donc on en propose.La demande est équivalente aussi bien en présentiel. Donc on essaie de répondre à ces demandes-là. Et à l’ERAGE, on reste particulièrement attaché, pour toutes les raisons que j’évoquais tout à l’heure, à proposer encore du présentiel, de façon à ce que les gens se croisent et échangent.
Si vous deviez définir l’ADN de l’ERAGE en quelques mots ?
Myriame Fatmi : Je reprends les mots qui nous accompagnent depuis de nombreuses années : qualité, proximité et professionnalisme.
Nous travaillons avec de l’humain avant tout, et nous attachons une grande importance à ce que nos formations soient utiles et directement applicables dans la pratique quotidienne.
Karen Charret : Pour moi, le mot qui résume le mieux l’ERAGE est l’exigence.
Une exigence envers les élèves, envers les avocats que nous formons et envers nous-mêmes. Les professionnels qui viennent se former consacrent du temps et investissent financièrement dans ces formations. Nous avons donc le devoir de leur proposer un niveau de qualité irréprochable.
Je dirais que l’ERAGE, c’est l’exigence au service de la profession.
Tiffany Conein : Pour la formation initiale, je parlerais d’un trait d’union.
L’ERAGE représente le passage entre les études de droit et l’exercice concret de la profession. Nous accompagnons les élèves dans cette transition essentielle afin qu’ils deviennent pleinement avocats, avec toutes les responsabilités mais aussi toute la richesse que cela implique.