Interview Paru aujourd'hui
Entre écoute et psychologie

Le quotidien des conciliateurs du tribunal de Strasbourg

Sous l’autorité de Madame Catherine Garczynski, 1ère Vice-Présidente au tribunal judiciaire de Strasbourg, Juge de proximité et coordonnateur des conciliateurs de justice, ceux-ci œuvrent pour une justice du quotidien. Entretien avec Denis Kraft conciliateur et Philippe Krafft, référent pour Strasbourg.

Philippe Krafft, référent pour Strasbourg et Denis Kraft, conciliateur

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir conciliateur de justice ? Quel a été votre parcours professionnel avant cet engagement ?

Philippe Krafft : Après une carrière de travailleur social, marquée par la direction du service de tutelle et de curatelle à l’UDAF et l’obtention d’une licence en droits sociaux, j’ai pris ma retraite. Approché par des magistrats et encouragé par une ancienne collègue, j’ai découvert la fonction de conciliateur de justice, un rôle que j’ignorais totalement.

Séduit par l’idée d’avoir une « occupation intelligente » pour ma retraite, je me suis lancé dans cette activité. De fil en aiguille, cette fonction s’est révélée être le prolongement naturel de mon ancien métier, la gestion du social reposant déjà fortement sur le conseil et la médiation.

Denis Kraft : Mon activité actuelle s’inscrit dans le prolongement di­rect de toute ma carrière. J’ai passé 24 ans comme délégué régional du 1 % Logement en Alsace, aujourd’hui appelé Action Logement, à l’époque où le secteur comptait encore 120 collecteurs en France. Mon métier consistait à faire du crédit immobilier : je finançais aussi bien les bailleurs sociaux (HLM) que les particuliers via le « prêt employeur ».

Après cette longue période, j’ai eu envie de changer. J’ai alors créé ma propre société de financement immobilier et je me suis associé au Crédit Foncier, dont je suis devenu l’un des directeurs d’agence en Alsace. En parallèle, étant un professionnel du financement immo­bilier, j’appliquais moi-même les conseils donnés à mes clients, et je me suis préparé une retraite complémentaire ainsi qu’un patrimoine à transmettre. Depuis toujours les gens venaient me voir pour me demander des conseils quant à la gestion de leurs biens, des locataires, des syndics, des charges, des investissements, des risques, des em­prunts, des impôts, etc... Après avoir atteint mon objectif patrimonial et financier, j’ai décidé de poursuivre une carrière de bénévole au service de personnes ayant besoin d’un sérieux coup de main pour se sortir des problèmes dans lesquels elles sont mêlés.

Connaissant l’activité de conciliateur de justice, j’ai postulé auprès du tribunal. Après un entretien avec la première vice-présidente et une rencontre avec l’équipe, je me suis intégré très facilement.

Comment se répartit votre activité au sein du tribunal judiciaire de Strasbourg ? (Rythme des permanences, des entretiens…)

Philippe Krafft : L’entrée en vigueur de la loi de 2020 sur la conciliation a entraîné une hausse significative du volume d’affaires. Pour y faire face, nous avons pu nous installer dans un bureau au sein du tribunal, rue du Fossé-des-Treize. Nous y assurons désormais une dizaine de créneaux de permanence par mois. Ces demi-journées, accessibles sans rendez-vous, connaissent une forte affluence. À l’inverse, nos permanences à la Maison de la Justice et du Droit (MJD) se font ex­clusivement sur rendez-vous.

Une fois par an, Madame Catherine Garczynski réunit l’ensemble des conciliateurs du ressort du tribunal judiciaire de Strasbourg, qui compte une trentaine de professionnels. À l’échelle des deux départements alsaciens, ce réseau rassemble 80 conciliateurs.

Quelles sont, selon vous, les qualités indispensables pour réussir une conciliation ?

Philippe Krafft : Tout d’abord, il convient de préciser que nous ne sommes pas des professionnels du droit : notre rôle n’est pas de tran­cher un litige, car nous ne sommes ni juges ni avocats. L’objectif du conciliateur est avant tout de réunir les parties et de les accompagner vers un terrain d’entente. Pour y parvenir, l’écoute active et la capacité à faciliter le dialogue sont des qualités indispensables. Un sens de la psychologie est également essentiel pour décrypter la dynamique et les enjeux qui se jouent lors de l’entretien.

Denis Kraft : Pour moi, la qualité première reste l’écoute, mais j’ajou­terais que j’aime entendre ce que les gens ne disent pas : les silences sont parfois très éloquents. Fort de mon passé de formateur, j’aime proposer une maxime pour résumer notre action : «Juger, c’est tran­cher ; concilier, c’est rassembler».

Lorsque les parties sont face à moi, je leur rappelle qu’elles ont au­jourd’hui l’opportunité de s’arranger à l’amiable et de décider de leur propre avenir. Si elles n’y parviennent pas, c’est le juge qui décidera à leur place.

Sur un plan plus pratique, j’appelle cela le «cérémonial du conciliateur». Dans ce cadre, le bureau devient notre territoire : c’est donc moi qui définis la place de chacun et qui mène les débats pour garantir une juste répartition de la parole.

Je reste également très attentif aux postures. L’un d’eux prend-il toute la place avec ses affaires, ses dossiers ou sa gestuelle ? Tous ces indices sont à prendre en compte pour maintenir l’équilibre du dialogue. Enfin, outre l’écoute, il faut savoir faire preuve de synthèse pour bien appréhender les demandes de chaque partie. La reformulation des propos est, à ce titre, un outil important pour structurer l’entretien.

Quels sont les types de litiges que vous rencontrez le plus fréquemment ici à Strasbourg ?

Philippe Krafft : À Strasbourg, l’activité se concentre essentiellement sur les conflits immobiliers. Près de la moitié des litiges traités (environ 50 %) concerne les relations locatives, souvent des dettes de loyer restées impayées après le départ du locataire, ainsi que des conten­tieux de copropriété liés à des impayés de charges. L’autre moitié des dossiers est dédiée aux troubles de voisinage, aux nuisances sonores et aux problématiques liées aux limites de propriété.

Denis Kraft : Nous traitons également les litiges liés aux achats sur les plateformes en ligne et aux colis non livrés. Les contentieux com­merciaux entre entreprises représentent, quant à eux, un peu plus de 10 % de notre activité. Naturellement, cette catégorie inclut aussi les litiges entre professionnels et particuliers.

Quel est le volume traité par les conciliateurs sur le ressort du TJ de Strasbourg et son évolution suite à la réforme de 2020 ?

Philippe Krafft : L’équipe de Strasbourg s’agrandit et compte maintenant 7 conciliateurs. En 2025, nous étions 6 et nous avons clôturé 732 dossiers. Cela représente une moyenne de 120 dossiers par personne, Cette hausse est flagrante quand on se rappelle qu’avant la réforme, notre volume annuel oscillait entre 20 à 40 dossiers par conciliateur. Notre stock au 31/12/2025 restait de 117 dossiers à régler.

Les difficultés financières des entreprises ont-elles modifié la nature des dossiers qui arrivent sur vos bureaux ? Êtes-vous confrontés à des situations de détresse sociale plus marquées ?

Philippe Krafft : Notre structure est peu confrontée aux difficultés financières des entreprises, ces dossiers étant principalement traités par d’autres instances. En revanche, nous faisons face à une hausse des situations de détresse sociale. C’est particulièrement vrai dans mon quotidien, où je gère de nombreux litiges entre locataires et bailleurs sociaux. Si ces affaires concernent souvent des dettes de loyer, le contact direct avec les usagers reste limité : invités à une conciliation, beaucoup ne s’y présentent pas, souvent parce qu’ils ont déjà déménagé.

L’année dernière, la hausse des charges a d’ailleurs provoqué des rappels de factures importants. Grâce à mon parcours, j’ai conseillé à certains locataires de se tourner vers les services sociaux, bien que ce ne soit pas notre rôle principal. Heureusement, le dialogue avec certains propriétaires a aussi permis de négocier des solutions amiables.

Comment s’articule votre travail avec les magistrats et les greffiers du tribunal ?

Philippe Krafft : Nous sommes en relation constante avec le greffe du tribunal, à qui nous transmettons les constats d’accord pour enregistrement. Parfois, les parties souhaitent obtenir une homolo­gation. Dans ce cas, l’accord est validé par le juge et prend la valeur d’un jugement. L’intérêt de cette démarche ? Si l’une des parties ne respecte pas ses engagements (un plan de paiement, par exemple), l’autre peut directement mandater un commissaire de justice pour le recouvrement, sans avoir à repasser devant le tribunal.

Denis Kraft : En revanche, un juge ne pourra jamais homologuer un accord sur des nuisances sonores, car c’est un domaine impossible à contrôler objectivement.

Quelle est la durée moyenne d’une conciliation ?

Philippe Krafft : Il est délicat de répondre précisément à cette ques­tion. Si un simple appel à l’une des parties suffit parfois à débloquer la situation, il est souvent nécessaire de contacter l’autre partie pour obtenir sa version des faits.

Réglementairement, le délai est de 3 mois, prolongeable de 3 mois supplémentaires. En pratique, le traitement d’un dossier prend gé­néralement entre 1 mois et 1 mois et demi.

Quand deux parties arrivent dans votre bureau, souvent braquées, comment parvenez-vous à rompre la glace et à rétablir le dialogue ? Quelle est votre «méthode» ?

Denis Kraft : En conciliation, la première règle consiste à poser le cadre méthodologique. Le conciliateur prend la parole pour expliquer les règles du jeu : le respect du temps de parole de chacun et l’opportu­nité au demandeur d’exposer la situation. Face à des personnes qui refusent de communiquer, celles-ci peuvent s’adresser au conciliateur à tour de rôle et en présence de l’autre partie. Je distribue la parole à chacun et je ne permets pas à l’un d’entre eux de s’imposer, d’écraser l’autre ou de mener le dialogue. Le but étant de le restaurer. C’est souvent à ce moment-là que les masques tombent : on découvre que les parties se connaissent et que le différend qu’ils entretiennent ne fait que masquer des rancœurs bien plus profondes et anciennes, tel un iceberg, où l’on ne voit pas la partie immergée de suite.

Philippe Krafft : En fait, parfois, une demande peut en cacher une autre.

Un avocat accompagne-t-il souvent l’une ou l’autre des parties ? Lorsque c’est le cas, la conciliation est-elle différente ?

Philippe Krafft : La conciliation varie beaucoup selon la personnalité de l’avocat. De mon expérience, lorsqu’ils accompagnent un client, ils sont plutôt aidants et cherchent le compromis. Ils jouent un rôle de modérateur indispensable : ils défendent leur dossier, bien sûr, mais toujours dans un esprit d’ouverture et de conciliation.

Sans citer de noms, y a-t-il une conciliation particulièrement marquante ?

Philippe Krafft : Après 15 ans de bénévolat, le constat est flagrant : les personnes s’enferment plus vite dans leurs certitudes et le dialogue devient difficile. Face à un trouble de voisinage, ma première question est toujours de savoir s’il y a eu une discussion préalable. Trop souvent, la démarche n’a même pas été tentée avant de solliciter notre aide.

Denis Kraft : Un autre aspect marquant des litiges avec les entreprises réside dans la frustration générée par la dématérialisation et l’anony­misation des échanges. À la réception d’un courrier de relance, par exemple, les usagers ne savent plus à qui s’adresser et se heurtent à des adresses e-mail génériques, ce qui déshumanise et durcit les rapports. Ce phénomène s’intensifie dans les litiges commerciaux. Pour y remédier, l’association des conciliateurs a déterminé depuis plusieurs années des interlocuteurs dédiés, permettant ainsi de ré­soudre directement les problèmes soumis.

Que faites-vous quand vous sentez qu’une conciliation semble difficile ? À ce sujet, avez-vous des statistiques sur vos résultats ?

Denis Kraft : Lorsque l’une des parties se montre inflexible, je lui rap­pelle le «coût du risque» et j’en détermine le montant comme dans un investissement immobilier. Nous jaugeons ensemble «le prix de la paix». Cet argument explicite suffit souvent à débloquer la situation. Pour optimiser les échanges, je fixe une limite stricte d’une heure. Si aucun accord n’émerge dans ce délai, nous planifions un nouveau rendez-vous ou alors nous actons le constat d’échec.

Philippe Krafft : En termes de résultats, sur 417 dossiers traités, nous enregistrons 60 % d’accords et 40 % d’échecs. À cela s’ajoutent un peu plus de 300 dossiers classés comme « carences » : l’une des parties ne s’étant pas présentée, ces cas ne peuvent être qualifiés ni de réussites ni d’échecs.

Pensez-vous que les justiciables strasbourgeois intègrent peu à peu cette «culture de l’amiable», ou la conciliation est-elle encore trop souvent vue comme une simple case obligatoire à cocher avant le procès ?

Philippe Krafft : Si cette démarche s’inscrivait initialement dans cette logique, la fréquentation de nos permanences montre que la conciliation s’ancre progressivement dans les mentalités. Internet joue également un rôle clé dans l’information du public. De plus, lorsqu’on interroge les usagers sur leurs motivations, beaucoup confient privilégier cette voie pour éviter un recours au tribunal. Il est évident que cette culture de l’amiable commence à être mieux assimilée.

Denis Kraft : Le revers de la médaille est que certains se contentent de nous écrire en nous saisissant depuis leur fauteuil chez eux et en exigeant que le conciliateur se charge de leur problème. Nous leur répondons systématiquement qu’il est nécessaire soit de se rendre à l’une de nos permanences au Tribunal Judiciaire 45, rue du Fossé des Treize 67000 Strasbourg, tous les lundis après-midi sans rendez-vous, ou de prendre rendez-vous par téléphone à la Maison de la Justice et du Droit 6, rue de Flandre 67000 Strasbourg, soit de nous contacter (désormais possible en visioconférence pour les personnes éloignées). Le justiciable est tenu de montrer sa bonne volonté procédurale avant de pouvoir revendiquer l’intervention du Conciliateur, c’est-à-dire qu’il devra avoir fait des démarches préalables auprès de son adversaire.

Selon vous, quels seraient les facteurs de développement de la pratique de la conciliation ?

Philippe Krafft : Je vois deux facteurs de développement. Il s’agit tout d’abord de souligner que cette pratique est positive à la fois pour le justiciable et pour l’institution judiciaire en termes de charge de travail. Un second point est la professionnalisation de cette fonction qui reste bénévole, ne l’oublions pas.

Si vous aviez un message à faire passer aux entrepreneurs, artisans ou particuliers qui hésitent encore à pousser la porte d’un conciliateur, quel serait-il ?

Philippe Krafft : Tout d’abord, une conciliation, ça ne coute rien à part le temps qu’on y consacre. Les délais de traitement sont également plus rapides que pour une procédure judiciaire.

Denis Kraft : Et puis essayez d’abord de communiquer avec l’autre partie et si cela ne marche pas, venez nous voir car pour moi l’im­portant c’est la communication. N’oubliez pas : juger, c’est trancher ; concilier c’est rassembler.

La Rédaction