Comment se porte l’investissement industriel, en Alsace ?
Frank Becker : Nous avons l’impression d’évoluer dans le brouillard. Nous vivons une succession de crises, qui mine le moral des industriels alsaciens. Pour autant la situation des 505 principales entreprises industrielles que nous suivons est meilleure que ce que ne présage l’ambiance générale des affaires, mais moins bonne que les années précédentes. Nous sommes passés d’un volume d’investissement de 4 milliards, en 2024, à 1,3 milliard, en 2025. Au premier abord, la baisse est vertigineuse ; et si on retire de 2024 les 2 milliards annoncés par Microsoft, nous enregistrons quand même une baisse de 33 %. Si on veut détailler la nature des investissements, ils portent de plus en plus sur la décarbonation, l’électrification et l’automatisation des process. Le nombre d’emplois créés est lui aussi en baisse de 44 %, d’ailleurs largement explicable par la nature des investissements. Le nombre de nouveaux projets diminue de 16 %. Tout cela est très révélateur de l’incertitude dans laquelle se trouvent plongées les entreprises, même si bon nombre d’entre elles ont malgré tout des projets. Je voudrais quand même donner une note positive : le Grand Est, et particulièrement l’Alsace, restent attractifs pour les entreprises étrangères.
Projets dans la santé ou la robotique
Quels sont les projets les plus emblématiques ?
F. B. : On peut notamment citer SEW Usocome, qui a engagé un plan d’investissement de 250 M€ à Brumath, incluant une extension logistique de 25 000 m² et une centrale photovoltaïque, Elanco, qui investit 35 M€ à Huningue pour renforcer ses capacités de production pharmaceutique vétérinaire, Liebherr-Components qui dépense 90 M€ sur son site de Colmar pour augmenter ses capacités de production, ou Mars, qui affecte 20 M€ à l’extension de son usine de Haguenau pour une activité de grillage de cacahuètes.
Vincent Froehlicher : Il y a aussi des dossiers qui passent un peu sous le radar, mais qui ne sont pas moins révélateurs de l’attractivité alsacienne. Je pense à des investissements très intéressants localisés à Strasbourg, à Nextmed ou au Parc d’Innovation d’Illkirch, particulièrement dans le domaine de la santé, et à Mulhouse autour du KM0, dans la robotique ou l’IA. Les montants d’investissement ne sont pas toujours spectaculaires, mais ils expriment le très bon positionnement de l’Alsace dans les domaines de pointe.
Où en est-on sur les très gros dossiers Microsoft et Blue Solutions de Bolloré ?
V. F. : Sur Microsoft, l’enquête publique vient de s’achever. Je ne cacherai pas que le projet soulève un certain nombre d’oppositions. Mais la plupart des parties prenantes pensent que le projet doit se faire. Quant au projet Blue Solutions, selon nos informations, l’intention est toujours qu’il se fasse même si cela pourra prendre du temps.
Claude Sturni : Au sujet de Blue Solutions, il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d’implanter une usine classique, mais nous sommes là sur un projet très innovant. Cela ne se fait pas en deux minutes.
Que va devenir le site de Huawei, à Bernolsheim ?
C. S. : Huawei n’a pas encore pris de décision, hormis celle de ne pas implanter la ligne de production initialement prévue autour de la 5G, dès lors que le marché européen faisait défaut. Néanmoins, les dirigeants nous ont fait part, il y a peu, de leur réflexion pour imaginer une autre affectation de cette usine pour une autre famille de produits. Mais pour l’instant, aucune décision n’est prise, ni non plus d’ailleurs en ce qui concerne une éventuelle vente du bâtiment.
En Alsace, deux sites bénéficient de ce qu’on appelle le dispositif « Notre-Dame », consistant à assouplir les règles administratives pour l’implantation de sites industriels : il s’agit de Lithium France, dans le Bas-Rhin, et du Technocentre de Fessenheim, dans le Haut-Rhin. Est-ce la bonne solution pour réindustrialiser les territoires ?
C. S. : Dès lors qu’il s’agit d’un nouveau dispositif, il me paraît utile qu’il puisse être testé sur des projets aussi sensibles et atypiques que ceux évoqués. Tout ce qui peut rendre les démarches plus faciles est forcément bienvenu.
F. B. : Il faut aussi bien comprendre, qu’ici en Alsace, dès lors qu’un très gros projet apparaît, nous avons l’habitude d’intervenir très en amont, particulièrement avec les acteurs du territoire où l’implantation est envisagée afin d’anticiper les procédures et de lever tous les freins qui ne manqueront pas de se manifester.
Rareté foncière et compétences
La loi ZAN est sur la sellette. Comment envisagez-vous l’évolution de la rareté du foncier ?
C. S. : La tendance à réduire la consommation foncière est inéluctable. Les industriels eux-mêmes l’ont bien compris. À propos de la loi ZAN, qu’on arrête de nous parler d’assouplissement et qu’on le fasse vraiment. Parce que dans la réalité nous n’y sommes pas. C’est toujours un crève-coeur de renoncer à un projet alors que le territoire est attractif.
V. F. : De notre côté, nous sommes très mobilisés sur cette question du foncier. Avec nos partenaires, nous travaillons sur de nombreuses pistes : par exemple en concevant différemment les zones d’activité, pour qu’elles ne soient pas vides la nuit ou le week-end, pour mutualiser les parkings vides 75 % du temps… Le maître-mot, c’est l’anticipation.
C. S. : Bien sûr le foncier est important. Mais dans la tête des entrepreneurs, celui de la compétence l’est tout autant. Comment trouver une main d’oeuvre qualifiée, de proximité sur un territoire attractif ? C’est aussi un frein élevé. Tous les territoires n’ont pas les mêmes atouts. Par exemple, nous n’allons pas implanter des nouvelles technologies en santé ailleurs qu’à Strasbourg. Notre travail, c’est d’amener les bons projets au bon endroit, y compris en ajustant les formations.
Où en est justement la marque employeur « Bien en Alsace » censée permettre d’attirer de nouvelles compétences ?
V. F. : Près de 200 acteurs sont engagés dans la démarche. Ce sont des entreprises, des collectivités territoriales, France Travail, des cabinets de recrutement, l’UIMM… En même temps, compte tenu du ralentissement économique, il faut reconnaître que la pression sur les recrutements s’est détendue.
Le printemps dernier, Christelle Morançais, présidente de la Région Pays de Loire, a supprimé l’agence régionale de développement économique. Qu’en pensez-vous ?
C. S. : Je ne commente jamais ce qui se passe dans d’autres territoires que je ne connais pas assez. Mon objectif est de bien veiller à ce que, ce que nous mettons en place soit toujours performant. Je viens de prendre la présidence d’une agence de développement économique, l’Adira, qui fonctionne très bien, grâce aux nombreux liens de confiance créés sur les territoires depuis maintenant longtemps. Nous en avons besoin. Les entreprises et tout l’écosystème qui les entoure ont besoin de l’Adira.
En chiffres
En 2025, 214 projets « entreprises » sûrs ou réalisés en Alsace
2 596 emplois créés ou maintenus
1,37 milliard d’investissements
13 000 entreprises partenaires de la marque Alsace