Interview Paru aujourd'hui
Dans les secrets de la Bnu

Au coeur du service de conservation-restauration

La Bnu est une des bibliothèques qui comprend en son sein un service de conservationrestauration. Dans les coulisses de cette magnifique institution, rencontre avec Monsieur Thierry Aubry, le responsable de ce service qui prend soin de ce patrimoine culturel.

Thierry Aubry, responsable de l’atelier de conservation-restauration de la Bnu

Pouvez-vous nous parler tout d’abord de votre profil et de votre parcours ?

Thierry Aubry : J’ai débuté mon parcours de manière relativement tardive par les métiers d’art, avant de réaliser que la restauration était une profession complètement différente. J’ai alors repris mes études pour obtenir un Master en conservation-restauration à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. C’est à ce moment-là que je suis vérita­blement entré dans le métier.

J’ai longtemps travaillé à Paris, notamment à la Bibliothèque nationale de France (BnF), où j’ai terminé ma carrière parisienne en tant qu’expert en restauration. Il s’agissait d’un poste de veille technico-scientifique appliqué à nos pratiques. Puis, il y a treize ans, avec ma famille, nous avons choisi de quitter la capitale pour un cadre de vie plus agréable avec nos deux enfants. Une opportunité s’est présentée à Strasbourg, et c’est ainsi que je me suis installé ici.

En parallèle, j’ai enseigné pendant vingt ans à l’Institut National du Patrimoine (INP). J’y étais le référent et le principal intervenant pour les étudiants de la section «livres et documents d’archives», au sein du département des arts graphiques. J’ai passé la main l’année dernière, même s’il m’arrive d’intervenir ponctuellement.

Depuis mon arrivée à Strasbourg, je dirige le service de conserva­tion-restauration. Si j’en suis le responsable sur le papier, nous fonc­tionnons en réalité en totale co-gestion avec mes quatre collègues. C’est un travail d’équipe à cinq, dont l’activité et les responsabilités dépassent largement le cadre strict de l’atelier.

Quels sont les profils de l’équipe ?

Thierry Aubry : Nous sommes donc cinq, avec des parcours acadé­miques très complémentaires. Trois d’entre nous ont des formations initiales équivalentes : une collègue est diplômée d’un Master 2 de l’Institut National du Patrimoine (INP), c’est d’ailleurs une de mes anciennes étudiantes, une autre est titulaire d’un diplôme issu d’une autre école spécialisée, et moi-même. L’équipe intègre également une technicienne de conservation, ainsi que Caroline, qui est passée par une école d’art.

Cette diversité de profils fait notre force. Bien que nous soyons polyvalents et capables de nous remplacer sur la plupart des tâches, chacun de nous pilote des pôles de spécialité. Par exemple, Caroline prend en charge les encadrements, le suivi des expositions et parfois la scénographie. Marie-Hélène gère le Plan de Sauvegarde des Biens Culturels. Morgane possède une expertise fine sur les manuscrits orientaux, tandis que mon terrain de prédilection reste le livre sous toutes ses formes.

Chaque personne gère-t-elle la restauration d’un document dans sa totalité, de A à Z ?

Thierry Aubry : En règle générale, oui. Pour des objets comme les livres, le restaurateur qui prend en main l’ouvrage mène le projet du début à la fin. Cependant, notre organisation est très flexible et varie selon la nature des oeuvres. Sur des documents graphiques ou de très grands formats, nous unissons nos forces. Nous venons justement de passer énormément de temps à travailler en équipe, à tour de rôle ou à plusieurs mains, sur un dessin de grande taille. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’atelier est équipé de grandes tables centrales : elles nous permettent de basculer d’un travail individuel à un travail d’équipe si nécessaire.

La Bnu abrite des documents exceptionnels : papyrus, incunables, manuscrits… En quoi la nature si différente de ces collections influence-t-elle le quotidien et les priorités de votre service ?

Thierry Aubry : Trop peu, malheureusement. C’est le grand paradoxe : malgré de fréquents discours qui affichent des priorités axées sur la conservation du patrimoine, les réalités sont parfois différentes. Nous rencontrons ici aussi des difficultés avec des moyens financiers propres, alloués à la conservation-restauration, qui restent très limités.

Pourtant, la Bnu a la chance exceptionnelle de posséder un atelier de cinq personnes, ce qui est rare dans le paysage des bibliothèques françaises, contrairement aux services d’archives qui sont souvent mieux dotés. Nous avons en interne une expertise de très haut niveau. Mais le quotidien et le flux d’autres activités, comme la pré­paration des expositions ou les chantiers de numérisation, font que nous manquons cruellement de temps pour nous consacrer à ces collections prestigieuses. Et Dieu sait qu’elles en auraient besoin, car de nombreux manuscrits et incunables sont aujourd’hui dans un état de conservation préoccupant.

Une partie de ces restaurations de prestige ne repose-t-elle pas sur le mécénat ?

Thierry Aubry : Tout à fait, mais cela soulève une autre complexité administrative. Lorsque nous obtenons des financements extérieurs par du mécénat ou des bourses, la règle nous impose de confier le travail à des prestataires extérieurs. Nous ne pouvons pas utiliser cet argent dédié pour le fonctionnement de l’atelier et réaliser la restau­ration nous-mêmes.

C’est parfois frustrant, car nous disposons des compétences en in­terne. Par exemple, ma collègue Morgane a réalisé des restaurations de très haute technicité sur des manuscrits orientaux, notamment sur un manuscrit de Ptolémée. Nous sommes tout à fait capables de prendre en charge ces chantiers délicats.

Heureusement, il existe des prestataires extérieurs hautement qua­lifiés à qui nous pouvons confier ces pièces en totale confiance, mais le recours à l’externalisation est ici une contrainte comptable, et non un manque de savoir-faire de notre atelier.

Quand on parle de restauration, on pense à ces grands manuscrits, combien font l’objet de restauration par an ? Vous avez sûrement aussi la restauration de livres plus communs, est-ce le cas ? Quel est le volume que vous traitez par an ?

Thierry Aubry : Pour ce qui est des pièces exceptionnelles et de très haute technicité, nous en restaurons en interne environ une dizaine par an. C’est un chiffre modeste, car ces chantiers sont extrêmement chronophages. Pour vous donner une idée, le manuscrit persan auquel vous faites référence, le Livre des Rois, qui a d’ailleurs été confié à une prestataire extérieure spécialisée, Emmanuelle Couvert, a nécessité entre 150 et 200 heures de travail minutieux. En interne, il est très rare que nous dépassions également ce seuil de 150 à 200 heures sur un seul objet.

Pour mesurer notre volume global, il faut distinguer le nombre d’objets traités du nombre d’actions de conservation. Chaque année, notre équipe comptabilise environ 11 000 actions de conservation-restaura­tion. C’est une unité de mesure précise : de même qu’en numérisation on compte chaque page numérisée, nous comptons chaque geste. Par exemple, si nous dépoussiérons un ouvrage de 200 pages, cela repré­sente 200 actions de dépoussiérage, auxquelles s’ajouteront l’action de réparation de la reliure et celle du conditionnement.

Si l’on parle en volume d’objets physiques, nous prenons en charge environ 800 documents par an : 500 font l’objet d’interventions rapides (1 à 4 heures), 250 reçoivent des soins intermédiaires d’une dizaine d’heures, et les plus rares mobilisent des dizaines d’heures.

Mme Caroline Klein dans l’atelier de conservation-restauration de la Bnu

Vous évoquez le «conditionnement» comme une action à part entière. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Thierry Aubry : En effet, un aspect majeur de notre travail est le condi­tionnement sur mesure. On imagine souvent que les livres dorment en sécurité sur leurs étagères, mais un ouvrage s’altère aussi par sa simple sédentarité : le poids, le frottement et les déformations mé­caniques en magasin sont de vrais facteurs de dégradation. Fabriquer une boîte de protection adaptée assure 80 % de la préservation à long terme du document. C’est pourquoi chaque volume qui entre dans notre atelier en ressort systématiquement conditionné.

Les variations climatiques actuelles imposent-elles de nouvelles contraintes pour la gestion des magasins et des réserves de l’établissement ?

Thierry Aubry : Oui, c’est un sujet crucial. L’augmentation de la fré­quence et de l’intensité des vagues de chaleur sollicite fortement les infrastructures. Cela a un impact immédiat sur les coûts énergétiques et met à rude épreuve des bâtiments qui, pour beaucoup, n’ont pas été historiquement conçus ou isolés pour faire face à de telles tem­pératures.

Ici, sur le site République, le bâtiment est climatisé, mais c’est loin de régler tous les problèmes. On a longtemps pensé, et on continue de le faire, que les systèmes CVC (Chauffage, Ventilation, Climatisation) étaient la réponse absolue aux enjeux de conservation patrimoniale. Or, la réalité du terrain est différente. Maintenir un confort thermique pour des humains est une chose ; stabiliser l’humidité relative et la température pour des documents anciens en est une autre. C’est une contrainte de haute précision que les entreprises de maintenance ont un mal fou à maîtriser.

Nous sommes donc continuellement confrontés à des pannes, des arrêts intempestifs et des variations brutales. Au cours de ma carrière, je suis intervenu dans de nombreux établissements, et ce constat est malheureusement presque universel. Rares sont les sites qui parviennent à obtenir des courbes climatiques parfaitement stables.

Le contrôle rigoureux de ce climat fait partie intégrante de nos pré­rogatives au sein de l’atelier. Nous y consacrons une énergie considé­rable et beaucoup de temps. Le défi réside également dans la chaîne de réactivité : il est extrêmement difficile de mettre en place, entre notre service, la direction technique, le secrétariat général et les prestataires extérieurs, un circuit de communication assez fluide pour anticiper les crises ou intervenir immédiatement en cas de dérive. C’est un chantier complexe sur lequel nous travaillons de front, mais l’équilibre reste précaire.

Comment le métier de restaurateur de documents a-t-il évolué ? Est-ce la bonne dénomination d’ailleurs ?

Thierry Aubry : C’est une question de terminologie qui touche au coeur même de notre identité. Selon l’école dont on est issu, la Sorbonne forme des «conservateurs-restaurateurs des biens culturels» tandis que l’INP diplôme des «restaurateurs du patrimoine», les titres va­rient. Mais dans la profession, nous nous accordons sur un terme : la conservation-restauration.

Pourquoi ? Parce que l’image d’Épinal du restaurateur travaillant seul dans son coin pendant 150 heures sur un objet précieux ne corres­pond qu’à une infime partie de notre quotidien en institution. Notre mission s’exerce sur toute l’amplitude de la chaîne patrimoniale : nous gérons des plans de sauvegarde, évaluons l’état sanitaire de collections, préparons les chantiers de numérisation ou concevons les supports d’exposition. Notre rôle est de préserver et de transmettre des collections à grande échelle, ce qui nous distingue fondamentalement de l’artisanat d’art, centré sur l’objet individuel.

C’est une véritable profession libérale au sens intellectuel : le diagnostic et la réflexion qui précèdent le geste y sont au moins aussi importants que le traitement lui-même. Si le diagnostic est faux, le remède sera pire que le mal.

De ce fait, notre métier est en perpétuelle évolution technico-scien­tifique. Nous nous appuyons sur la recherche fondamentale issue de grands laboratoires comme le CRC (Centre de Recherche sur la Conservation), mais aussi sur la recherche appliquée développée à travers les mémoires de Master et les thèses.

Pouvez-vous nous parler de l’évolution des techniques ou technologies récentes que vous utilisez à Strasbourg ?

Thierry Aubry : Deux innovations majeures illustrent parfaitement la manière dont nous faisons évoluer nos protocoles.

J’évoquerai tout d’abord le traitement des encres métallo-galliques : Ces encres manuscrites, utilisées du haut Moyen Âge jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, contiennent du sulfate de fer qui subit un phénomène continu d’oxydoréduction. En s’oxydant, l’encre s’acidifie et finit par perforer ou détruire le papier et le parchemin. La recherche a démontré qu’un taux d’humidité supérieur à 80 % réactivait immédiatement cette dégradation. Alors qu’il y a trente ans, on traitait encore ces documents en milieu aqueux (dans l’eau), nous intervenons aujourd’hui avec des adhésifs sans présence d’eau ou solubilisés dans des alcools, ce qui sécurise considérablement l’intervention.

Un autre exemple d’innovation est l’introduction des nanogels de cellulose, issus des nanotechnologies, ces outils très récents nous permettent de réaliser des cataplasmes, des humidifications ou des absorptions de produits qui sont dans des matériaux poreux comme le papier. Ils nous aident à contrôler l’humidification locale d’un pa­pier pour résorber des auréoles ou réactiver un adhésif par exemple.

Bien sûr, tout ce qui sort de ces recherches n’est pas transposable en atelier : certaines techniques restent trop lourdes pour une activité courante. Notre rôle est de trier ces innovations par une veille constante (lectures, colloques) afin d’intégrer à nos routines quotidiennes les protocoles les plus fiables et les plus sûrs pour le patrimoine.

Quelles sont les différentes étapes pour la restauration d’un manuscrit comme celui du manuscrit persan restauré en 2025 ?

Thierry Aubry : Quel que soit le bien patrimonial, nous appliquons une méthodologie scientifique enseignée dans les écoles supérieures de conservation-restauration. Elle se décline en plusieurs étapes.

Tout d’abord, il y a la documentation. Nous constituons un dossier complet incluant couverture photographique, description esthétique et examen matériel approfondi. Pour un ouvrage, c’est une véritable étude codicologique, une archéologie du livre où l’on analyse les structures, les modes d’assemblage et les matériaux.

Comme nous ne lisons pas le persan et ne sommes pas spécialistes de l’histoire du Moyen-Orient, nous enrichissons cette approche par des collaborations interdisciplinaires. Pour le manuscrit persan du Livre des Rois, un enseignant-chercheur de l’université a collaboré avec nous pour compléter l’analyse historique et contextuelle de l’oeuvre.

Nous dressons ensuite un diagnostic, un bilan de santé formel de l’objet pour comprendre les causes des altérations et déterminer si elles sont stables ou évolutives. Pour orienter le traitement, nous évaluons l’équilibre entre quatre valeurs fondamentales de l’objet.

Il y a tout d’abord la valeur d’usage, c’est-à-dire le document va-t-il être exposé, souvent consulté, numérisé ?

Nous évaluons également la valeur esthétique de l’objet, à la fois l’in­térieur mais aussi la reliure par exemple. Puis la valeur d’ancienneté. Son aspect visuel témoigne-t-il de son histoire ? (Un traitement trop lourd risquerait de gommer cette patine indispensable).

Et enfin, la valeur historique-archéologique.

Par exemple, sur une reliure en peau de truie estampée à froid du XVe siècle, il est aujourd’hui exclu de remplacer les éléments man­quants par du neuf fonctionnel. On privilégie absolument le respect de l’intégrité historique à la solidité pure. À l’inverse, sur une reliure factice et médiocre du XIXe siècle protégeant un manuscrit en grec sur parchemin, la question de la dépose peut se poser pour sauver le texte sous-jacent.

Tout cela permet de préconiser un traitement adéquat. Notre déonto­logie nous impose de toujours retenir le protocole le plus minimaliste, le moins invasif et le plus retraitable possible.

En effet, il faut absolument bannir le terme « réversible » de notre vocabulaire. Dès que l’on intervient sur la matière, le retour à l’état zéro est illusoire. Nous parlons plutôt de retraitabilité, c’est-à-dire la capacité à pouvoir retravailler sur l’objet dans le futur sans lui faire subir de dommages, en évitant les erreurs des traitements invasifs du passé.

Les traitements varient drastiquement selon la nature de l’objet. Un exemple pour illustrer mon propos : un document imprimé occidental à l’encre typographique sur papier de cellulose peut parfaitement tolérer, voire bénéficier, d’un nettoyage en bain aqueux ; pour un manuscrit oriental, c’est impensable. Les manuscrits arabes ou persans sont souvent écrits sur des papiers teintés dans la masse, encollés à l’amidon et calligraphiés avec des encres au noir de carbone liées avec de la gomme arabique. Ces composants sont extrêmement solubles. L’eau liquide est donc proscrite sous peine de diluer définitivement le texte. Pour nettoyer des auréoles sur ce type de pièce, nous utilisons des techniques de chimie fine qui ont moins d’une décennie : nous mesurons précisément la conductivité et le pH du papier, puis nous ajustons ceux de l’eau que nous gélifions. Ce traitement par nanogels permet de lever les taches localement, sans aucun apport d’eau libre.

Dans d’autres cas, comme pour la corrosion des encres métallo-gal­liques occidentales, nous appliquons des protocoles chimiques de passivation pour stopper l’oxydation des ions ferreux.

Exemple de restauration d’un ouvrage

Travaillez-vous en réseau avec d’autres services de restauration dans d’autres bibliothèques en France ? En Europe ? Dans le monde ?

Thierry Aubry : Oui, nous travaillons énormément en réseau. Mais avant d’évoquer ces connexions, il faut rappeler une réalité douloureuse : il y a trop peu d’ateliers et de services de restauration en France. C’est un message à faire passer : le désintérêt institutionnel pour le patri­moine livresque à l’échelle nationale est un véritable drame. Notre pays possède un patrimoine d’une valeur inestimable. De nombreuses bibliothèques municipales abritent des fonds classés d’une richesse exceptionnelle, issus notamment des saisies révolutionnaires, mais elles n’ont ni budget dédié, ni personnel compétent pour s’en occuper du point de vue de la conservation-restauration.

Face à cette situation, le réseau des professionnels s’organise, à l’échelle européenne et internationale. C’est un réseau d’abord fon­dé sur un esprit de corps très fort. Comme nous sommes issus des mêmes grandes écoles supérieures, les promotions se connaissent, se suivent et communiquent en permanence. Que ce soit de manière moderne via les réseaux sociaux, ou de façon plus académique lors de colloques et de conférences, les canaux d’échange sont continus.

C’est un fonctionnement principalement informel : dès que l’un de nous fait face à un cas complexe ou teste un nouveau matériau, il sollicite ses pairs.

Cette culture du partage est relativement récente. Quand j’ai débuté ma carrière à la BnF, la profession restait encore très imprégnée de la culture du secret, propre à l’artisanat d’art. Un restaurateur asseyait souvent sa renommée sur un savoir-faire ou des recettes qu’il gardait jalousement pour lui.

La conservation-restauration moderne a totalement rompu avec cette logique. Nous considérons aujourd’hui que la transparence et le par­tage de données scientifiques font grandir la compétence collective.

Votre métier exige des compétences spécifiques. Rencontrez-vous des difficultés à recruter ou à transmettre ces savoir-faire aujourd’hui ?

Thierry Aubry : La difficulté ne vient absolument pas du vivier de professionnels ou du manque de compétences sur le marché. Des restaurateurs talentueux et formés, il y en a. La véritable barrière est structurelle : elle vient de la rigidité et du manque de réactivité de la fonction publique.

Le coeur du problème est qu’il n’existe aucun concours de recrutement spécifique pour nos métiers de la conservation au sein du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Pour intégrer nos établissements, les agents doivent passer par les concours ITRF (Ingénieurs et Personnels Techniques de Recherche et de Formation) de l’Enseignement supérieur.

Or, dans ces grilles de concours, la case «conservation-restauration du patrimoine» n’existe tout simplement pas. C’est très dommageable. La Bnu, la Sorbonne ou de grandes bibliothèques inter-universitaires pa­risiennes abritent des fonds patrimoniaux inestimables qui nécessitent des experts. Pourtant, pour nous rejoindre, ma collègue Morgane a dû passer un concours technique généraliste de la filière bibliothèque avant d’être affectée sur ces missions réelles de restauration.

Créer une fiche de poste adaptée et réunir un jury de professionnels compétents ne prendrait que très peu de temps à une administration réactive. Rien n’est complexe sur le plan technique, c’est uniquement une question de volonté politique et administrative.

Dans le cadre de la numérisation des fonds de la Bnu, votre service joue-t-il un rôle en amont de ces campagnes ? Préparez-vous les documents pour qu’ils supportent le passage sous le scanner ?

Thierry Aubry : Sur le premier aspect, nous intervenons comme experts et prescripteurs auprès des services de numérisation ou des prestataires externes comme la BnF, par exemple. Pour chaque lot d’ouvrages, nous réalisons un constat d’état et fixons des contraintes mécaniques strictes.

Nous déterminons l’angle d’ouverture maximal qu’un livre peut supporter sans rompre son brochage ou sa reliure. C’est ensuite au numériseur de s’équiper en conséquence, par exemple avec des scanners équipés de berceaux et de dos numériques adaptés aux ouvertures restreintes à 90°. Si un volume est trop verrouillé ou trop altéré pour s’ouvrir sans contrainte, nous posons un veto ferme : le document est déclaré non numérisable en l’état.

Notre rôle est également de consolider les documents pour qu’ils survivent aux manipulations de l’opérateur. Nous préparons actuelle­ment d’importants lots de presse périodique alsacienne et mosellane du XIXe siècle. Ces journaux ont été imprimés sur de la pâte de bois industrielle hautement acide. Le papier est d’une grande fragilité ; sans intervention, les pages se déchireraient net au moment de les tourner.

Dans ce cas précis, notre objectif n’est pas de restaurer l’ouvrage de fond en comble car une désacidification ou un doublage complet seraient extrêmement coûteux. Nous faisons de la conservation pu­rement fonctionnelle : nous posons localement des bandes de papier japonais ultrafin (6 grammes par mètre carré) à l’aide d’un adhésif dérivé de la cellulose solubilisé dans l’alcool, qui présente l’avantage de sécher rapidement sans apport d’eau. Cette sécurisation permet à l’opérateur d’effectuer ses prises de vues sans détruire le support.

Une fois la numérisation achevée, ces journaux retournent dans des boîtes de conditionnement neutres et ne seront plus communiqués au public. C’est ici que la numérisation devient un véritable outil de conservation préventive puisqu’elle supprime définitivement le facteur le plus destructeur, à savoir la manipulation humaine.

En clair, si l’original est conservé dans un conditionnement protecteur, à l’abri des variations brutales de température et d’humidité, et qu’on n’y touche plus, sa matière restera stable dans le temps. C’est pourquoi nous limitons nos interventions au strict minimum nécessaire pour l’étape du scanner : l’enjeu n’est pas cosmétique, il s’agit simplement de sceller numériquement le contenu pour pouvoir sauver définiti­vement l’original dans nos réserves.

Toutefois, il convient de rappeler que la numérisation a pour princi­pal objectif la diffusion et non la conservation, même si celle-ci peut être une conséquence heureuse pour les périodiques du siècle d’or de la presse (1850-1950). C’est loin d’être le cas pour d’autres corpus comme les livres anciens et précieux qui peuvent avoir été grandement altérés par des campagnes répétées, d’abord de photographies puis de numérisation qui se prolongent encore aujourd’hui !

Par ailleurs, s’il est tout à fait pertinent de donner l’accès à ces do­cuments au plus grand nombre, beaucoup de ces ouvrages ont été préservés en restant relativement méconnus. Leur diffusion sur le web attire autant de demande de consultations et de prêts qui nuisent également à leur conservation.

Dans le même ordre d’idées, quel est votre rôle au moment de la préparation d’exposition de manuscrits ou de pièces particulièrement fragiles ?

Thierry Aubry : Notre service est incontournable en ce qui concerne la politique d’exposition de la Bnu, que ce soit pour nos propres évé­nements ou pour les prêts que nous accordons à l’extérieur.

Pour les expositions internes, 100 % des oeuvres issues des collections de la Bnu transitent par notre atelier. Qu’il s’agisse de livres, d’estampes ou d’affiches, nous prenons tout en charge : du dépoussiérage aux restaurations curatives, en passant par l’encadrement. Nous assurons également la mise en valeur des pièces en concevant leurs supports de présentation, et nous réalisons nous-mêmes l’installation en vitrine.

Pour les prêts à l’extérieur, notre responsabilité prend une dimension plus formelle et sécuritaire. Nous établissons des fiches de constat d’état minutieuses qui suivent l’objet à l’aller comme au retour. Sur place, nous effectuons un examen contradictoire avec l’établissement d’accueil ; le document alors co-signé sert de référence juridique pour les assurances.

Très souvent, nous endossons le rôle de convoyeur : nous voyageons avec les oeuvres, nous veillons à leur sécurité durant le transport et nous gérons leur installation finale tout en contrôlant les facteurs climatiques de la salle d’exposition. De la table de restauration jusqu’à la vitrine d’accueil, nous veillons sur le document de bout en bout.

Pour terminer, pouvez-vous nous partager l’exemple d’un sauvetage ou d’une restauration récente particulièrement complexe ou émouvante pour votre équipe ?

Thierry Aubry : L’exemple le plus emblématique en interne concerne une oeuvre intimement liée à notre territoire : une vue panoramique historique de Strasbourg. Ce grand dessin avait été acquis pour une somme très modique en salle des ventes. Mais, ils ne se sont pas rendus compte, lors de l’achat, que l’oeuvre avait été marouflée sur un panneau de bois aggloméré ultra-tannique et extrêmement acide que l’on trouve souvent au fond des tiroirs.

Le décoller par les voies chimiques ou aqueuses traditionnelles était impossible : le dessin était exécuté au crayon graphite, une mine de plomb d’une sensibilité extrême qui excluait toute immersion clas­sique. Nous avons donc dû mener un véritable travail de bénédictin. Nous avons passé plus de cent heures à éliminer le bois au scalpel, à sec, fibre par fibre, strate par strate. J’en ai personnellement réalisé une grande partie.

Après cela, nous avons pu procéder à un nettoyage par flottaison pour estomper les auréoles de tanin sans altérer le graphite. Au total, ce sauvetage a réclamé près de 200 heures de travail. C’est un superbe paradoxe : le coût de la restauration a finalement dépassé de plus de dix fois le prix d’achat du dessin ! Mais l’oeuvre est sauvée.

Sur un plan plus prestigieux, bien que le chantier ait été externalisé, la restauration du Livre des Rois reste un sommet d’émotion patrimo­niale. Ce manuscrit persan d’une beauté exceptionnelle a bénéficié d’une intervention magistrale de la part d’Emmanuelle Couvert. Ce sauvetage a d’ailleurs donné lieu à un article de référence dans La Revue de la Bnu, que nous avons co-écrit avec Emmanuel Marine et Emmanuelle Couvert. Ces deux chantiers, l’un humble et chirurgical à l’atelier, l’autre prestigieux et scientifique, sont assez emblématiques de la diversité de notre quotidien.

La Rédaction