Pouvez-vous nous rappeler le rôle de l’IJA ?
Christine Ruetsch : Créé sous l’égide de l’Ordre des avocats du Barreau de Strasbourg, cet institut a pour vocation d’asseoir le rôle de l’avocat en matière de justice amiable, que ce soit en tant que médiateur ou accompagnant.
À la différence d’autres structures, l’IJA promeut l’ensemble des modes amiables : au-delà de la médiation, nous valorisons la conciliation, l’audience de règlement amiable (ARA), la procédure participative et le droit collaboratif. Conformément à nos statuts, nous formons les avocats et développons des relations institutionnelles.
En pratique, l’IJA gère un centre de médiation, fournit des outils opérationnels aux professionnels (modèles d’actes, supports) et transmet chaque année la liste des avocats formés aux tribunaux, à la cour d’appel ainsi qu’aux justiciables via le site internet.
Quel est le bilan de l’Institut pour 2025 et du premier trimestre 2026 ? Les modes amiables progressent-ils sur le territoire alsacien ?
Christine Ruetsch : Il est difficile de fournir un bilan purement chiffré. En effet, nos médiateurs sont saisis par deux biais différents. Soit l’Institut est saisi directement en amont de toute procédure et dans ce cas, je vérifie alors si le litige relève de la médiation ou de la conciliation, puis je propose une liste de médiateurs adaptés aux parties, soit les médiateurs sont contactés directement par les particuliers ou les entreprises grâce à notre site internet et aux listes fournies aux tribunaux. Centraliser ces données sous forme de tableaux statistiques reste donc un défi complexe.
Pour la période fin 2025 - début 2026, nous constatons une légère baisse des désignations de médiateurs par les magistrats. Cette tendance s’explique par le fort développement de l’ARA. Loin d’être un problème, c’est pour nous une excellente chose : notre objectif premier est l’essor de la culture de l’amiable. L’ARA, qui s’apparente à de la conciliation, permet aux justiciables d’éviter le procès. C’est aussi une formidable opportunité pour les avocats que nous formons à l’accompagnement : ils peuvent mettre en pratique ce qu’ils ont appris afin d’adopter une posture de dialogue.
Pour répondre plus largement sur le territoire alsacien : oui, globalement, les modes amiables progressent. En revanche, la médiation proprement dite subit un léger coup de frein, un phénomène d’ailleurs national. La médiation est payante, tandis que la conciliation et l’ARA sont gratuites. Face à cette concurrence bienveillante, les magistrats ont développé le réflexe de l’ARA.
Néanmoins, l’avenir reste très porteur : les récentes évolutions législatives continuent de favoriser l’amiable, ce qui garantit, à terme, le développement de toutes ces pratiques dans notre région.
Combien d’avocats sur le secteur alsacien sont maintenant formés à ces MARD (Modes Alternatifs de Règlement des Différends) ?
Christine Ruetsch : Il faut d’abord préciser que notre Institut ne forme pas les avocats à devenir médiateurs. Notre rôle est de former ceux qui souhaitent accompagner efficacement leurs clients dans l’ensemble des processus amiables. Au fil du temps, nous avons d’ailleurs élargi nos formations à l’Audience de Règlement Amiable et aux autres dispositifs en vigueur. Nous les formons à la législation existante qui évolue constamment, mais aussi aux techniques d’écoute et de médiation.
Un autre aspect crucial pour nous est la gestion économique de leur cabinet. Privilégier les modes amiables change la donne : la facturation et la convention d’honoraires avec le client obéissent à d’autres logiques. C’est un volet à part entière de notre accompagnement.
À ce jour, on compte environ une soixantaine d’avocats formés à ce rôle d’accompagnateur sur le seul barreau de Strasbourg. Ils maîtrisent une posture qui est totalement différente de celle qu’ils déploient habituellement devant les tribunaux.
Si nous avons déjà formé des confrères au-delà de Strasbourg à nos débuts, notamment en partenariat avec l’ERAGE (École Régionale des Avocats du Grand Est), nous nous sommes récemment recentrés sur la forte demande locale. Cependant, la formation étant désormais parfaitement rodée et suscitant l’intérêt d’autres barreaux, nous prévoyons de collaborer à nouveau avec l’ERAGE dès 2027 pour élargir notre périmètre sur l’ensemble du secteur alsacien et régional.
Compte tenu de cette formation apportée aux avocats de Strasbourg, constatez-vous une prescription plus naturelle de l’amiable par ces professionnels ?
Christine Ruetsch : La progression est certes lente en la matière, mais nous ressentons un véritable frémissement ces derniers temps. Ce mouvement est indéniablement favorisé par l’entrée en vigueur de nouveaux textes, et les lignes sont enfin en train de bouger.
L’intérêt de nos confrères pour ces évolutions est d’ailleurs grandissant. À titre d’exemple, nous avons organisé en mai 2026 un colloque consacré à la réforme du 18 juillet 2025, associant un magistrat et une universitaire. Cet événement a réuni 130 avocats, ce qui démontre un réel besoin et une volonté de se former. Grâce à ces actions de sensibilisation et à l’actualité brûlante des MARD, les prescriptions augmentent, tant du côté des juges que des avocats, dans une dynamique commune.
Le décret du 18 juillet 2025 a profondément remanié le livre V du Code de procédure civile pour y regrouper l’ensemble des modes amiables. Surtout, la modification de l’article 21 du Code de procédure civile introduit un principe fondamental : la coopération entre l’avocat et le magistrat sur l’orientation des dossiers.
Ainsi cet article précise : « Il entre dans la mission du juge de concilier les parties et de déterminer avec elles le mode de résolution du litige le plus adapté à l’affaire. Les parties peuvent à tout moment convenir de résoudre à l’amiable tout ou partie du litige. » En théorie, le juge et l’avocat devraient donc coconstruire l’orientation de chaque litige.
Nous ne parlons plus seulement de mode « amiable », mais de « mode adapté ». Qu’il s’agisse de contentieux classique, d’audience de règlement amiable ou de médiation, l’objectif est de puiser dans une palette complète pour trouver la solution sur-mesure.
En pratique, la coopération promise prend parfois la forme d’un simple choix technique. Les avocats reçoivent une notification numérique présentant la palette des options disponibles et sont invités à cocher leur préférence. C’est une mise à disposition d’outils, même si les magistrats suggèrent de plus en plus fréquemment d’orienter les dossiers vers une ARA ou enjoignent les parties à suivre une réunion d’information.
Ces injonctions aux réunions d’information sur la médiation ou la conciliation sont aujourd’hui contraignantes pour le justiciable, sous peine d’une amende civile pouvant atteindre 10 000 euros. Actuellement gratuites, le Conseil national de la médiation vient pourtant de suggérer dans un rapport de les rendre payantes, constatant qu’un reste à charge responsabiliserait les parties et limiterait l’absentéisme.
Enfin, nous constatons la généralisation des décisions dites « deux-en-un ». Le juge ordonne l’injonction de s’informer et préconise la médiation ; si les parties acceptent d’y entrer, le tribunal fixe immédiatement, dans la même décision, la rémunération du médiateur et les délais de la procédure. C’est un gain de temps précieux qui fluidifie considérablement le recours à l’amiable.
Parmi les différentes alternatives possibles, quelles sont les plus couramment utilisées ?
Christine Ruetsch : À mon sens, c’est l’ARA qui a la préférence des praticiens par rapport à la conciliation. En effet, bien que l’ARA ait été étendue aux tribunaux de commerce, et soit théoriquement applicable au sein de notre chambre commerciale, elle n’y est pas pratiquée en raison d’un manque d’effectifs. Les magistrats, déjà en sous-effectif, ne peuvent détacher l’un des leurs à l’ARA sans paralyser le reste du contentieux.
La médiation se place quant à elle en troisième position. En matière administrative, l’ARA n’existant pas, la médiation demeure la mesure de référence prescrite par les juges.
Cela dit, ces dispositifs se complètent. Lors de colloques, des juges de l’ARA et des conciliateurs nous ont expliqué que leurs procédures sont parfois trop courtes. Si une amorce d’accord se dessine mais demande du temps, ils passent le relais à la médiation. C’est d’autant plus vrai que la durée de la médiation judiciaire a été allongée : elle est désormais de 5 mois (renouvelable 3 mois), contre 3 mois auparavant. C’est une excellente chose, car entre les agendas des avocats et ceux des parties, réunir tout le monde une première fois prenait un temps fou. Souvent, au bout des 3 mois initiaux, on commençait à peine et il était impossible de dire au magistrat si la démarche allait aboutir.
Existe-t-il d’autres instituts comme celui-là en France ? Avez-vous le sentiment que la justice amiable progresse ?
Christine Ruetsch : Ailleurs en France, ces structures s’appellent généralement des centres de médiation. À l’origine, nous souhaitions d’ailleurs nommer notre structure «Centre de médiation du barreau». Cependant, un autre barreau s’y est opposé, estimant que cette appellation lui était réservée. C’est ainsi que nous avons choisi le nom d’Institut de justice amiable (IJA), un intitulé qui reflète parfaitement notre vision.
Au-delà de cette question de sémantique, vous trouverez des centres de médiation dans la plupart des grands barreaux français, le Conseil national des barreaux (CNB) ayant activement encouragé leur développement sur tout le territoire.
La justice amiable progresse de manière indéniable, tant dans la législation que dans les pratiques culturelles de la profession. Cette évolution se traduit concrètement à trois niveaux.
Tout d’abord, pour ancrer l’esprit de l’amiable dès le début du parcours professionnel, nous intervenons directement en amont. Auparavant, la formation initiale obligatoire sur ce sujet ne durait que quatre heures : c’était dérisoire. Aujourd’hui, face aux récentes évolutions législatives et réglementaires, un tel volume horaire est devenu impensable. À l’ERAGE (École Régionale des Avocats du Grand Est), nous dispensons désormais douze heures de cours pour sensibiliser les futurs avocats. Le Conseil national de la médiation (CNM) ambitionne d’ailleurs d’étendre ce type de sensibilisation aux écoles et aux entreprises.
D’autre part, dans le cadre de l’obligation de formation continue des avocats (20 heures par an), le CNB élabore actuellement une formation type dédiée à l’accompagnement dans les processus amiables. Faisant partie de ce groupe de travail, j’ai proposé le modèle que nous appliquons déjà chez nous. Il a reçu l’assentiment du CNB et des écoles.
Cette formation sera prochainement déployée dans les 16 écoles d’avocats de métropole et d’outre-mer. Cette uniformisation nationale est essentielle : elle permettra d’harmoniser les pratiques, garantissant qu’un client soit accompagné selon les mêmes standards de qualité, que son avocat exerce à Paris ou à Strasbourg.
Enfin, nous organisons chaque année 10 à 12 heures de sessions d’analyse de pratiques. C’est une démarche fortement préconisée par le Conseil national de la médiation dans son récent rapport définitif. Ces partages d’expériences entre praticiens sont indispensables pour faire évoluer nos méthodes.
L’IJA participe activement aux États généraux de l’amiable qui ont lieu une fois par an, organisés par le CNB. La prochaine édition se tiendra en octobre à Toulouse, dans le cadre de la Convention nationale des avocats. D’une année sur l’autre, nous constatons que ces événements attirent un public d’avocats de plus en plus large, bien au-delà du seul cercle des médiateurs certifiés. C’est le signe d’un intérêt grandissant de toute la profession.
Lors de notre précédente interview, l’Audience de Règlement Amiable venait d’être mise en place. Quel bilan faites-vous après 2 ans d’existence ?
Christine Ruetsch : C’est une très belle progression. Aujourd’hui, la dynamique s’est inversée : ce sont les avocats eux-mêmes qui sont à l’initiative des demandes d’Audience de Règlement Amiable (ARA), alors qu’au départ, l’impulsion venait quasi exclusivement des juges. À Strasbourg, nous avions pour principe de ne pas passer outre le consentement des conseils, estimant qu’un accord des deux parties était indispensable pour s’engager dans cette voie. Désormais, l’adhésion se fait très naturellement.
Cette accélération est particulièrement notable à Strasbourg, car la situation reste assez inégale sur le plan national. A Strasbourg, un magistrat à temps plein est dédié à cette mission, en la personne de Pierre Wagner (ancien président du tribunal judiciaire de Metz).
Auparavant, le principe voulait qu’un collègue reprenne le dossier, ce qui surchargeait des magistrats déjà très occupés. Cette organisation spécifique a fluidifié le dispositif. Les résultats sont très satisfaisants et, même si je n’ai pas encore de statistiques définitives, le constat est là : le calendrier des audiences est aujourd’hui saturé face à l’afflux des demandes.
Concrètement, le juge fixe deux ou trois dossiers par demi-journée. Il prend connaissance du dossier en amont, puis alterne entre réunions collectives et apartés. Le texte de loi l’autorise à expliquer le droit, mais l’essentiel de sa démarche réside dans l’analyse des besoins et des souhaits profonds des parties. C’est une approche qui emprunte beaucoup aux techniques de la médiation et de la conciliation pour identifier ce qui se cache réellement derrière le conflit.
La présence systématique de deux avocats, des professionnels du droit dépourvus d’affect, est un atout majeur. Même si le temps est compté, ils connaissent leur métier et savent conseiller leur client au mieux de leurs intérêts, sans valider une solution qui ne conviendrait pas. Cette démarche permet d’importantes économies de temps et d’argent. De plus, un accord, même partiel, reste une victoire : le juge initialement saisi du dossier n’aura plus qu’à trancher les points de blocage résiduels.
Le dispositif ne peut être appliqué au droit de la famille, notamment en matière de divorce, puisque le juge de l’ARA ne peut pas prononcer le divorce lui-même. En revanche, l’ARA peut s’avérer pertinente pour des litiges post-divorce, comme la révision d’une pension alimentaire ou des modalités de garde, ou encore pour des conflits liés aux droits de visite des grands-parents. Concernant les successions, bien que la médiation conventionnelle reste à privilégier lorsque le notaire a échoué, l’ARA mérite d’être tentée. Ma philosophie est simple : il faut explorer toutes les voies de l’amiable et observer comment la pratique s’en saisit.
Le ministère de la Justice pousse fortement vers une « politique de l’amiable ». Quelles sont les répercussions pour l’IJA ?
Christine Ruetsch : L’impulsion du ministère de la Justice fait évoluer les mentalités en profondeur, et nous le mesurons directement à l’IJA. Aujourd’hui, les confrères ne perçoivent plus l’amiable comme un simple outil de gestion des flux destiné à désengorger les tribunaux, même si cet objectif n’est pas totalement innocent. On observe un véritable intérêt de la part d’avocats qui adhèrent à notre institut ou participent à nos colloques, alors même qu’ils ne sont pas encore formés à la médiation ou à l’accompagnement.
Loin d’être une contrainte « tombée du ciel », les modes amiables ont été pleinement appropriés par la profession, le CNB et les barreaux. Parallèlement, les auditeurs de justice et les jeunes magistrats y sont désormais formés dès l’École nationale de la magistrature (ENM). Ce sont ces profils que nous voyons arriver de plus en plus nombreux à nos colloques, prêts à ordonner ces mesures.
D’autres éléments permettent cette prise conscience. Il y a tout d’abord l’amende civile. En effet, les textes prévoient désormais une amende civile pouvant atteindre 10 000 € (une première condamnation à hauteur de 3 000 € a d’ailleurs déjà été prononcée) pour le client qui ne se présenterait pas à une réunion d’information sur la conciliation ou la médiation ordonnée par le juge. Les avocats savent qu’ils n’ont plus le choix.
Il faut noter également que conseiller l’amiable est devenu une obligation déontologique inscrite au Règlement Intérieur National (RIN). Il s’agit de l’article 6.1 du Règlement Intérieur National de la profession d’avocat : « Lorsque la loi ne l’impose pas, il est recommandé à l’avocat d’examiner avec ses clients la possibilité de résoudre leurs différends par le recours aux modes amiables ou alternatifs de règlement des différends préalablement à toute introduction d’une action en justice ou au cours de celle-ci, ou lors de la rédaction d’un acte juridique en introduisant une clause à cet effet. »
Dès la faculté, les professeurs de droit l’enseignent. Si le processus est adapté au litige, l’avocat doit le proposer. Dans le cas contraire, le client pourra toujours reprocher un défaut de conseil, en disant : « Vous auriez dû me dire d’y aller. »
Avez-vous des chiffres sur les catégories de contentieux les plus importantes ? Certaines sont-elles en progression ?
Christine Ruetsch : Malheureusement, nous ne disposons pas encore de statistiques officielles au sein des juridictions. C’est pourtant le seul moyen de savoir précisément combien de magistrats mettent en œuvre les modes amiables. Le ministère de la Justice y travaille et l’a d’ailleurs évoqué dans une récente note de service : il est question de mettre en place un système de recensement, mais aussi d’intégrer la participation au développement du traitement amiable dans l’évaluation annuelle des magistrats. Nous en saurons peut-être plus l’année prochaine.
En ce qui concerne la conciliation ou la médiation conventionnelle, il est donc difficile de cibler avec exactitude les domaines privilégiés tant les voies d’accès sont diverses. Pour la conciliation, nous savons qu’elle concerne beaucoup les litiges de proximité, notamment ceux pour lesquels elle est obligatoire (troubles du voisinage, litiges inférieurs à 5 000 euros), ainsi que la copropriété et les contentieux de masse.
Pour la médiation conventionnelle, la visibilité est plus complexe. De notre côté, nous sommes très souvent saisis en droit du travail et en droit de la famille. Lors de la dernière Journée de l’accès au droit, ce sont d’ailleurs les questions de succession, de famille et de travail qui ont largement dominé les demandes du public
Organisez-vous des actions de promotion plus spécifiques auprès du monde de l’entreprise ? Travaillez-vous avec les acteurs économiques locaux ?
Christine Ruetsch : Tout à fait. Il y a une dizaine d’années, nous avions participé à la création d’une plateforme de médiation et d’arbitrage à l’échelle de toute l’Alsace, en partenariat avec la CCI et l’ensemble des barreaux alsaciens. Malheureusement, entre les réformes internes de la CCI et la crise du Covid, cette initiative n’a pas rencontré le succès escompté, malgré quelques dossiers transmis.
Aujourd’hui, nous relançons une dynamique. Le Conseil national de la médiation est en train d’élaborer une charte nationale destinée aux entreprises. Celle-ci inclut un engagement à recourir aux modes amiables en faisant appel à des médiateurs certifiés, dotés d’une formation et d’une pratique solides. Ce modèle de charte vise à la fois la prévention des conflits et le déploiement de la médiation interne, notamment au titre des obligations de vigilance des entreprises.
Notre objectif est de travailler main dans la main avec la CCI pour déployer cette charte, mais en nous concentrant cette fois sur le bassin strasbourgeois. L’expérience passée nous a montré qu’un périmètre trop large et le mélange avec l’arbitrage, qui est un processus bien distinct, complexifiaient les choses.
Par ailleurs, nos liens avec le monde économique passent aussi par la chambre commerciale. Nous avions signé un protocole avec les juges consulaires concernant le déroulement de la conciliation commerciale, une pratique qu’ils utilisent beaucoup et sur laquelle nous échangeons régulièrement. La conciliation et la médiation sont des outils cruciaux, en particulier pour désamorcer les conflits entre associés, qui sont souvent les signes précurseurs de difficultés majeures pour l’entreprise.
Il est cependant regrettable que la médiation ne soit pas plus développée au sein de la chambre commerciale. Les juges consulaires, de par leur ancrage de terrain, ont une vraie culture de la conciliation et savent imaginer des solutions pragmatiques qu’un magistrat professionnel ne concevrait pas forcément. Ils sont aujourd’hui surchargés, ce qui freine le déploiement de la médiation, mais nous continuons à insister. Il ne faut jamais désespérer, cela viendra.
Les modes amiables sont souvent présentés comme plus rapides et moins coûteux. Avez-vous des indicateurs à ce sujet ?
Christine Ruetsch : C’est une question légitime, mais face à laquelle je préfère souvent inverser la perspective. S’il est difficile de chiffrer à l’avance le coût exact d’une médiation, en particulier dans un cadre conventionnel où le nombre de séances nécessaires reste incertain, je connais en revanche parfaitement le prix d’un procès et le coût réel d’un conflit. En tant qu’avocat, je sais ce que représentent un an ou deux ans de procédure. C’est en mesurant le coût financier et temporel d’une procédure judiciaire que l’on comprend, par contraste, les économies substantielles générées par le choix d’un mode amiable.
Pour aller plus loin et inciter les justiciables à s’engager dans cette voie, d’autres pays européens ont développé des leviers intéressants. L’Italie, par exemple, a mis en place un mécanisme de crédit d’impôt pour les personnes recourant à un médiateur. Ce type de prise en charge ou d’exonération fiscale est un argument puissant : à l’instar d’un don défiscalisé, cela allège concrètement le coût pour les parties.
Pour explorer ces pistes, je renvoie d’ailleurs au rapport en ligne du Conseil national de la médiation sur les pratiques européennes. Il formule 75 propositions concrètes, dont une grande partie est précisément dédiée à l’optimisation des coûts et aux incitations financières.
L’IJA a un rôle clé dans la professionnalisation des médiateurs et conciliateurs. Quels sont les grands axes ou les nouvelles compétences (posture, psychologie, négociation raisonnée) que vous jugez indispensables aujourd’hui ?
Christine Ruetsch : Pour nous, l’ensemble des techniques de médiation est indispensable. Elles sont cruciales pour les médiateurs eux-mêmes, bien sûr, mais s’avèrent tout aussi précieuses au quotidien pour les accompagnants et les avocats. Ces outils leur permettent de mieux structurer leurs réunions et de fluidifier la communication avec leurs clients. C’est dans cette optique que nous ouvrons cette année deux nouvelles formations aux médiateurs et aux avocats.
La première porte sur l’approche systémique, c’est-à-dire la compréhension globale du conflit. La seconde est dédiée à la gestion des personnalités difficiles et des pathologies psychologiques. Maîtriser ces grilles de lecture psychologiques est aujourd’hui fondamental.
Bien que l’IJA ne forme pas officiellement les conciliateurs de justice, nous constatons un intérêt croissant de leur part. Plusieurs d’entre eux demandent à suivre nos modules, attirés par nos outils techniques. Certes, leur pratique diffère de la nôtre : un conciliateur dispose d’une force de proposition, il peut suggérer de « couper la poire en deux » pour résoudre un litige, souvent dans un temps plus contraint et avec une posture parfois plus directive. En médiation, à l’inverse, c’est aux deux parties de construire leur solution. Ce que ces formations apportent, c’est une fine sensibilité à la psychologie, mais aussi des outils pragmatiques : la négociation raisonnée, le choix des mots justes ou encore l’art de la reformulation. L’enjeu est de réussir à repérer ce qui ne se voit pas au premier coup d’œil, cette part immergée de l’iceberg du conflit.
Enfin, cette acculturation est essentielle pour les accompagnants. Comprendre la boîte à outils du médiateur permet de décoder sa démarche en temps réel. Face à une technique qui pourrait sembler déroutante ou contre-intuitive, l’avocat formé saura exactement ce qui se joue. Plutôt que d’interrompre le processus ou de braquer son client, il saura s’inscrire en synergie avec le médiateur. C’est précisément ce réflexe de confiance et de coopération que la formation permet de forger.
On parle souvent de passer d’une « culture du conflit » à une « culture de l’accord ». Selon vous, quel est le principal frein qui reste à lever chez le justiciable ou les professionnels ?
Christine Ruetsch : Pour moi, le premier frein est le déficit d’information du justiciable, qui méconnaît ces modes amiables. Lorsqu’un client pousse la porte d’un cabinet, l’avocat peut lui en parler, mais spontanément, les citoyens n’y pensent pas. Pire encore : lorsque ces voies sont préconisées par un juge ou un avocat, le client a souvent un réflexe de méfiance. Il se dit : « Si on me propose l’amiable, c’est que mon dossier est mauvais ou que mon avocat ne le sent pas. » Nous avons beau leur expliquer que c’est le moyen de trouver une solution pérenne, plus rapide et plus économique, la culture n’est pas encore là.
Du côté des professionnels, le constat est similaire : il y a un manque de formation. Qu’il s’agisse des magistrats, des avocats ou des greffiers, le réflexe universitaire classique persiste : on qualifie juridiquement les faits et on les traduit automatiquement en demandes contentieuses. On ne cherche pas la solution la plus adaptée, qui pourrait pourtant être amiable.
Comme nous l’avons dit auparavant, si les avocats ont désormais l’obligation déontologique d’informer leurs clients sur ces deux voies, la pratique doit encore se généraliser à toutes les étapes. L’amiable peut intervenir en amont, pendant la procédure, et même pour trouver un accord sur l’exécution d’un jugement. Rien n’est jamais perdu, cela devrait jalonner tout le parcours judiciaire.
C’est avant tout une question d’éducation. D’ailleurs c’est pour cela que le Conseil national de la médiation souhaite introduire cette approche dès l’école. Des initiatives existent déjà dans certains collèges et lycées où des élèves jouent le rôle de médiateurs. Cela amène une réelle pacification. Si l’on intègre cette culture dès l’enfance, elle deviendra un réflexe naturel à l’âge adulte face à un litige majeur.
Quels sont les prochains grands projets ou événements de l’Institut de Justice Amiable de Strasbourg pour la fin de l’année et 2027 ?
Christine Ruetsch : Sur le partage d’expérience, l’IJA, à la suite de son Assemblée Générale du 23 juin, a réuni les avocats du Barreau autour d’une table ronde pratique : « Les MARD, ça marche ? ». L’objectif était de faire témoigner les praticiens sur les bénéfices concrets de la médiation, de la conciliation et de la procédure participative dans leur quotidien.
Sur le second semestre 2026, le calendrier de formation continue s’adresse aux avocats locaux et nationaux avec des thématiques clés : l’approche systémique du conflit (juillet), l’accompagnement et l’analyse de pratiques (automne), puis la gestion des personnalités complexes (décembre). L’IJA marquera également sa présence lors de la Semaine internationale de la médiation du 10 au 18 octobre.
Enfin, très réactif face à l’actualité législative, l’IJA se prépare déjà à une formation commune avec l’Ordre en prévision de la réforme de la procédure civile (Magicobus III). À plus long terme, l’institut se projette sur 2027 avec un événement dédié à l’Intelligence Artificielle, pour défendre une vision où l’outil technologique assiste le droit, mais où le facteur humain reste irremplaçable dans la résolution des conflits.