- Les Affiches d’Alsace et de Lorraine : Que représente Fibois ?
- Sacha Jung : « Fibois Grand Est, l’interprofession de la filière forêt-bois dans le Grand Est, est une association regroupant des entreprises via des syndicats représentatifs de tous les secteurs d’activités qui de près ou de loin sont en contact avec la forêt ou le bois. Cela inclut les propriétaires forestiers, les communes, les propriétaires privés, l’ONF, les pépiniéristes, les acteurs de la récolte, les transporteurs de bois, tout ce qui est la première transformation comme les scieries, l’emballage, l’industrie du papier, l’industrie du panneau, tout ce qui tourne autour du bois-énergie, de la seconde transformation à savoir la construction bois, l’ameublement, l’agencement, ce qui concerne l’emploi, la formation et la recherche, et tous les utilisateurs finaux, les collectivités, les bailleurs sociaux, qui dans le cadre de la construction bois sont membres de Fibois. Ils sont tous membres de l’association, et nous assurons la représentation de la filière, son développement, et nous pilotons des dossiers techniques pour améliorer les choses. »
- Et vous faites du lobbying auprès des élus ?
- S.J. : « En tant que représentant de la filière, on est la porte d’entrée, que ce soit pour les élus, la Région, les collectivités au niveau local, mais aussi pour des projets d’investissements d’acteurs qui voudraient s’engager dans le Grand Est. On est la structure de référence dans le Grand Est. Il y a un Fibois pratiquement dans toutes les régions métropolitaines. »
La filière représente plus de 10 000 entreprises
- Elle pèse combien économiquement cette filière dans le Grand Est ?
- S.J. : « On en est à plus de 10 000 entreprises qui représentent près de 55 000 emplois, dont un peu moins de 50 000 salariés, auxquels il faut ajouter les TPE unipersonnel. Ce nombre n’est pas forcément stable, car on a pu connaître dans certains secteurs, une concentration donc moins d’entreprises, typiquement les scieries, même si la production de sciage est restée stable. On a d’autres secteurs qui ont connu à l’inverse, plus de créations, notamment dans l’activité de la construction bois. C’est également très lié à l’activité du bâtiment laquelle actuellement marque le pas, pour des raisons conjoncturelles. »
- La filière reste malgré tout en croissance ?
- S.J. : « Au global, malgré tout, elle est encore en croissance. Certes les crises économiques successives, énergétiques ou autres peuvent nous affecter. Quand on regarde la part du marché dans la construction, elle a quand même évolué positivement et significativement en 20 ans. Sur cette période, la filière s’est beaucoup développée. Pour différentes raisons : la filière forêt-bois se retrouve à la croisée d’un nombre important d’enjeux. »
La dynamique de cette filière qui se modernise
- Quel secteur est en croissance ?
- S.J. : « Mécaniquement, on gagne des parts de marché. Le bois énergie de son côté est la première énergie renouvelable du Grand Est et l’État y a aussi contribué en développant des politiques favorables à la filière. Quand vous voulez construire des bâtiments performants sur le plan thermique, et avec la réglementation actuelle RE 2020 (ndlr : réglementation environnementale 2020 pour la filière construction) qui introduit le côté environnemental avec le stockage carbone, le bois est l’une des meilleures solutions. Cette réglementation a donné un véritable coup d’accélérateur à la construction bois. Il est demandé aujourd’hui à tous les secteurs économiques de limiter au maximum leur stockage carbone, et notre secteur a justement cette capacité de stockage de carbone pour compenser les émissions résiduelles qui pourraient rester ici ou là. Au global, cela dynamise notre filière. On a eu des niveaux d’investissements dans les scieries qu’on n’avait jamais connus. »
- Elles se sont modernisées ?
- S.J. : « Elles se sont en effet modernisées, et elles ont surtout augmenté leurs capacités de production. Cela dépend des essences. Sur le marché du résineux qui est lié à la construction bois, on avait auparavant des réglementations thermiques, l’État a eu une politique courageuse avec la RE 2020 qui ramène un objectif d’usage de produits biosourcés avec un impact carbone intéressant. Et cela a poussé les gros acteurs du bâtiment, les promoteurs, les bailleurs qui ne s’y intéressaient pas forcément, à aller vers le bois. De nouveaux types de bâtiments sont sortis de terre et dans la foulée, de nouvelles entreprises ont vu le jour quand d’autres se sont développées. C’est le cas dans la charpente construction. Et les scieries ont investi. »
« Après le covid, les Français ont redécouvert leur intérieur »
- Il n’y a pas eu que l’effet de la réglementation ?
- S.J. : « Non, un phénomène est survenu au moment du covid. À la suite du confinement, on a ressenti un boom dans le secteur de l’aménagement intérieur. Les Français ont redécouvert quelque part leur intérieur, et l’envie de l’aménager, et en matière d’aménagement intérieur, le bois trouve une place prépondérante. On pense au parquet, aux étagères. Après le covid, pour les scieries, on a eu deux années où elles ne savaient plus où donner de la tête et avaient du mal à suivre la demande. Le marché a plus que rebondi. »
- Dans quel état est la forêt dans le Grand Est avec le changement climatique ?
- S.J. : « La forêt connaît aujourd’hui des difficultés. La forêt de demain ne sera plus tout à fait celle d’aujourd’hui, mais elle ne sera pas non plus totalement différente. Un arbre a besoin d’eau, et ça dépend des essences. S’il fait trop chaud, l’arbre peut en souffrir et par des phénomènes internes, il peut arrêter la circulation de sève dans certaines branches, d’où le côté automnal qui apparaît déjà dans certains endroits en forêt. Les arbres affaiblis deviennent plus sensibles aux attaques de pathogènes, des insectes, des champignons… Depuis 2018, on a connu différentes crises sanitaires sur plusieurs essences forestières, qui ont eu un impact, en concentrant les efforts de récolte sur les essences impactées. Et il a fallu trouver des débouchés pour les valoriser malgré tout. Il a fallu penser à renouveler la forêt : aux endroits où on a coupé, que va-t-on faire ?
« La forêt c’est du temps long »
- La forêt se gère sur de longues périodes ?
- S.J. : « Effectivement, il ne faut pas oublier, que la forêt c’est du temps long. Quand vous plantez un arbre, sauf pour le peuplier où vous êtes sur du temps court, vous êtes sur des périodes de 50 à 250 ans. Personne n’a de certitude sur l’évolution du climat dans un temps aussi lointain. Il faut essayer différentes choses. Il s’agit dès lors de comparer la diversité biologique des essences en place : un arbre d’une même espèce ne ressemble pas à son voisin. On s’appuie sur des essences locales qu’on va mixer avec des provenances plus méridionales. Typiquement sur le hêtre qui est une essence très importante chez nous. On a élaboré tout un programme pour planter des hêtres issus du massif de la Sainte-Baume, proche d’Aix-en-Provence où il y a un climat chaud avec moins d’humidité. On essaie de rester sur des essences classiques mais habituées à des conditions climatiques différentes. Enfin, on expérimente également en très petites doses, des essences provenant de territoires qu’on estime amener potentiellement les bonnes dans 50, 100 ou 150 ans : le cèdre, du pin laricio que l’on retrouve dans le sud de la France, en Corse. Ce sont des essais sur 10 ou 15 ans. Un arbre peut bien pousser les deux premières années et avoir un coup de moins bien… Il s’agit aussi de voir comment la faune se comporte dans ce nouvel écosystème, la flore également. »
- Quel est l’intérêt de ce partenariat avec la Région Grand Est ?
- S.J. : « On a des relations avec la Région depuis plus de 20 ans. C’est l’acteur politique en première ligne sur la politique de la forêt et du bois. L’État a investi depuis quelque temps le sujet, après l’avoir un peu délaissé. La Région est notre premier partenaire avec lequel on discute des moyens, des besoins, des dispositifs d’aides. Et là on a souhaité renforcer ce partenariat, avec l’été que l’on a vécu. Nous ne ferons dans notre filière le bilan de cet été qu’à partir du printemps prochain. À ce moment-là, on ne sera plus dans l’attention médiatique et politique qu’on a aujourd’hui à la suite de cette période. »
« La Région dispose d’outils pour nous aider »
- Ces fortes chaleurs ont-elles eu des conséquences sur la filière ?
- S.J. : « L’été qu’on a passé on le mesurera dans la forêt au printemps. On verra si des arbres repartent, les forêts qui ont pris un coup… »
- Dans quels cas la Région vient vous aider ?
- S.J. : « La Région a plusieurs outils pour aider la filière. Si on est en amont de la filière, elle finance le reboisement, elle finance les dessertes en forêt qui sont importantes pour le passage des pompiers en cas d’incendie. Elle finance le développement des pépiniéristes pour avoir demain les plants et graines pour renouveler la forêt par plantation. Elle aide aussi les scieries à investir pour se moderniser. Elle a des programmes pour développer l’usage du bois dans la construction. Elle a des niveaux d’intervention sur toute la chaîne d’activités. »
- Elle est très présente dans votre filière ?
- S.J. « En comparant avec les autres régions, on peut constater que la Région Grand Est est une des plus présentes et interventionnistes sur les questions forêt bois. On n’a pas à se plaindre en la matière. »
- On n’a pas évoqué les incendies de forêts. Il y en a eu dans le Grand Est ?
- S.J. : « Oui. On n’a pas eu d’incendie à la même échelle que dans le sud de la France. Mais on a eu cette année, par rapport à l’année dernière, beaucoup plus de départs d’incendies. On n’a pas du tout les mêmes peuplements, la même hygrométrie, le même volume de bois que dans le Sud. Et donc on est parvenu à intervenir à temps, limitant le développement des incendies à quelques hectares. Comme ailleurs pour 90% des cas des départs d’incendies, c’est l’homme qui en est la cause. Il y a malgré tout encore des comportements à risques. Dans notre région il faut avoir les mêmes gestes de prévention que dans le reste de la France où prolifèrent ces incendies. »
- La Région veut aussi aider à développer les infrastructures routières afin de faciliter le transport du bois ?
- S.J. : « C’est global. La Région a récupéré certaines routes nationales, en particulier la Nationale 4 et l’axe Nancy-Metz-Luxembourg, dont elle assure les travaux et investissements. Pour le financer, elle a mis en place une écocontribution qui doit servir à l’ensemble du réseau routier. Comme nous sommes en local, avec des itinéraires obligatoires définis d’avance, on ne peut charger du bois qu’en journée, et pas la nuit. On a des contraintes. De manière dérogatoire, la Région a mis en place un système de compensation, pour ce transport qui va de la forêt aux sites de première transformation. Pour ne pas nous pénaliser. Sur des trajets courts, le ferroviaire et le fluvial ne fonctionnent pas économiquement. Pour nous ça reste la route. N’oublions pas que le transport pèse lourd sur le prix du bois. Le chargement et déchargement pèsent aussi très lourd. Le camion reste la seule option. »
« Un attachement à la forêt »
- Avec le changement climatique vous aurez plus que jamais besoin d’interventions publiques ?
- S.J. : « On a besoin de la force publique en général, parce que d’un autre côté on remplit des missions d’intérêt général : on stocke du carbone qui permet d’atténuer le changement climatique. La forêt reste une zone très fréquentée par le tourisme et pour les loisirs, elle est une zone de biodiversité plus forte où il y a beaucoup de captages d’eau. Il y a beaucoup de services rendus par la forêt. La forêt est souvent au coeur de nombreux enjeux : vous faites une réunion sur le sujet avec tous les acteurs autour de la table. Du Club Vosgien, aux chasseurs, et aux propriétaires de forêt, sans oublier les gens de France Nature Environnement, tous ont un avis, une attente, ou un attachement à la forêt. »
Région Grand Est et Fibois : un engagement stratégique pour une filière résiliente, compétitive
Leroy, président de la Région Grand Est et Michaël Simier, président de Fibois Grand Est, ont signé le 29 août un engagement mutuel pour la compétitivité et l’adaptation de la filière forêt-bois du Grand Est.
C’est une alliance ambitieuse de Fibois et la Région Grand Est qui vise à renforcer la place stratégique de la forêt et du bois dans l’économie régionale, tout en accélérant les transitions écologique et logistique. De fait, la filière, face aux évolutions climatiques, se doit de rester compétitive et résiliente. Les deux partenaires unissent leurs forces pour construire une réponse globale et concrète.
De quelle façon la Région Grand Est va-t-elle aider Fibois ?
• D’abord en réaffirmant le rôle stratégique de la forêt en Grand Est pour garantir la pérennité de la ressource. La Région maintiendra son soutien aux entreprises de la forêt et de la première transformation, dont les scieries et garantira une visibilité sur les budgets alloués. Elle oeuvrera également pour une mobilisation durable de la ressource en encourageant la gestion durable des forêts (via notamment la certification PEFC), en développant des outils comme l’Observatoire régional de la biomasse, un outil de collecte de données qui permettra d’identifier, de quantifier et de cartographier les ressources de la matière organique (bois, déchets agricoles, résidus de cultures) et ce en accompagnant les propriétaires forestiers. Face aux défis climatiques des actions ciblées seront menées pour renforcer la résilience des forêts, tester de nouvelles essences adaptées et valoriser les bois dépérissants.
• Sécuriser la compétitivité logistique de la filière, de l’amont à l’aval. Rappelons que la ressource régionale en bois est importante avec 2 millions d’hectares boisés. Avec un investissement de 1 milliard d’euros d’ici 2035, la région s’engage à moderniser les infrastructures routières, à compenser les surcoûts de transport forestier là où aucune alternative crédible n’existe, et à développer des solutions bas carbone pour décarboner le transport.
• Structurer une réponse globale aux besoins de la filière via un Contrat Pluriannuel d’Objectifs et de Moyens, qui prévoit notamment la modernisation des outils de production, l’attractivité des métiers de la forêt et du bois, et la valorisation du bois dans le respect de la hiérarchisation des usages.
• Franck Leroy, président de la Région Grand Est : « La filière forêt-bois est profondément inscrite dans l’identité du Grand Est. Nous savons ce qu’elle représente pour notre économie, nos paysages, notre environnement et la vie de nos territoires. Avec Fibois Grand Est, nous faisons donc un choix politique clair pour l’avenir de nos forêts et de toute une filière stratégique : faire de la transition non pas une contrainte qui affaiblit nos entreprises, mais une opportunité pour renforcer notre économie, nos emplois, notre souveraineté. »
• Michaël Simier, président de Fibois Grand Est : « Avec cet engagement, nous réaffirmons le rôle stratégique de la filière forêt-bois pour le Grand Est, en donnant aux forestiers et aux entreprises les moyens de produire, investir, embaucher et s’adapter. Notre ambition est commune : faire réussir une filière compétitive, innovante, résiliente et créatrice de valeur pour le territoire. Ce Pacte traduit un choix fort : transformer les difficultés en dialogue, le dialogue en engagements et ces engagements en avenir pour la forêt et le bois en Grand Est. »